CHAPITRE XVI
SÉVICES ORAVES.
Le docleur Nochet des Rivages baissa la tête sous cette réprobation universelle, et ne dit plus que ce seul mot :
« Je suis ici le martyr de ma supériorité morale ! »
La petite baronne rentrait en ce moment; elle vousavait unairde candeurà tromper les plus fins. Les deux familles l'accueillirent .avec reconnaissance, parce qu'elles les avaient désunies. On ne prit pas du tout la peine de fournir des explications à Armand et à Glotilde. Pourquoi s'attarder àcesdétaiIs?OnB'était réconcilié pour eux, on se fâchait à leur lieu et place. Gela suffisait amplement.
K Mon frère, ordonna la comtesse au chevalier Fulbert, emmenez notre cher Armand, nous allons délibérer. »
La Jeune confia Glotilde à la petite baronne , en lui disant, éloquente, cette fois, comme Bénard lui-même :
B Ce qui va se passer ici ne la regarde pas ! n
Valentine mit un certain empressement à s'emparer de Clotilde, et le chevalier prit le bras d'Armand en disant :
a Âhl scélérat, nous avions notre petilemaison en ville? malgré les gros yeux du vieux consul! Mazettel J'en ai fait bieu d'autres, dans mon temps! »
Aussitôt que Clotilde d'un côté, Armand de l'autre, eurent quitté le salon, M. Bénard eut une toux retentissante et dit :
« Nous sommes débordés par les événements. Il paraît que cet intérieur était un enfer.
— Un véritable enfer! répéta la douairière;
— Quand un jeune marié garde son appartement de garçon, après six semaines.... insinua la Jeune d'un ton doux, mais aigre.
— Ma bonne dame, ceci est un détail, répliqua la comtesse.
— Ma bonne dame, je trouve, moi, que c'est une turpitude I »
Bénard lui avait appris ainsi quelques mots énergiques. Il hoeba sa tête grave en manière d'approbation et ajouta :
« Ça ne m'effrayerait pas, mais l'affaire des huit cent mille francs ! Il y a eu tentative d'extorsion. Je dis : Stop ! En français : Arrêtons les frais !
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— Pour Dieu ! s'écria la comtesBe, pas de question d'argent !
— Ce Bont des questions d'honneur! riposta la Jeune.
— Exact! déclama Bénard. Je n'aurais pas mieux répondu,
— Écoutez , fit Mlle Gertrude, moi je ne dis jamais rien ; tout ça m'est égal. Si la petite cousine m'avait eue chez elle, si je l'avais accompagnée à ce bal....
~ Ne déflorez pas cette queation-là ! s'écria la comtesse. 11 faut que ce soit dit tout net : Votre nièce, ma bonne dame, n'est plus digne d'habiter sous le même toit que mon neveu.
— Parce que? demanda la Jeune, qui passa devant Bénard vaillamment.
— Parce qu'elle a franchi les bornes.... après six semaines de ménage! Elle a été au bal de Mme d'Anaples avec son commandant.
— Son commandant ! répéta la Jeune en marchant carrément sur l'ennemi, qui ne recula pas d'une semelle. Vous parlez comme à la halle, vous autres daiAes d'autrefois; maismoi, je nesuiepas comtesse ! Jour de Dieu ! si le cher petit ange s'ennuyait.... Tenez! je donnerais un doigt de chaque main pour qu'elle l'eût épousé, son commandant, au lieu d'entrer dans une famille de polichinelle râpé....
— Fulbert! appela la comtesse.
— Silence, madame Bénard! ordonna M. Bénard. Je ne désapprouve pas ton animation, mais ce sont là de vaines logomachies ! >>
La Jeune, et même un peu la comtesse, plièrent sous ce redoutable mot, lancé avec une superbe autorité.
<t Madame, reprit &nard tout glorieux, n'appelez pas votre frère, spadassin suranné, qui est incapable d'effrayer nos générations plus fortes. Je crois devoir prononcer le mot de la situatien : les torts sont partagés ; ma nièce a eu tort, votre neveu a eu doublement tort. De là jaillit la vérité d'une expression dont j'ai eu l'initiative : leur ménage est un enfer! »
Ce ne fut qu'un cri parmi la commandite du sentiment, qui répéta à l'unanimité :
« Un enfer! un véritable enfer I »
La voix perçante du docteur lui-même se mêlait à ce cbœur. Tout le monde se retourna, car chacun le croyait noyé ; mais il avait reconquis, au contraire, toute sa belle assurance. -
a Un enfer, reprit-il, tournant du noir au blanc avec son énergie ordinaire. C'est acquis, n'est-ce pas? Alors, procédons avec méthode. Pas d'hésitation 1 pas de demi-mesures 1 Ralliez- vous franchement à mon avis : Us ont assez souffert. L'épreuve est complète. Le divorce étant aboli, ce
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qui est iiicheux dans l'espèce, je mets aux voix une belle et bonne séparation.
— Vous, dit Bénard, vous n'êtes bon qu'à me voler mes initiatives!
— Séparation de corps et de biens, précisa la comtesse.
— ■ De corps, ça m'est égal, répliqua Bénard» mais de biens, je l'exige. La caisse est de notre côté. Aux voix!
— Cependant.,., voulut objecter la Jeune, qui coiQmençait à réfléchir.
— Parlez-vous contre la clôture? demanda le docteur Nochet des Rivages.
— Peut-être devrions-nous. . . . continua labonne MmeBénard.
— Pas d'opposition systématique! tonnaM. Bénard. Je vote pour toi et pour moi : séparation!
— Séparation ! décida IVIlle Gertrude.
— Séparation ! appuya le chevalier Fulbert, qui revenait se dandinant sur ses longues jambes, et qui ajouta : Mon neveu a l'air de croire que je ne suis pas étranger aux troubles de son ménage. Parole d'honneur, il se trompe!
— Où est Clotilde? demanda la Jeune.
— Elle cause comme une pie avec la petite baronne. Les yeux de celle-là n'ont pas d'engelures. Mazette !
— Séparation! vota aussi le docteur. La mo-
tion, dont je suis l'auteur, passe à ruDanimité. Arrivons aux voies et moyens. Je prie M. Bénard de ne pas œ'interrompre. Dans une enceinte, qui a l'honneur de posséder Mme la comtesse de Montort, on n'a pas besoin de recourir aux gens de loi. Mme la comtesse est jurisconsulte!
■ — Ah! je crois bien! s'écrièrent Gertrude et le chevalier Fulbert.
— La parole est à Mme la comtesse ! » déclara Bénard.
La comtesse se recueillit. Ce titre de jurisconsulte l'avait profondément flattée.
« Sommes-nous tous décidés à trancher dans le vif? » demanda-t-elle de ce ton qu'on prend pour conseiller une levée de cent mille hommes.
Le calme des heures solennelles régnait dans l'assemblée. Il fut répondu affirmativement, à l'unanimité, moins une voix qui s'abstint: la Jeune.
« Alors, reprit la comtesse, je propose franchement les sévices graves. »
Ce fiit un grand succès. On battit presque des mains, et tout le monde répéta:
« Oui, oui, les sévices graves!
— C'est tout ce qu'il y a de mieux, déclara la comtesse avec conviction.
— Éxidemment ! évidenmient ! » repartit le chœur.
i66 LB8 GENS DE LA NOCE.
Et M. Bénard ajouta:
« Jem'eo veux beaucoup den'yaToir pas Bongél H
Cepeudaut, la Jeune, pauvre bonne femme qui Devait pas toute leur intelligence, eut le front de demander:
n Qu'eat-ce que c'est, que les sévices graves? »
Les deux familles, composées d'éléments divers, se réunirent pour lui lancer un r^;ard de souverain mépris.
« Elle ne sait pas ! se dit-on à la ronde. Elle ne sait pas! »
M. Bénard, humilié, lui tourna le dos.
a Est-ce que tous savez, vous? glissa Mlle Ger^ trude à l'oreille du chevalier Fulbert.
— Ma foi!... répondit le chevalier. Certainement. Et vous ? »
Et il exécuta une chancelante pirouette.
« C'est, professa M. Bénard, revenant vbrs sa femme, tu conçois.... le docteur peut le dire....
— Une femme a le droit d'ignorer ces matières, enseigna évasivement le docteur.
, — ■ Je ne t'en veux pas pour cela, poursuivit M.Bénarâ,c'est....cedoit6tre.... Aufeit, onpeut résumer ainsi la situation: Personne n'en sait plus long que toi, ma bonne. Qu'est-ce que c'est , madame la comtesse ? »
La comtesse avait en ce moment uno coudée au-dessus de la taille humaine.
« Article 306 du Code civil, prononça-t-elle avec fierté, se référant à l'article 231 , litre du Divorce (abrogé) ; excès, aévicee, injures graves. Vous comprenez bien que si le consentement mutuel des époux suffisait, les ménages mourraient comme les mouches aux premières gelées. La loi protectrice d'une institution qui a pour elle
rage....
— - Et les infirmités, intercala le chevalier Fulbert.
— Taisez-vous, méchant sujet!... d'une institution,dis-je, qui arendude nombreux services....
— Aux notaires! piqua l'incorrigible.
— Taisez-vous!... d'une institution qui est la sauvegarde de la société^ à ce qu'on dit, la loi prend ses précautions; elle exige des garanties; elle veut quelque chose de positif. Tenez, par exemple; une paire de soufflets.
— Très-bien, dit Bénard gravement. Nous sommes fixés. Merci, madame la comtesse; une paire de soufflets.
— Voilà ce que c'est, ma bonne amie, ajoutat-il en se tournant radieux vers sa femme.
— Et c'est une comtesse!... » dit la Jeune scandalisée.
Bénard l'interrompit d'un geste impatienté:
u Tu n'es pas à la hauteur^ madame Bénard !
décida-t-il.
— Ma bonne dame, poursuivit la comtesse, qui veut la fin veut les moyens. Nous n'avons pas fait la loi. Elle demande des souBlets.
— Donnons-lui des soufflets! s'écria Bénard.
Je n'en fais pas souvent, des bons mots, mais ils partent comme des fusées et réussissent généralement.
— Il y a d'ailleurs soufflet et soufflet, continua la douairière ; si je touche la joue de mon frère, n'est-cepas.... comme cela.... »
Elle fit le geste. Fulbert se redressa comme un coq.
M Tout autre que ma sœur!... dit-il, prenant la pose du Cid.
— Ce n'est rien et cela suffit, conclut la comtesse, parce que nous arrivons, nous autres, devant le tribunal, et que nous disons: Ils en sont venus à ce point : la joue a été touchée!
— Enlevé! s'écria Bénard, toujours ardent. Oij sont nos tourtereaux ? »
La commandite du sentiment se précipita tout entière aux fenêtres. Il n'y avait pas là un cœur qui ne fût enflammé de zèle à l'endroit des soufflets du salut.
Armand se promenait seul sous les arbres.
Glotilde, seule aussi, était dans le salon de verdure.
« Ils étaient si bien faits pour s'aimer ! sou-
pira la Jeune, en bouchonnant ses yeux avec son mouchoir inondé.
— Il n'y a qu'à leur expliquer l'opération et les lâcher ensemble en liberté, s'écria M. Bénard; seulement il faut les placer dans un endroit où on ait le spectacle des sévices graves.
— Ma jumelle ne me quitte jamais, dit Fulbert à Gertrude. Je vous la prêterai. Elle est connue à l'Opéra! »
Gertrude demanda;
« Dînera-t-on après Ja bagarre?
— En avant! ordonna Bénard. Mme la comtesse va prendre Armand; moi, je me charge de Glotilde : au pas gymnastique I Ferme I »
Les gens de la noce sortirent tumultueusement. Armand fut rejoint et saisi par sa tante. Glotilde tomba en proie à M. Bénard. Les préliminaires de cette grande épreuve ne durèrent pas plus de deux minutes.
On vit bientôt la comtesse, ramenant Armand vers le salon de verdure, choisi comme champ clos pour la bataille conjugale.
11 y avait là, en eflet, plusieurs échappées de vue, par où les témoins pouvaient assister de loin à la lutte.
V Mes chers enfants, dit la comtesse en arrivant, nous avons tout arrangé. Le plus fort est fait.
— Tu peux déjà te regarder comme libérée, ajouta Bénard à l'oreille de Glotilde. Tu me connais. J'en ai eu l'initiative.
— Et noua Bommea .voa libérateurs ! chanta Nochet des Rivages.
— Sois net , gliasa la comtesse à Armaad. 11 te reste ta tante. C'est un moment à passer.
— Chérie , sanglota la Jeune, en prenant Go> tilde dans ses bras, je resterai ta mère !
— Allons-nous-en , commanda Bénard. Laissons agir la nature. »
U offrit son bras à la comtesse. Tout le monde les suivit, excepté le docteur Nochet des Rivages.
« Mes amis, dit-il aux deux jeunes époux, mes enfanta 1 J'ai consulté mon cœur, je vous resterai à tous les deux: j'irai de l'un à l'autre. Voilàmon dernier conseil: Soyez 'toujours unis..,, non.... au contraire.... Je suis troublé par l'émotion inséparable. . . . Allez vigoureusement et ne manquez pas votre affaire I »
Il s'éloigna enfin, à regret, obéissant à l'appel répété de M. Bénard, jaloux de son influence morale. Au loin, les gens de la noce, éparpillés, cherchaient des positions discrètes pour bien voir sans être vus. Ce Fulbert effronté avait à la main sa lorgnette de spectacle !
Du côté opposé, au travers des feuillages sombres, une blanche robe apparaissait de temps en -
temps; en guettant bien, on eût pn apercevoir iparfois, entre deux troncs d'arbre, le frais minois de la petite baronne.
Pierre le jardinier chantait au soleil vers les parterres.
Daos le salon de verdure, Armand et Glotilde étaient seuls.
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