CHAPITRE XVII
LA BATAaLE.
Armand et Clotîlde restèrent silencieux longtemps. Clotilde était assise auprèsde la table rustique, et sa tèle charmante s'appuyait sur sa main. Armand se tenait debout, la joue pâle, les sourcils froncés.
Pierrè, le vieux jardinier, sans savoir qu'il entrait à corps perdu dans notre allégorie, échenillait avec enthousiasme. Les vingt francs de Manuel lui donnaient des yeux de lynx. Il allait de rosier en rosier, dénichant» extirpant, et jetait dans un grand panier le produit de sa chasse impitoyable.
a Ça grouille là dedans, se disait-il. 11 n'y en aurait pas tant dans Auteuil, si ou savait que le commandant les paye un louis la douzaine. . . . Estce une idée de bourgeois, ça?... Voilà un panier qui vaudra cher! n
Armand regarda Clotilde qui avait la tête tour-
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née de l'autre côté. Un rayon de soleil, glissantà travers les Teuillées, balançait l'ombre et la lumière dans ses cheveux. Armand fit un pas vers la table. Clotilde eut un tressaillement léger. Au moment où d'Aubray mettait la main sur le dossier d'une chaise, elle dit sans se détourner :
M Vous me forceriez d'être debout, et je suis brisée, d
Sa Toix était altérée profondément. Armand lâcha aussitôt la chaise et répondit:
« Madame, je me tiendrai comme il vous plaira.
— Merci! » fit-elle tout bas.
Et il y eut un long silence encore.
Les gens de la noce, dispersés en tirailleurs autour du funèbre édifice où dormaient les lameuses collections de feu M. le baron, espionnaient de tous leurs yeux. Le chevalier Fulbert prêtait indifféremment sa lorgnette aux deux ûtmilles.
Ce fut Clotilde qui parla la première :
a Monsieur, dit-elle, je vous en supplie, ne prolongeons pas ce martyre.
— Ordonnez, madame, répliqua d'Aubray.
— Voici ma joue, monsieur. »
Ceci fut dit naïvement, et Armand eut un geste de répugnance qui témoignait de sa bonne foi. Ils étaient tous deux bien franchement dans leurs
rôles. La comtesse d'un côté, M. Bénard de l'autre, leur avaient exposé la théorie des séricea graves avec lucidité.
Cette pauvre joue, que Clotilde montrait, était si doucement pâle et si jolie I d'Aubray murmura mal^ lui :
« Si vous aviez voulu.. ..
— Monsieur, l'interrompit résolument Clotilde, je n'ai pas voulu. J'attends I n
Pierre arrivait au coin de l'allée avec son panier plein de ces choses que le commandant Manuel payait vingt francs la douzaine.
« Tienal tiens! fit-il, respeetantleurtête-à-têle, les pigeonneaux ! En voilà deux qui ne s'occupent pas de chenilles! »
Comme Armand ne répondait ni ne bougeait, Clotilde prit un ton provoquant :
H Faut-il vous dire comme votre M. Constantin : Soyez homme I
— 11 y a quelqu'un, murmura ce malheureux Armand, écoutant les pas de Pierre.
— Ce sera un témoin de plus pour la procédure ! répliqua Clotilde amèrement.
— La procédure 1 répéta d'Aubray. Tenez, madame, avant de nous séparer pour jamais, je voudrais....
— Commençons par nous séparer, monaieur; c'est le plus pressé.
— Voyons , le premier tort ne lut-il pas à vous?
— Si fait certes I le premier, le dernier, tous les torts sont à moi I
— La moindre concession de votre part aurait suffi....
— Ah ! c'est là le comble, n'est-ce pas ? s'écria Clotilde. J'ai poussé la pq^versité jusqu'à ne point demander grâce ! »
Elle eut UD rire sec et méchant.
En ce moment, la petite baronne, rôdant sous bois, rejoignit Pierre qui lui montra son panier d'un air triomphant. Valentine le poussa vers les charmilles et lui parla tout bas. Pierre s'écria :
« En voilà de l'ouvrage ! »
Valentine mit un doigt sur sa bouche. Pierre couvrit son panier et retroussa ses manches. d'un air navré.
« N'en finirons-nous point , monsieur ?» demanda Clotilde avec fatigue.
Vrai, cet Armand montrait beaucoup de faiblesse. Mais le rouge de la colère animait les joues de Clotilde, et ses beaux yeux irrités brillaient aux lueurs intermittentes du soleil , badinant dans les feuillages.
Je n'aime pas chercher des points de comparaison au théâtre, et pourtant, tout le long de
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cette pcène, une figure de théâtre me poursuit.
Je vois Lia Félix, la grande artiste, tragique
comme Rachel, sa sœur, mais avec ces ouances
familières qui n'appartiennent qu'à nos comédies
modernes.
Je la vois et je l'entends, belle comme l'antique sous notre. costume ingrat, poignante comme une fille d'Euripide en parlant notre langue banale.
Et fine, et tendre, et uère !
Clotilde était ainsi. Jamais Armand ne l'avait vue si jolie.
« Madame, dit-il, nous en finirons, soyez tranquille ! mais je ne vous connaissais pas ce talent de railler.
— De grâce, monsieur, que connaissez-vous de moi?
— Oh ! beaucoup de choses : une merveilleuse indiflërence, d'abord....
— Péché véniel auprès de mes autres crimes!
— Une froideur. ...
. — Cela vous eût diverti de me voir pleurer ?
— Un orgueil
— Monsieur, dit Clotilde en se redressant, toute enfant que j'étais, à la pension, je ne voulais rien partager avec celle qui devait s'appeler plus tard Mme la vicomtesse d'AnapIes. Elle promettait déjà beaucoup plus que je ne comptais tenu*. »
Armand pâlit. La colère venait.
Il Madame, prononça-t-il tout bas, vous auriez dû me savoir gré de ne point vous pai'ler de votre ami d'enfance.
— Parlez, parlez, monsieur ! Nous sommes ici pour en finir. D'ailleurs votre maîtresse m'a enseigné hier une langue que j'ignorais, et je puis désormais vous comprendre. »
Armand baissa les yeux. Une bonne pensée lui traversait le cœur.
« Madame, dit-il d'un ton radouci, cette démarche que vous fîtes hier.... Laissez-moi vous dire cela : un instant, j'ai espéré....
— Franchement, monsieur, vous avez eu tort.
Il n'y avait pas de quoi ! J'ai voulu voir ce mondelà; ce sont d'inconvenantes curiosités pour une honnête femme. J'ai été punie, c'est bien feit, je ne me plains pas.
— Ne pensez-vous pas quej moi^ j'aurais le droit de me plaindre ?
— Faites mieux, vengez-vous !
— Vous avez été si parfaitement défendue ! . . .
— J'étais, dit la jeune femme d'un ton froid et net , au bras d'un homme de cœur , qui m'aime.
— Ceci dépasse un peu les bornes de la franchise, gronda Armand qui se sentait perdre patience.
— Monsieur, s'écria Clotilde, c'est de l'effron-
tîoogle
terie , j'en conviens. Je m'accuse en bloc de tous les forfaits, punissez-moi et soyons quittes 1 n
Entre les branches, la tête curieuse de la petite baronne se montrait. Un instant, elle les regarda se disputer, puis elle jeta un coup d'œil du côté du « muséum » où lei gens de la noce, demicachéB derrière les buissons, épiaient impatients.
R Ils ont une jumelle de spectacle! pensa-t-elle enjoignant les mains. Ah I c'est aussi par trop fortt Les monstres d'anges gardiens! »
Elle fit un signe. Pierre parut, les manches retroussées jusqu'aux aisselles.
Glotilde était décidément armée en guerre. Elle ne ménageait plus rien.
<c Eh bien! fit-elle. Ahl sic'était moi, je n'attendrais pas tant I
— Qui vous retient? dit vivement Armand.
— Est-ce que vous pensez, demanda-t-elle de bonne foi, que ce serait la même chose.... pour la procédure?
— Absolument la même chose.
— La main me démange, je vous préviens !
— Moi, j'aime bien mieux cela. Allez !
— Me rendrez-vous?
— J'essayerai. »
Ils se regardèrent avec de mauvais yeux.
Et ne croyez pas que ce fût maintenant, entre
eux, une comédie. Clotilde eût voulu se changer en guêpe pour piquer; Armand avait envie de mordre.
D'autant mieux que Clotilde se disait : On m'a pris ce mari-là, si charmaDt, si jei.ne, si.... détesté !
Et qu'Armand radotait en lui-même : Ils me Font enlevée, cette chère créature, ce délicieux démon par qui j'ai tant souffert et que j'aurais si bien adorée 1
Les mains de Clotilde la brûlaient.
« Je ne vous prends pas en traître, dit-elle, si je frappe, je frapperai fort I
— Voici ma joue, répondit Armand, ne vous gânez pas. »
Jenesaisen vérité ce qui fût advenu si Pierre, escorté de deux aides, n'eût roulé à l'entrée de la salle de verdure une très-belle caisse de laurier-rose.
Ici , commanda Valentine, cachée derrière un énorme tilleul. A droite 1 m
Pierre dressa la caisse. Puis, il s'essuya le front et dit à ses aides :
(f Elle a des idées de boui^;eois, la bourgeoise!»
La caisse placée au beau milieu de la perspective, porta le trouble parmi tes gens de la noce qu'elle gênait positivement,'
« De quoi s'avise ce coquin? demanda Bénard indigné. X"^/,
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— Je le ferai chasser! » ajouta la comtesse.
Ils jouèrent un instant aux quatre coins pour
retrouver leurs points de vue. A peine avaient-ils choisi leurs nouvelles positions que la charrette à bras, tr£Ûnée par Pierre et ses deux aides, revint, portant un grenadier en pleine fleur.
« Ici , ordonna Valentine invisible. A gauche I »
Le grenadier fut mis en face du. laurier-rose.
Les gens de la noce, furieux, ne voyaient point la petite veuve. Toutes leurs imprécations étaient pour ce malheureux Pierre , doublement victime de l'idée de bourgeois.
A rintérieur du salon de verdure , cependant, les choses marchaient. Armand d'Aubray avait dit d'abord : « Frappe , » comme Théniistocle î comme Thémistocle, il ajouta : « mais écoute. »
« Madame, dit-il, nous sommes d'accord : vous me haïssez, j'ai hâte de rompre votre chaîne. La question de savoir lequel de nous deux accomplira ce simulacre d'outrages qut doit nous rendre notre liberté importe peu. L'un ou l'autre de nous fera ce geste comme on donné une signature. Je prononce ce mot, madame, parce que c'est une signature qui a brisé notre dernier lien. J'aurais beaucoup supporté de vous, et j'aurais patienté longtemps, car je savais les doutes qu'on avait jetés en vous dès la première heure. . . .
— Ce ne sont pas des doutes, répliqua Clotilde.
— Je vous prie en grâce de me laisser poursuivre. On m'avait parlé comme à vous, et moi, pourtant, je ne soupçonnais pas! Je gardais confiance eu vous, malgré le trouble qu'ilsavaientmis en moi ; je vous voyais toujours pure comme les anges. Vous m'avez offensé, madame, inutilement et cruellement. La démarche que j'ai faite hier me coûtait; je vous ai demandé de l'argent : chose pénible, terrible même, et qui, pour moi, expie toutes les fautes de ma pauvre jeunesse. Vous allez emporter avec vous mon nom que ma mort seule et un second mariage pourront vous enlever. Gardez au moins le devoir et le droit d'estimer cç nom qui est le vôtre. J'avais de l'orgueil, surtout en présence de nos dissentiments. Je ne voulais rien vous devoir. Ma fortune est une captive qu'il s'agissait de délivrer. Je la sentais égale à la vôtre et je la voulais pour vous.... Eh bien ! oui, le temps des mauvaises hontes est passé. J'avais fait ce rêve de vous voir dame e* souveraine dans la maison de mes aïeux. Voit huit jours à peine, je visitai le château qui porte mon nom, votre nom, madame. 11 y a là une chambre, vénérée comme une chapelle, où ma mère a vécu, où ma mère est morte en me disant : « Te voilà seul , mon Armand. Une seule tendresse peut remplacer la tendresse de ta mère : choisis une douce femme qui t'aime
et te conaole.... i> Oh! Clotilde! je tous avais choisie !
— Là, cet oranger! commanda Valentine. Au milieu ! Et à un autre! »
Pierre et ses deux aides ruisselaient de sueur.
La petite baronne était comme un général qui bouche les brèches d'une place assiégée. Elle j allait de tout son cœur. Et il fallait cela, car les assiégeants ne perdaient pas courage. Ils s'approchaient en zigzag , les gens de la noce ; ils avaient charge d'âmes, ils étaient témoins jurés ; le zèle leur donnait la fièvre ; ils personnifiaient ces terribles bonnes intentions qui sont, dit-on, le pavé de l'enfer !
Mme la comtesse avait dit avec un frisson de terreur :
V Si le soufQet était donné en notre absence! »
Seule, la Jeune venait lentement, gourmandée par son Bénard, qui lui reprochait d'entraver la situation.
Pierre posa la dernière caisse, au moment oij le chevalier Fulbert braquait sa jumelle à la dernière ouverture.
« N'y en a plus ! dit-il à ses deux aides, à moins qu'on ne s'amuse à les remettre en place pour les rapporter après, et ainsi de suite. Ne faut pour ça qu'une idée de bourgeois ! »
Derrière ce mur de feuillage, prolongé à droite et à gauche par les charmilles, les membres de la commandite du sentiment rôdaient comme des loups. Mlle Gertrude avait entendu cinq ou six fois déjà le bruit du soufïïet : un maître soufflet! Bénard rugissait. Le docteur Nochet des Rivages se tuait à déclarer qu'on ne devait jamais mettre ainsi, à l'ombre, qî les orangers, ni les lauriers, ni les grenadiers.
Mais croiriez-vous que Clotilde était restée insensible au discours d'Armand et à sa touchante péroraison ? Ma foi les gens de la noce étaient peut-être dans le vrai ; il n'y avait désormais d'autre issue qu'une belle et bonne séparation !
Armand était de cet avis. Il regardait eu dessous cette blonde tête, impassible et froide.
Son courage était à bout. Il se taisait.
La blonde tète souriait, tournée qu'elle était du côté opposé et voilée par les belles masses de sa ruisselante chevelure.
Elle souriait à un autre sourire espi^le, celui-là, et triomphant, qui resplendissait dans un cadre de feuillage, à l'angle des charmilles.
La petite baronne était là , bien cachée derrière un gros tronc de charme ; on ne voyait qu'un pli de son deuil éblouissant.
Elle regardait les caisses d'un œil victorieux. Bel ouvrage de défense ! Les grands stratèges,
VOUS savez, se révèlent tout d'un coup dans les circonstances suprêmes.
Elle fit un aigne a Clotilde, qui voulait dire : Allons! il est temps! l'ennemi va tourner la position! En avant, marche !
Et, parle fait, Mme la comtesse mesurant déjà UD haut marronnier disait :'
a En montant sur un arbre. . . .
— Ça ne m'effraye pas! » s'écria M. Bénard, qui embrassa résolument le tronc.
Par bonheur, la Jeune, épouvantée, se pendit t la basque de sa redingote.
Clotilde répondit à Valentine en posant un doigt sur sa bouche.
« Monsieur, prononçart-elie d'un accent glacé, je voua ai laissé dire. Achevez. Ce sont des actes qu'il faut maintenant. Je le veux! m
Armand, le cœur serré, fit un pas vers elle. Il aperçut en ce moment la petite baronne qui lui envoyait un joyeux bonjour d'enfant. Il crut rêver. La petite baronne, pétillante de gaieté, lui fit signe de s'agenouiller. Armand hésita, puis s'agenouilla.
(t Allons ! B dit Clotilde.
Son impatience n'était pas jouée ; ce fut au point qu'elle envoya un baiser à Valentine. Valentine comprit et renvoya le baiser à Armand, qui, heureusement, comprit aussi.
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Mais il n'osait pas. Écoutez, c'était un peu effrayant.
« J'ai la prétention d'avoir des yeux de lynx, dit Bénard, del'autre côté des caisses. Ils en sont aux voies de fait.
— Nous perdons tout ! » répliqua la comtesse avec désespoir.
Mlle Gertrude conseilla : ■
« Poussons les caisses. On a du poignet à Bayeux! »
Clotilde bouillait. Elle envoya un second baiser, répercuté aussitôt par Valentioe, si impérieux, celui-là, et si éloquent que le pauvre Armand, prenant son courage à deux mains, se pencha vers un coin de joue, satiné et tout rose, qui passait sous les cheveux.
« Ce sera le premier, balbutia-t-il, peut-être le dernier baiser.,.. »
Ses lèvres effleurèrent le satin de la joue.
Il recula, épouvanté de son audace, et parce que Clotilde se retournait.
Il se crut fou. Le visage de Clotilde avait un gracieux sourire.
Valentine applaudit en, riant à gorge déployée et s'enfuit.
Armand restait bouche béante. Parmi son délicieux sourire, les paupières de Clotilde allaient se mouillant.
286 LBS OEKS DE LA HOGB.
« C'était donc bien difficile ! » murmural-elle.
Armand, éperdu, tendit ses deux bras qui tremblaient.
« Clotilde! s'écria-t-il, ma femme!
— ■ Chut! Strelle. Ils vont nous entendre! Us ■ vont nous voir ! Ils sont là ! »
Il y avait trois rangs de caisses étagées, mais elles remuaient déjà sous les efforts de la commandite du sentiment.
« Je les mets au défi de m'empêcher de t'aimer I dit Armand.
— Malheureux ! réponditrcUe, nous nous aimions le soir de nos noces ! »
Armand couvrait ses mains de baisers.
« Écoutez, ça va bien I dit le chevalier Fulbert. On ne m'en passe pas, quand il s'agit de soufflets 1 Flic! flacl Mazette!
— Ils vinrent, reprit Gotilde, et nous nous détestâmes....
— Oh! moi, jamais I protesta Armand.
— Ni moi.... mais ce fut tout comme. Ils vont venir encore....
— Es-tu assez belle ! Que faut-il faire, dis î » Clotilde prit sa tête dans ses mains. Vous ne le
direz pas ; elle lui planta deux chers baisers sur les lèvres.
u 11 faut m'enlever, répondit-elle.
— Au bout du monde, si tu veux!
— N^on, c'est trop loin, fit Clotilde distraite en lissant ses cheveux.
— Notre nouvel appartement est prêt à nous recevoir.
— Ils en savent déjà le chemin 1. »
fille éloigna brusquement la tête d'Armand pour prêter l'oreille.
« Tais-toi ! ditrelle. Écoute ! »
Rien que de s'entendre tutoyer, ce fut pour Armand une nouvelle extase.
Deux paires d'yeux brillaient entre les branches de la charmille. Bénard et Mlle Gertrude avaient fait un trou en même temps.
a Sauve qui peut! s'écria Clotilde, les voici!
— Allons-nous être heureux ! » dit Armand, tandis qu'ils fuyaient tous deux parmi les arbres, les bras entrelacés, le cœur bondissant.
A ce moment même Bénard et Gertrude, renversant les derniers obstacles, entrèrent; le chevalier Fulbert, sa lorgnette à la main, se rua entre deux caisses dérangées, la comtesse suivit, et le docteur, paraissant à un autre angle, introduisit la Jeune qui pleurait.
Ils cherchèrent de tous côtés, puis se regardèi-ent.
« Après ce qui s'est passé, dit la comtesse so-
lennellement, un peu de mauvaise honte est bien pardonnable. Us se seront enfuis.
— Mais que s'est-il passé? l'interrompit la Jeune, cette entêtée.
— J'ai vu, déclara Bénard, sincère comme l'or.
— J'ai vu ! .» répétèrent d'une seule voix tous les gens delà noce.
Et le chevalier Fulbert frappa sur sa lorgnette qui aussi avait vu.
a II y a eu excès, reprit la comtesse.
— Sévices, ajouta le docteur.
— Injures graves, compléta Bénard. Notre but fst atteint: Les jeunes gens sont sauvés! »
La cloche du dîner sonna. Gertrudc poussa un cri de joie, et la commandite du sentiment se précipita vers la salle à manger.
« La main aux dames, ordonna M. Bénard.
Voilà le mot de la situation : Nous avons bien gagné notre dîner! »
^zc^^
â90 LES tJEKS DE LA. NOCE.
sont forcémeDt des observateurs. M- Savary , tailleur exécutant les raccommodages, devina tout de suite en Brequin le gentilhomme, et ôta sa casquette, ce qu'il n'eût fait peut-être ni pour vous, ni pour moi: quoique je ne prétende pas me comparer à vous.
« D'Âubray est-il chez lui ? » demanda M. Brequin.
Le coheierge eut un sourire intelligent et répondit:
« M. d'Âubray est marié. Il ne demeure plus ici. Voyei l'écriteau. »
U. Brequin baisa la pomme d'or de sa canne et répéta avec autonté ;
« D'Aubray ^t-il chez lui ? »
H. Béaard ne l'appelait phis jaiijaifl Vil Brequin, parce qu'un jour Brequin, voyant qm ce calembour, trop souvent édité, ne lui rapportait rieo, avait remis M- Béoard à£a place.
te Monsi^ir â£t l'ami de Monsieur, dit le caacierge, ça ^e vMt, Mais Jdoasieur a sans dout£ fait une absence, si Monsieur ae «ait pas que Monsieur Q£ vient plus ici d^uis sou mariage. C'est la première fois aujourd'hui, parole d'honneur l JMme Savary est ea haut avec leur chocolat.
— Leur chocolat? répéta Brequin. Alors, d'Aubray est en aiïaires? Voua lui direz que le baron
LES asm PS LA NOCE. %9\
Schlossgartner est venu pour lui serrer la main en pae&ant.
— C'est drôle, murmurale concierge, Monsieur le baron n'a pas d'accent I »
Brequin s'en alla sans toucher sou ch^pem- 11 avait gagné sa journée,
Au premier étage d'un channaut pavillon qui séparait la cour commune 4'^" jardin étroit maia ombreux, Mme Savary disposait, en cfTet, deux tasses de chocolat sur la table de la salla à mauger. ta salla à manger était jolie et trèsagréablement meublée. Du temps qu'il était garçon, Armand avait dépensé là beaucoup d'argent. Il y Q.vait des tableau:^ qui râlaient quelque chose : entre autres quatre chevaux de Géricault: les études de sa fameuse Course d'Epsom, dont 6a connaît sept ortgiiiau:^ qui sont des copies. U y ^vait, en outre, une superbe galerie de pipes, des choses de salle d'armes, deux paires d'épées de duel, très-jolies, et une boîte de combat, qui était un véritable bijou- 14 boîte de combat traînait sur la consola, à côté d'un manteau. Les choses inanimées ont de la mémoire et portent témoignage longtemps. Cette salle à manger, ses meubles, ses cristaux, ses fajiences, ses meerschaums, ses épées parlaient épergiquement de joyeuses folies.
Sur la table, on voyait les restes d'm àe ces
Coogk
soupers-impromptu que le restaurant envoie à la minute, un chapeau d'homme, uq bouquet, un mouchoir brodé et un gant de femme. Mme Savary, une ancienne jolie personne, très-propre et trop serrée dans une robe de locataire, faSsait de la place parmi tout cela pour le plateau qui portait le chocolat.
£n faisant de la place, elle philosophait, à l'instar des fossoyeurs de Shakespeare. Elle disait:
« Bien sûr, on va enlever Técriteau. Monsieur nous restera. Voilà un ménage qui n'a pas eu la vie dure! Ils chantaient pourtant que la mariée était jolie comme un cœur. Mais bah ! qui a bu boira. Il y a eu juste avant-hier six semaines qu'on fit ici les adieux à la vie de garçon : ces adieux-là sont toujours des au revoir. Une jolie minette qu'il a amenée hier au soir : l'air un peu effronté et riant comme une dératée ! Les femmes honnêtes sont bien sottes de ne pas rire. Ça amuse les messieurs, qui sont de Bers innocents, au fond. Ah! si j'avais eu de la chance! »
Elle passa la revue des bouteilles et reprit :
« Xa vicomtesse buvait comme un moineau.
Celle-ci a plus soif, à ce qu'il paraît: ça a bien marché, dites donc! En six semaines! Tant de chemin ! Au moins, le petit ménage du devant a duré trois mois et un jour ! mais dame, après,
par exemple, ab! les chérubins! s'en. sont-ils. donné! »
Le coucou moyen âge sonna huit heures.
Mme Savary traversa un petit salon -fouillis dont le mobilier tj^geur racontait gaiement l'histoire des fameuses ventes à réméré. Elle frappa trois coups à une porte et dit en éleyant la voix:
a Monsieur a recommandé qo'on l'éveille à huit heures.
— Merci, madame Savary, fut-il répondu.
— A votre service. Le chocolat est là. Faut-il enlever l'écriteau ?
— Non pas! répliqua vivement une fraîche et rieuse voix de femme.
— Tiens . tiens ! fit Mme Savary. Celle-là ne compte donc venir qu'une fois ! C'est drôle ! »
Elle ajouta:
« Vais-Je envoyer chercher une voiture?
— Deux voitures, s'il vous plaît, dit la voix d'homme.
— Bon! pensa Mme Savary, deux! ça va se faufiler chacun dans sa famille : ni vu ni connu ! Paris est bien agréable pour le monde qui aime à se divertir sans s'afficlier, avec discrétion, dans les quartiers oit chacun n'a pas l'espionnage de sa famille. »
Elle traversa de nouveau le salon, mit deux
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S94 LES OENS DB LA HOCE.
chaises devant li table de la salle â manger et s'en alla.
Après loul, toUs pensez bien qud ces appartements de garçon ne sont pas des sanctuaires.
Deri-ière la porte à laquelle Mme Savary atait frappé trois coups, on entendit de bruyants ébats. C'était un jeu damotireiix ; on luttait^ on riait, oq se menaçait parmi les éclats d'une gaieté folle. Ces dames ont toutes le diable au corps, et c'est leur charme. A quoi bon faire le ménage, buissonnier pour retrouver la tranquillité du chez soi? Depuis six semaines, Armand n'était pas venu ) là-bas, dans ce charmant petit hôtel, bâti pour être la maison du bonheur, on n'avait pas ri une seule fois. Armand riait de tout son cœur; il était ici pour cela; il prenait sa revanche, et on l'y aidait, morbleu 1 comme il faut.
La. porte s'ouvrit tout à coup, laissant voir une chambre à Coucher d'un rococo adorable, mais ravagée comme si l'ennemi y eût passé. Une femme en blanc corset bondit ; blonde comme on ne l'est pas, échevelée, lasse, mais toute rose de charmant émoi, provoquante de je ne sais quelle naïve façon, et radieuse, surtout, comme si un nimbe de joie eût environné tout son être.
C'était la jolie minette d'hier au soir, qui riait comme « une dératée » et à qui Mme Savary trouvait l'air un peu trop effronté. C'était la virante
LËâ GENS DE LA !TOCE. 295
revanche du fflartyfede la lune de tiiiel. C'était ClotQde, Mme Clotilde d'Aubray, la fleur qu'un doigt de féë avait débarrassée de toutes ses chenilles. Clotilde, notre pauvre jolie Aorte, qui venait de ressusciter parexplosioa!
Elle était plus belle que la plume ne peut le . dire. Nos plumed sont de fer. Celles qtii tombaient autrefois de l'aile des auges auraient l'aconté le mystère de ces divins épanouissements. Elle était fldre, elle était hardie; il y avait autour de son front des guirlandes d'hymnes, tout un diadème d'allégresse ; elle était soumise aussi , presque esclave dans ses hauteurs de reine; la passion ruisselait de ses regards humides ; ses lèvres entr ouvertes étaient deux bouquets de baisers, et toute cette fête des jeunes caresses, pourtant, étincelait de délieieuses pudeurs.
Ett deux bonds, elle gagna l'autre bout du salon. Armand la poursuivait. Elle tenait à la main une miniature qu'il voulait reprendre. Elle s'arrêta, ne souriant plus et fronçant la hgne délicate de ses sourcils. Elle cachait la miniature dérobée detriëre son dos. Armand suppliait.
Ils restèrent ainsi en face l'un de l'autre à se regarder.
(t Que tu es belle! mm'mura Armand. Laisse cela, je t'en prie!
— Je veux la voir! » répondit Clotilde qui, par
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une manœuvre habile, mît le guéridon entre elle et son mari.
Cela lui donna le temps de jeter un dévorant coup d'œil au portrait.
Elle devint pâle et dit :
« Je savais que c'était elle. Comme elle est jolie! Est-ce qu'elle t'aimait comme je t'aime? n
Les genoux d'Armand fléchirent, tandis que ses yeux se mouillaient. Elle lui jeta ses deux bras autour du cou et le pressa contre son cœur, passionnément.
a Ecoute, reprit-elle, j'ai été méchante, le 'premier soir, Je le sais bien. Ils me firent tant de mal quand ils me dirent que tu l'avais aimée! Je ne t'accuse pas. J'ai bien souvent réfléchi à cela. Tu es généreux et bon. Tu ne l'aimais plus, puisque tum'aimais; est-ce vrai? comme je devine! mais ce n'était pas une raison pour lui faire du mal. Si tu l'avais chassée de chez nous comme je le voulais, moi qui étais folle, son mari eût ouvert les yeux. On dit que c'est un monstre de jalousie et de cruauté. Ah? tu as bien fait, mon mari, mon mari chéri, mais comme j'ai été malheureuse! »
Elle déposa le portrait sur le guéridon . Armand hii baisait les deux mains, répétant sans savoir qu'il parlait :
« Oh! certes, il l'eût tuée!
D.,-:..Jt,C.t.">Oglc
— Es- tu bien sûr de cela? demanda Clotilde avec une soudaine espièglerie.
— Je suis sûr que tu es un angel Allons-nous être assez heureux !
— Oh! oui, parlons de cela! s'écria Clotilde qui l'enU-aînavers le canapé. Comme quoi allonsnous être heureux? Je ne sais pas comment j'ai pu défendre d'ôter l'écrîteau...!
— Mais tu as bien fait ! dit Armand.
— Pourquoi ai-je bien fait?
— I*s beaux cheveux ! les beaux yeux ! la jolie âme chérie!
— Toujours tous deux tout seiris, n'est-ce pas? Tu ne t'en iras plus jamais ?
— Jamais ! »
I^urs bras s'entrelacèrent, mais la demie sonna h la pendule.
Il y a des moments où ce son argentin , voix discrète et calme du temps qui va sans lenteur ni hâte, fait plus de bruit qu'un grand cri. Clotilde sentit Armand qui tressaillait.
« Qu'aa-tu? demanda-t-elle effrayée déjà.
— J'ai, répondit-il en jouant l'indifTérence , ce diable de rendez-vous dont je t'ai parlé.
— Oui, tu m'en as parlé. II. t'inquiète?
— Oh ! pas du tout. Il me désole, parce que j'étais si bien près de toi-l
— Mais ne peut-on le remettre, ce rendez-Tons ?
Coogk
— ImpoBaible. C'est à peine si j'aurai le temps désormais. »
Il se leva et pdssd vivetlietit dAiis In chambre à coucher. La tête de Clotilde s'inclina sur sa poitrine. .
H Elle s'est assise là I » pensa-t-elle. ■ A son tour elle se leva, comme bi le velours du canapé l'eût blessée^
— « Il faut TouH habiller, chère, dit de loin Armand.
— Vous ! » répéta Clotilde qui était triste.
Elle alla vers la psyché et commença de peigner ses admirables cheveuï. Armand pétait déjà plus qu'à demi prêt.
u Tout à l'heure, vous me disiez tu, tntirmurat-elle.
— Tiens, que je t'aide! fit-il en revenant. Il n'y a rien de si beau que tes lèvres ! »
H prit un miroir à la main et se posa devant elle pendant qu'elle plantait son peigne. L'heure allait sur le cadran de la pendule.
o C'est moi qui ai voulu venir ici, dit Clotilde pensive.
— Leregrettez-vousdonc, madame?
— Je ne puis agrafer ma robe par derrière, monsieur, n
Armand se hâta d'obéir à cet ordre iûiplioite. « Non, poursuivit-elle. Au prix de ce que j'ai
de plus cher au monde, je fie voudrais pas n'être point venue, mtti8....
— Mais ? répéta Armand qui avait agrafé la (-obe en un tour de main.
— Mais vous êtes trop habile comme fefnme de chamhre! » acheva-t-elle sèchement,
II entoura sa taille de ses deux mains. Elle sourit.
« Mon mari ! tdon mari ! flt-elle par deux fois. Emhrasse-moi encore et dis-moi que tu m'aimes bien ! mais bien I U y a ici quelque chose qui me serre le cœur! Répondez, Armand, en honnête homme, la main sur la conscience ; est-ce qu'elles peuvent être heureuses ?
— Oh ! jamais, » répartit Armand avec conviction.
U disposait les plis de la robe.
« D'abord, reprit-il, la voix perdue sous le chignon où il dérobait un baiser, on n'aime bien que sa femme. »
Clotilde lui échappa. Pour le coup elle était colère.
« Vousmentez! s'écria-t-elle. Que d'agrafes vous avez mises ainsi, Armand ! Ces murs disent : on n'adore bien que sa maîtresse !
— Ah ! grand Dieu ! fit d'Aubray en regardant la pendule.
— Avec qui, ce rendeZ-voua, Armand ?
Cîooglc
— Avec des affaires. »
Il porta la main de Clolilde à ses lèvres. Elle le retint.
« J'ai peur, murmura-t-elle.
— Peur de quoi ?
— Peur de sortir d'ici.
— Bon ! ôtons l'écriteau ! »
Elle l'attira tout contre elle et dit à son oreille :
a Là-bas, cheznoijS; si je n'allais plus retrouver le même Armand ! »
D'Aubray éclata de rire et boutoona sa redingote résolument.
a Quelle idée! s'écria-t-il. Tu veu\me faire oublier l'heure! C'est un complot! »
11 prit ses gants et ajouta, le coin de l'oeil sur la pendule :
a Madame, il n'y aplus qu'un Armand, qui n'a plus qu'un amour....
— Et qui s'en va! soupira Clotilde.
— A bientôt !
— Encore une minute ! » supplia-t-elle.
Comment refuser?
Elle s'assit et l'appela. Armand vint, mais avec le frais chapeau garni de fleurs , qu'il lui présenta d'un air h la fois soumis et inexorable.
Pendant qu'il ta coiffait amoureusement et adroitement , Clotilde reprit d'une voix si basse qu'il eut peine à l'entendre :
« Si on ôtait l'écriteau, en eifet?»
Armand fut embarrassé. II répliqua :
M C'est la maison qui sera ton paradis.
— Bien vrai 'l
— Bien vrai.
— Comme ici? Toujours ?
— Toujom-s, comme ici. »
Certes, si jamais excentricité fut excusable, c'est dans le cas on nous sommes. .Armand s'était sauvé comme il avait pu, oii il avait pu. Il eût traversé l'Océan pour fuir les gens de la Doce, ses redoutables bienfaiteurs. Néanmoins, vous voyez ; il y a des inconvénients, et nous tenons à dire que le présent livre n'a point été fait pour engager les jeunes époux à conduire leurs femmes dans cette petite église que le mariage ferme et qu'il a raison de fermer, où fuma trop abondamment le généreux encens de la vingtième année.
Quelque cbose reste là qui monte à ta tète.
Armand voulut prendre la main de Clotilde pour l'emmener. La pendule marquait dix minutes avant neufbeures. Clotilde ne résista point, mais après quelques pas, faits lentement et avec résignation, elle s'arrêta, les yeux baissés, rougissant jusque dans la racine de ses blonds cbeveux,
« Je t'en prie, balbutia-t-elle, laisse-moi revoir notre chambre. »
Armand lâcha sa main , rougit aussi , ^^ la suivit d'un regard ardent, pendant qu'elle gagnait la porte, oii Mme Savary avait frappe trois coups.
(' J'arriver^ en retard, pensa^t-il, mais ce beau , gaillard de commandant ne perdra rien pour attendre! Il n'y a qu'une chose à faire, c'est de le tuer! N
Clotilde jet^t un long coup d'œil dans Je demijour de la chambre à coucher.
En revenant, elle était recueillie. Elle lendit son front et murmura :
tt Jamais tu ne m'aimeras comme je t'aime...
Je voudrais déjeuner ici. Une foii , rien qu'une fois.
. — Je veux bien, puisque tu le veux.
— A quelle heure ? »
Il se fit un tintamarre ioudain sur le carré. La porte sonna comme un tambour et on cria :
« Clotilde ! Armand ! dites donc qu'on m'ouvre ! c'est moi 1
— Valentine 1 dit Clotilde , comment sait-elle . que nous sommes ici ? »
Valentine entra comme une petite tempête. Elle était essoufflai. Elle avait des couleurs de coquelicot. Elle couvrit Armand et Clotilde d'un regard innocent et indécent comme lea questions des enfants terribles.
LES OëNS DB l'A HOCE. 303
1 Âh! fit-elle, c'est donc vrai! vous êtes ici! tous deux I ensemble I »
Et son œil devint sournois.
u Mais il ne s'agit pas de cela, reprit-elle avec ifaportance. Vous êtes découverts, mes pauvres aniis I
■ — Vraimerit I i> dit d'Aubray en rjant,
Clotilde baissa les yeux.
La petite baronne était à peindre. Elle faisait de vains efforts pour garder la contenance grave qui convient à son "S^xe et à s^ i^iélancolique position de veuve. S«s regards allaient et venaient dressant un avide inventaire de la salle à manger. Elle éclata enfla, disant avec une franche et joyeuse admiration,
« Ëcout£z , c'est cela ! J'avais deviné 1 Ah ! comme c'est bien celai Y avsût-U longtemps que J'avîùs envie de voir uo ^parlement de garçon! Le désordre, les fleurets, quelles belles grandes pipes ! on a fumié dedans ? Et Clotilde en flagrant délit ! Est-elle asae? déconcertée 1 Et Je petit souper.... Ah çà, vQu» ç'avie;; donc pas de cham-
— Est-ce qu'il* vont venir ? » demanda Clotilde inquiète.
Mme la baronne restait tout entière à son examen. Armand s'était approché de la console. Sans faire semblant de rien, il avait envebppé la boîte de combat dans le maQt^u.
Un coup d'œil le convainquit que cette importante et difficile besogne s'était accomplie sems éveiller l'attention.
« Ce n'est pas que ce soit bien joli, avoua Valentine, non, je trouve même cela très-laid, mais quel caractère! ah! le caractère y estl seize pipes! et des vidercomesî Je sais le nom, vous voyez bien! seulement, pas de Champagne ! C'est étonnant.
. —Toi, dit-elle en se rapprochant de Clotilde, nous causerons; tu as des yeux!... Figure-toi qu'il s'est passé ce matin des choses terribles. Vous pouvez .écouter, Annand , je vous le permets. Au petit jour, tout le monde était sur le pont, comme dirait le commandant. Les deux familles sont arrivées chez vous avec l'aube. Scandale! Oh I mais scandale des scandales ! Personne dans la chambre de monsieur ! Personne dans la chambre de madame I Quelle conduite! Hier, à dîner.... mon cuisinier s'était surpassé, dites donc , et on a envoyé chez le pharmacien pour Mlle Gertrude.... A dîner, on avait traité à fond la question de votre soufflet, monsieur. Ah ! fi ! frapper une femmel La bonne MmeBénard disait avoir vu un baiser; on a faiUi lui faire un mauvais parti. En fin de compte, le conseil général a pensé qu'il fallait ajouter quelques petites choses aux sévices graves pour vous séparer première
qualité. Aussi, le seandale de ce matin a fait bien plaisir. Le docteur Noehet des Rivages a vu là dedans le doigt de la Providence, et M. Bénard, trouvant le mot de la situation a dit : « Ils sont à deux de jeu ; stop 1 arrêtons les frais ! » Brequin et Félicité ont été appelés à la barre ; on les a dépêchés en éclaireurs. Brequin est une fme mouche; il devait avoir des jalons, car il est tombé ici du premier coup.
— IcilBrequin ! dit Clotilde.
— Directement! II a eu cinq louis. Félicité a couru chez le commandant Manuel, pourvoir.... >.
Elle s'arrêta.
« Pour voir quoi ? » demanda Clotilde.
Armand, qui poussait le manteau sous son bras, se détourna en fronçant le sourcil.
a Dame! répliqua la petite veuve, on te cherchait partout, tu sais, et ils t'auraient devinée dans la lune plutôt'qu'ici. Le commandant était déjà parti....
— Aïel fit Armand qui regardait une belle paire d'épées. A quelle heure?
— II y a une heure et demie de cela. »
Armand cessa, non sans regret, de loi^ner les
épées.
306 LB3 OENB DE LA HOCE.
■ — Ma bonne V&lentine , dit-il tout haut et le chapeau à la tnain, Je voua laîase enBemble, Vous m'excusez?
— Un manteau ! s'écria la petite baronne qui voyait tout; par vingt-huit degrés de chaleur, à l'ombre I
— C'est que, répondit Armand ttvec embarras, je l'ai emprunté.... à quelqu'un qui part pour l'étranger. »
Il baisa Clotilde au Front tré9-gauchement. Son manteau le gênait.
« Prenez garde de laisser tomber ce qui est dedans! » dit encore Valentine.
Armand rougit , mais Clotilde ne â'eb aperçut point, occupée qu'elle était de glisser à son oreille :
M A bientôt. Je t'attendrai.»
La pendule aonna neuf heures; Armand prît sa course eti répondant :
M A bientôt!
— Monsieur! monsieur! lui cria le concierge comme il sautait dans son ûacre, il est venu un monsieur, dont j'ai oublié le nom et qui fait bien ses civilités à monsieur. Il est baron et Allemand.
— Barfière des Ternes ! ordonna d'Aubray, et au galop.
« Ahl ils ont été chercher Clotilde chez lui, ajouta-t-il pendant que la voiture s'ébranlait; les impertinents! c'est un homme mort! »
Coogk
Son dernier regard rencontra, sons la porte cochère qu'il venait de passer, le funeste visage de M. le vicomte d'Anaples. Le viem consul fixait sur lui des yeux si étrangement menaçants qu'il eut un frisson dans les veines et pensa :
« Si le commandant était payé par cet homme-là pour me trouer la poitrine ou me casser la tête? C'est absurde. Au galop, cocher, au galop! »
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