‹ Les gens de la noceChapitre 22 sur 24 · OUT PORTANT · texte numérisé non relu

OUT PORTANT

Il y a des mots hideux qui tuent l'espoir et con&ta,tent la terrible évidence. Les Pompes funèbres! On ne va pas contre cela.' Les gens de la noce tombèrent dans une sorte d'affaissement, tandis que le docteur Nochet des Rivages grandissait de toute la profondeur des catastrophes annoncées. M. Bénard lui-même, renonçant aux arguments tirés des progrès de ce aiècle^ courba sa tête altière et murmura:

« Les deux familles vous remercient d'avoir songé aux détails matériels. »

La Jeune faisait pitié; la comtesse était atterrée.

<t Les grandes douleurs sont austères, poursuivit M. Bénard. Nous désirons quelque chose de convenable, mais sans faste....

— Troisième classe, l'interrompit le docteur. Entendu ! J'obtiendrai un avantage spécial.

Voyons, voyons, debout et distribuons les rôles.

s'il VOUS plaît. Je ne peux pas tout faire. Il y a des formalités. Vous, madame la comtesse, au dernier domicile des jeunes époux! Vous, monsieur Béoard, à la mairie! vous, monsieur le <Aievalier, chez le commandant! vous, mademoiselle Gertrude, il serait bon de voir

Écoutez! ma foi, oui, la délicatesse n'est pas de saison; il serait bon de voir à la Morgue.

— A Bayeux, dit Gertrude sincèrement désolée, ils m'avaient bien recommandé d"y faire un tour; c'est curieux, à ce qu'il paraît. Quel malheur!

— Moi, je me charge de cette Valentine, gronda la Jeune, les yeux secs et les poings fermés. Ahl jour de Dieu!

— Du sang-froid, s'écria le docteur, nous acr complissons une dernière série de devoirs. Rendez-vous général ici, à midi, heure militaire. Réglons nos montres. Mes bons amis, je crois tenir une idée assez heureuse pour les épitaphes. Je prendrai sur moi de prononcer quelques paroles au champ du repos. Ce sera court et frappant. J'ai quelqu'un pour les lettres de faire part: des jeunes gens qui commencent et qui ne prendront pas cher. »

Il ouvrit la porte de sortie. Du fond de sa consternation la comtesse gémit :

a Nous avions tant fait pour leur bonheur! »

Semblable à Ajax, Bénard montra le poing au ciel.

Et ils s'en allèrent, les gens de la noce. Le docteur partit le dernier, disant:

« Si les regards de ceux qui ne sont plus peuvent descendre jusqu'à cette terre, les chers enfants nous contemplent avec intérêt et reconnaissance. Notre sollicitude les a suivis au delà du tombeau!

-^ Tiens ! dit Mme Savary en entrant par la porte du salon, au moment où Nochet des Rivages disparaissait, les voilà partis. Entrez, monsieur, c'est ici la salle à manger. »

Le nouveau locataire à qui l'on montrait ainsi la maison portait sous son bras une paire d'épées de combat dans leur étui. C'était le commandant Manuel; son aspect soucieux n'eût pas * rassuré les deux familles.

Il jeta ses épées sur la table, et dit sans regarder:

« Ça me convient, si c'est libre.

— Monsieur peut faire apporter ses meubles, répondit la concierge.

— En fait de meubles, dit Manuel qui montra ses épées, je n'ai que cela et l'objet en bas.

— Ahl oui, l'objet, fit. Mme Savary en se rapprochant curieusement; est-ce que c'est vivant ?

— ■ Non, c'est mort.

— Uo parent de monsieur, peut-être ? On embaume si bien au jour d'aujourd'hui. »

Manuel lui mit de l'argent dans la main pour le denier à Dieu, et Ja renvoya.

Pendant cela, Armand, portant toujours sa boîte de pistolets dans son manteau, montcdt quatre à quatre l'escalier de service aboutissant à la seconde issue devinée par la petite baronne. Il était d'humeur détestable, et s'applaudissait cependant, car il avait croisé les gens de la noce dans la rue sans être aperçu. Il se disait: -

a Je l'ai échappé belle ! Mais que faisait le vieux consul but le trottoird'en face? Cet hommelà me guette décidément? Quels yeux ! . . . Bah ! . . . maintenant, tout est fini.l.. Reste à trouver l'autre! »

Il traversa la chambre à coucher et le salon. ' Au moment où il poussait la porte de la salle à manger, l'autre, celui qu'il cherchait, le commandtUit Manuel s'écria en l'apercevant:

" Bon! vous ici ! "

Armand déposa son paquet à côté des deux épées, et répliqua joyeusement :

« Ah! par exemple, voilà une aimable surprise! »

Ils restèrent un instant à se regarder.

« Vous me cherchiez? demanda Manuel.

Cîoogle

LBS QBNS DE LA NOGB. 331

— Parbleu ! répondit d'Aubray ; en doutezvous?

— Comment diable avez-vous bu que j'étais ici ? , .

' — Je n'ai pas su du tout que vous étiez ici.

— Et vous êtes venu tout droit?

— Chez moi.

— Non, chez moi; je viens de louer.

— Chez nous, alors ! C'est drôle, dit Armand qui montra les épées, et ajouta : Nous allons par- , 1er affaires, n'est-ce pas?

— Naturellement, repartit Manuel. Est-ce que vous vous déferiez volontiers de vos meubles de garçon?

— Ahl fit Armand avec impatience, ne badinons plus, cher monsieur! Se suis pressé. Et s'il faut vous faire des excuses pour mon retard de ce matin

— Voua avez donc été aux Ternes, vous? de-manda le commandant en riant.

— Certes."

— Et vous avez trouvé porte close?

— J'ai pensé qu'on m'avait attendu.

— Non. Mes occupations m'ont retenu en ville.

— Ah ! Ht Armand, qui fronça le sourcil .

— ■ Oui, toute la matinée j'ai couru pour vous.

— Serait-il indiscret de vous demander ce que vous avez fait pour moi? >

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Manuel alla aux épées ; il semblait pensif.

« Mon système! répondit-il. Je ne sors pas de là. Figurez-vous bien qu'il y a autant de fatalité dans mon petit rôle de chenille que dans un grand rôle d'Atride.

— Au nom du ciel, ne retombons pas dans la parabole, s'écria d'Aubray. Partons!

— Pourquoi partir, puisque nous sommes chez nous ? M

Armand consulta sa montre et dit :

« Au fait, nous avons le temps. Elle ne doit revenir qu'à midi. »

11 avança la main pour choisir une épée.

« Seulement, reprit Manuel, afin de remplacer les témoins qui nous manquent, il faudra que chacun de nous écrive et signe préalablement ce fameux petit billet que vous savez : « N'accusez personne de ma mort; c'est moi-même qui, etc., etc. »

Armand ouvrit une papeterie.

« II y a tout ce qu'il faut, dit-il. Rédigez, je copierai, mais faites vite. »

Manuel s'assit et trempa sa plume dans l'çncre.

« Ma parole d'honneur, grommela-t-il entre ses dents, Je crois que je suis amoureux de fond en comble! Est-ce étonnant!

— Allez donc ! fit Armand, qui avait choisi une épée et l'éprouvait.

— Si j'étais bien sûr d'être amoureux ! » poursuivit Manuel, qui le regardait faire.

Il haussa les épaules et se mit à écrire : « Je soussigné déclare. ...»

«"Au fond, c'est idiot! s'interrompit-il en déchirant le papier. Mais c'est sérieux aussi : j'ai la chaîne au cou, il n'y a pas à dire ! »

Il prit une autre feuille de papier.

« Bon outil! dit Armand qui courbait Tépée en cerceau,

— Je crois bien I répliqua Manuel en écrivant : a Je fais savoir à qui de droit que, lassé de la a vie.... Absurde! »

11 déchira la seconde feuille et fouilla dans son sein, d'oih il retira un sachet assez volumineux.

« Monsieur d'Aubray, dit-il, non sans une certaine émotion, hier, j'ai volé ceci chez vous, volé, vous entendez bien, comme on vole, purement et simplement.

— Des fleurs d'oranger? fît Armand en prenant le sachet. Qu'es^ce?

— Le bouquet de mariée de votre femme , monsieur d'Aubray.

— Très-bien! j'accepte la restitution. Merci. Allez toujours.

— Eh ! parbleu ! s'écria Manuel en prenant une troisième feuille de papier, je vais. Croyez-vous donc que c'est facile à trouver, la formule?»

Il continua, en essuyant sa plume avec soin : Cette nuit, je ne dormais pas. J'avais une pensée qui me poursuivait comme ces refrains qu'on ne peut faire taire. Je sais si bien où est le bonheur! Vous figurez-vous cela, vous, monsieur d'Aubray : Une maison pleine, pleine de tout ce qu'on aime? Rien au dehors, tout en dedans : Les enfants qui babillent en secouant leurs têtes bouclées; la jeune femme plus jolie que les angee,et qui mesure l'absence en guettant le retour! Une maison oti il n'y a qu'un cœur, battant à la fois dans toutes les poitrines I La maison du bon Dieu, monsieur d'Aubray, une cbaiçbrée de sourires 1 »

Il écrivit : a Déterminé à clore ma carrière »

« Ignomimeux de sottise I » s'écria-t-il révolté.

Et la troisième feuille de papier fut lacéra.

« Eh bien 1 ilemanda Armand. Finirons-nous I »

Manuel disposa une quatrième feuille.

« Monsieur d'Aubray, poursuivit-il, je suppose

que vous me comprenez : tout cela, légitime. Ce

mot qu'oD raille et qui fait bâiller me donne le

voluptueux frisson que d'autres éprouvent à rêver

le fruit défendu. Je suis très-mal organisé. Le

vaudeville me met en colère. Plaignez-moi, ce

n'est pas ma faute. Pour bercer mes chères amours,

je veux cet oreiller divin qui s'appelle une bonne

conscience. Je ne comprends plus le bonheur dont

j'ai pitié, et j'ai pitié de tout ce qui n'est pas lé-

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gitime. Ma femme, voyee-vous (il s'animait en parlant, et ses yeux brillaient), ma femme est la meilleure et la plus glorieuse part de moi-mâme; mes enfants sont mon orgueil', je n'en ai pas d'autre, mais je sens que cet orgueil-là, en moi, est sauvage. Vous souriez, yous avez raison. Je n'ai pas de femme, je n'ai pas d'enfants; peutêtre n'en aurais-je jamais.... Eh bien, monsieur d'Aubray, tous avez une femme , vous , et vous m'inspirez une profonde compassion. Vous êtes conime ce chien de la fable dont on rit depuis trois mille ans, parce qu'il lâcha un jour sa proie — la proie qu'il tenait — pour une ombre !

« Ah 1 s'interrompit-il brusquement, j'ai trouvé la formule! »

11 écrivit ; «Je me tue. »

Et il sigïia.

«Copiez, monsieur, ajouta-t-il en se levant.

C'est clair, et ce n'est pas long. »

Il donna ta plume à Armand, qui dit en ta recevant .

« Commandant, je trouve ce solo de clarinette morale adorablement placé dans votre bouche.

— Et vous, demanda Manuel, avez-vous réfléchi, cette nuit?«

Armand rougit, comme ai un flux de bonheur eût inondé son visage. Il regarda malgré lui la porte de la chambre à coucher.

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o Moi! s'écria-t-il, cette nuit.... »

Il s'arrêta, et reprit froidement :

« J'allais dire que je n'ai pas eu temps de songer à vous, commandant, mais si fait! cette nuit, j'ai pesé votre insulte d'hier, et.... »

Il s'interrompit pour copier la formule à grands . traits, puis il acheva :

« Et je l'ai jugée mortelle. »

Manuel prit une épée, en haussant les épaules.

« Si je n'avais pas mon système, grommelat-il. Ah [ povero ! vous vous battriez tout seul !-

— Sommes-nous prêts ? demanda Armand, qui se leva.

— A bien réfléchir, dit Manuel, l'un de nous doit passer pour suicidé. On ne se suicide guère avec une épée.

— A cela ne tienne , mes pistolets sont chargés. »

Ce disant, Armand développa son manteau.

Pendant qu'il ouvrait la boite de combat. Manuel le regardait avec un sincère intérêt.

« Veuillez choisir, je vous prie, dit Ar-, mand.

— C'est bien embarrassant ! pensa tout haut Manuel.

— Ah çà, s'écria d'Aubray, vous me donneriez à croire....

— Croyez ce que vous voudrez, cher monsieur;

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je choisis celui-ci, prenez l'autre. Ce sont de jolies pièces. Mon système est complet; il se prête à toutj mais ne peut pas remplacer un tire-bourre. S'il y a deux pistolets chargés, elle peut se trouver sans mari.

— C'est profond, dit Armaiid avec raillerie'j voici un tire-bourre. »

Manuel se mit à décharger son pistolet.

« Depuis que nous sommes là, reprit-il, je iri'interroge consciencieusement. C'est ce qui me donne des distractions que je vous supplie d'excuser. Je suis à peu près sûr d'être amoureux, amoureux fou!

— De ma femme, j'espère, s'écria d'Aubray en riant. Je ne vous pardonnerais pas une infidélité! »

Manuel flamba le pistolet qu'il venait de vider, essuya la cheminée avec soin et y plaça une autre capsule. Après quoi, il prit le pistolet d'Armand et mit la paire sous un mouchoir.

« Mon cher monsieur d'Aubray, dit-il d'un ton qui, malgré lui,. devenait. grave, je me suis juré à moi-même qu'elle serait heureuse. Il se peut que ce serment n'ait pas le sens commua^ mais je lui ai sacrifié ma carrière et je suis en train de

lui sacrifier ma vie ou la vôtre. J'ai des doutes,

et pour répéter un mol qui vous a fait sourire, je suis trèe-embarrassé. Aimez-vous votre femme?

— Beaucoup, répondit Armand. Permettez que je choieisae.

— Il n'y a entre votre femme el vous....

— Que vous. Aussi je vous écarte.

— Vous êtes un homme d'honneur. Voulezvous me donner votre parois d'honneur de la rendre heureuse?

— Sous votre haute surveillance? Non.

— Jem'engageraijdemoncôté, surrhonneur....

— Dilemme! l'interrompit Armand en glissant sa main soua le mouchoir : ou j'aime ma femme^ ou je ne l'aime pas. On sait ai^umentep ailleurs que dans, la marine. Si j'aime ma femme, vous êtes de trop, ne fût-ce que pour une seule parole qui vous échappa hier ; si je ne l'aime pas , vous êtes de trop, à plus forte raison, pour le rôle fatigant, impertinent, impudent que vous jouez près de moi avec un mérite au-dessus de tout éloge. Je vais vous flatter, mon cher commandant. Je connais, par Valentine, votre parahole des chenilles. Vous êtes le roi des chenilles !

— A qui le dites-vous I » murmura Manuel en soupirant profondément.

Il laissa tomber le mouchoir. Tous deux avaient le pistolet à la main. Ils armèrent. Les deux capsules brillantes étaient pareilles. Rien ne révélait aux yeux le mystère mortel de cette loterie. Armand svait déjà pris position.

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« Plus près, s'il vous plaît, dit-il à Manuel, qui se portait à cinq où six pas. Pour simuler te suicide, il faut être à bout portant. Venez jusqu'à cette rose écrasée. »

Manuel obéit, et mit presque son pied sur la rose. Il pâlit légèrement en la regardant.

« Vous parliez de Valentine, prononça-t-il à voii basse. Si c'est moi qui.... Vous comprenez.? Je vous prie de lui dire. . . . Alais non. A quoi bon ? a

Il se pencha pour mieux voir la rose.

H Y Bommes-noiis?» demanda Armand.

Manuel pensait à part lui :

Il Cette rose ressemble Bah ! ma tante était >

une veuve I...

— Sur ma parole ! s'écria-t-il en ramassant tout à coup la fleur desséchée, c'est elle I

— Monsieur, ajouta-t-il, baissant la voix et tremblant d'émotioo, c'est ici une maison où une honnête Temme ne doit point venir. Valentine y est-elle venue?

— Hélas , oui , répondit Armand hypocritement, car il prenait sa revanche avec délices, Mme la baronne a bien voulu mefaire cethonneurlà. Y sommes-nous? »

Manuel laissa tomber ses deux bras. Un gémis-' sèment s'étouffa dans sa gorge.

« Valentine 1 ici ! Valentine I murmura-t-il d'une voix où il y avait des larmes.

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3(i0 L&S GENS DE LA. NOCE.

— Y sommes-nous ? » répéta pour la troisième fois Armand inexorable.

Ce fut comme une explosion.

n Oui, pai^ieu ! nous y sommes, mon camarade, s'écria le commandant, qui jeta son pistolet pour sauter sur les épéea. Vous en avez menti p!u$ lâchement qu'un laquais ! Valentine vaut niieuxâanssonpetitdoigtque toutes les Mmesd'Aubray du monde, entendez-voua ! Prenez-ceci et teuez-vous bien ! Pair ou non ne me va plus; je veux avoir mes cartes dans la main. Et jouons serré ! »

Armand saisit une épée avec un frémissement joyeux.

« On vous rend donc la monnaie de votre pièce, à la fin ! gronda-t-il. Allons ! »

Ils tombèrent en garde et s'attaquèrent mutuellement avec une furieuse folie, comme si le diable les eût mordus tous deux. Ils étaient enragés; la chambre s'emplissait de cliquetis de fer. Ils se chargeaient de court, tournant sur euxmêmes et pareils à deux bêtes feuves qu'on ferait battre dans une cage.

La porte du salon s'ouvrit ; ils ne l'entendirent pas. La petite baronne, qui entrait épouvantée, poussa un cri de détresse; ils n'y prirent pas garde. Elle continua de crier, retenant la porte vivement et s'adossant contre le battant comme pouj: empêcher quelqu'un d'entrer.

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« Manuel I Armand ! suppliait-elle. Vous ■voulez donc la tuer ! Elle vient I Elle est là ! »

Manuel baissa le premier son épée et porta sa main à son front en reconnaissant*Valentine.

« Vous ne m'aviez pas menti 1 dit-jl amèrement à d'Aubray.

■;— 'Vous vous trompez, monsieur, répondit Armand à voix basse. J'ai fait pis : j'ai calomnié; mais soyez tranquille , nous nous retrouverons! n

Deux bras agités en télégraphe poussèrent impétueusement la porte du carré.

« Arrivez! arrivez! hurla le docteur Nochet des Rivages. J'ai vu cela le premier! Us se battent pour la petite veuve ! Arrivez ! »

Les gens de la noce arrivèrent en effet comme une avalanche.

« La logique! s'écria M. Bénard. Ils se battent! J'en ai eu l'initiative!

— Sans témoins ! lit la comtesse scandalisée, Ce n'est pas régulier !

— Je n'ai rien vu , moi ! dit Mlle Gertrude avec mauvaise humeur. C'est déjà fini! »

La Jeune, retardée par son embonpoint, parut la dernière. Elle était cramoisie et fort essoufDée. Néanmoins, elle annonça franchement son intention d'étrangler cette petite baronne, qui avait troublé le ménage de Clotilde.

La présence de Valentine était pour tous un aveu effronté et un'Bcaodale. Le chevalier Fulbert De se gêna point pour dire à ce sujet des choses très-lestes que la comtesse désapprouva par décorum.

Aucun lecteur expérimenté ne croira qu'il soit possible de faire entrer une nouvelle péripétie dans cette salle à manger, déjà si pleine de situations dramatiques. Eh bien! si fait : non pas une seulement, mais deux, dût notre œuvre en crever comme un canon trop chargé !

D'abord la petite baronne, sur le point d'être étranglée injustement par l'excellente Mme Bénard, se mit à sourire et dit :

c On peut ouvrir maintenant, il n'y a plus de danger. »

Elle laissa la porte du salon libre et le charmant visage de Clotilde se montra à la stupéftiction générale.

<c Adressez-vous à mon mari, monsieur, » ditelle de sa douce voix à quelqu'un qui ne se montrait pas encore.

On regarda et l'on frémit. Chacun crut que c'était une terrible ironie , présageant la plus effrayante des catastrophes.

La personne à laquelle Clotilde parlait ainsi passa le seuil. Figurez-vous la statue du Commandeur, vivante, mais enlaidie, avec des yeux

hagards et une face verte, abondamment jaspée de verrues, qui sortait d'une paire de cols aiguisés comme des cimeterres.

La statue se mit ù marcher roide, gauche, menaçante. Sur son passage, toutes les voix épouvantées murmuraient son nom :

« M. le vicomte d'Anaples! Le vieux consul !

— Tant va la cruche à l'eau.... » murmura MUeGertrude.

Béoard , plus élevé dans ses idées et dans son style, dit :

■ Le doigt de Dieu ! »

La statue arriva près d'Armand et dit en posant sur son épaule une main de pierre meulière :

o J'ai à vous parler, monsieur Armand d'Aubray ! »

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