LA VIEILLE CHANSON
Oh! celtes, nous avons en main un drame saisissant, mais la commandite du sentiment arrive toujours quand on ne la désire pas, et tourne à la comédie nos situations les plus ira-
Il va sans dire que Manuel et Armand avaient déposé leurs épées; ils étaient même un peu honteux d'avoir été surpris au milieu d'un si vif entretien. Clotilde recevait les baisers de cette bonne Mme Bénard qili lui disait en la mouillant de tendresses :
« Ce n'était donc pas toi ! au bas d'Auteuil I ou bien t'a-t-on repêchée? Tu as bien fait de revenir ici pour avoir la preuve de son crime. Mais à présent que tout estfini, je temmène ! »
La comtesse serra furtivement la main d'Armand et lui glissa à l'oreille :
Il Tu existes encore! Dieu soit loué 1 Débar-
rasse-toi de ce dernier danger, et te voilà libre comme l'air! »
Ce dernier danger, c'était le vieux consul.
Armand et lui se dirigèrent à pas lents vers lé salon. On fit haie pour leur donner passage. Nous ne saurions trop répéter que ce vieux consul était formidable à voir, comme l'incarnation même de la vengeance.
« Voulez- vous le mot de la situation ? demanda Bénard à Mlle Gertnide. Ce gaillard-Ià est l'excuse de sa pauvre petite femme! Ce que je dis là est immoral, mais je m'en moque ! on perd patience, à la fin ! J'aurais fait comme elle ! »
Le docteur Nochet des Rivages pensait, non sans tristesse :
(f Pas un décès! Trois heures de voiture! •
Manuel jetait à la petite baronne des regards sévères. Il avait à la main la rose accusatrice.
Valeatinë lui sourit de loin et prit le bras de Clotilde qui portait en toute sa personne je ne sais quel ravissant embarras, La petite baronne, au contraire, vous avait un air tapageur. Elles avaient causé toutes deux longtemps, et Dieu le sait, avec
« Comment nous portons-nous, depuis hier?
demanda cette petite baronne aux gens de la noce. Un peu fatigués ? C'est qu'aussi nous nous donnons tant de peine I
— A la bonne heure ! ditBénard. Je crois qu'on raille ! Peut-être que nous nous mêlons de ce qui ne nous regarde pas? Hein?
— Bonne mère, laissez parler Valentlne, murmura Clotilde à l'oreille de la Jeune, prête à venger la commandite du sentiment.
— J'ignore ce qui se passe, fit observer la comteese, mais ce ton léger dans la bouche d'une personne....
— Qui a nourri de si noirs projets! l'interrompit la petite veuve avec une gentille révérence. Ma bonne dame , ce serait pitié de vous laisser dans votre erreur. Je suis l'innocence même, quoi qu'en puisse penser mon ancien ami le commandant. Je suis venue ici pour voir Clotilde : notis sommes tous chez Clotilde. Hier, Clotilde et son mari sont partis d'Auteuil bras dessus, bras dessous, après les sévices graves
— Est-ce vrai, çal s'écria la Jeune, littéralement inondée par la joie. Ah ! que c'est job I »
Manuel qui se trouvait à portée, la serra sans façon sur son cœur. Un flux de lumière venait d'illuminer son entendement.
«Bras dessus, bras dessous! murmura-t-ilenun élan de fiévreuxentbousiasme.'C'est un beau trait!
— Bras dessus, bras dessous I gronda le chœur ■ des deux familles, composées d'éléments divers.
Excusez!
— On ne se gène pas , dans ce Paris ! ajouta Gertrude scandalisée. Bras dessus, bras dessous ! Et après ?
— Oui, après? fit le chœur.
— Après, dit Valentine, dont le sourire à la fois candide et gaillard était à peindre. Ils sont
venus dans cet appartement de garçon où il'
n'y a pas de chambre bleue. »
Elle cacha, d'un geste espiègle et charmant, l'adorable rougeur de Clotilde dans son sein.
C'étaient tous de bien bonnes âmes, nous l'affirmons sur notre honneur, mais ils avaient rêvé des catastrophes. Jamais on ne se sépare des catastrophes rêvées sans un vague sentiment de regret.
« Mais alors.... dit la comtesse qui essayait de douter encore.
— Tonton, tontaine, tonton! chantonna le chevalier Fulbert avec amertume. C'est un peu cru ! Mazette! ^
— Ma parole . déclara Gertrude , ce Paris est étonnant !
— Çanem'efîrayeraitpas, murmura M. Bénard,
si j'étais sûr qu'on n'a pas employé la violence
avec ma nièce 1 »
Manuel radotait dans le délire de son triomphe:
« Il n'y a plus de chambre bleue ! Ils ont rasé
les Pyrénées I superbe ! splendide ! merveilleux !
— Ah I les chers enfants ! les chers enfants ! bulbutiait la Jeune dans son mouchoir.
— Stopl ordonna tout à coup M. Bénard. Je crois devoir prendre la présidence. Nous offrons le spectacle d'un gâchis. Personne n'est dans la question. Ma nièce seule peut nous donner le mot de la situation. Clotilde, tout ça te va-t-il, oui ou non !
— Je suif bien- heureuse, murmura Clotilde du fin fond de son cœur.
— Nons avons assez travaillé pour cela! dit aigrement la comtesse.
■ — Très-bien I conclut M. Bénard. Cet a^'eu est la rémunération de nos efforts. Je l'enregistre avec oi^eil I »
On a pu s'étonner du silence gardé par le doc- , leur J^ochet des Rivages. Il avait de cuisants soucis. H tira ]a robe de la comtesse et lui dit tout bas :
o Gela, est bel et bon, mais moi j'avais donné des arrhes là-bas.
— Oii donc des arrhes? fit la comtesse en se dégageant avec mauvaise humeur.
— Aux pompes funèbres, parbleu !
— Chut ! fit Valentine qui venait de remettre Clotilde aux mains de la Jeune. Parlons bas. Le cadavre est là ! »
Il y eut un bon moment. Chacun frémit. Tout
n'était pas perdu! Un cadavre! Valentine prit mystérieusement le bras du docteur et l'entraîna jusqu'à la porte du galon. Les gens de la noce suivirent.
Dans le salon, le vieux consul, dernier espoir du drame, tenait Armand par le bouton de sa redingote.
«. Voyez ! dit Valentine en montrant une boîte oblongue, débarrassée du voile qui la couvrait. Cette boîte était « l'objet » qui, avec les deux épées, formait tout le mobilier de Manuel.
— Une momie I cria la comtesse.
— D'Egypte! » compléta M. Bénard.
A ce dernier coup, la poitrine du docteur rendit un gémissement. Le chevalier et Mlle Gertrude éclatèrent de rire. Ils n'avaient pas de cœur.
« Monsieur, dit Bénard au docteur avec une grande sévérité, vous avez été mystifié de fond en comble, etc est bien fait !
— Que ceci vous apprenne, ajouta la comtesse, à Vous mêler de vos affaires ! «
Le' docteur courba la tête. Valentine avait rejoint Clotilde, que la Joune retournait en tous sens pour mieux savoir. Les gens de la noce restaient au seuil du salon , accrochés à cette vague et suprême espérance : le vieux consul. Le commandant Manuel entrait justement au salon : c'é-
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tait une chaDce; ils écoutèreDt. Tout pouvait encore mal finir.
a C'est impossible, monsieur! » disait Armand d'un ton sec.
La figure du vieux consul prit une expression véritablement sinistre. Il montra du doigt la momie. On ne l'entendait point parler , car il était bègue, mais chacun comprenait bien la portée de ce geste qui était une mortelle menace.
Armand répondit en homme qui veut se débarrasser d'une imporlunité :
a Désolé, monsieur le vicomte, mais je ne suis pas assez bien arec le commandant Manuel pour lui présenter votre requête. »
Les gens de la noce ne comprenaient plus. Ce jeune imprudent jouait avec le tigre. Us comprirent encore bien moins , quand ils virent Manuel traverser le ^alon d'un bond et saisir les deux mains d'Armand avec une tendresse où il y avait presque du respect.
« Pas assez bien avec moi I se récria-t-il d'un ton de reproche attendri, vous, cher monsieur ' Armand d'Aubray I Pas assez bien avec moi 1 Et c'est vous qui le dites! Il faudra donc quejevaus fasse une déclaration comme si tous étiez une jolie femme, morbleu ! Je vous aime, je vous admire, vous êtes mon seul ami, mon frère, puis-je mieux parler? Froncez le sourcil tant que vous
Digiliz^dt^GoOglé
LBS OENS DE LA NOCE. 351
voudrez, ajouta-t-il, cela m'est bien égal I Je voua fléchirai, j'y suis déterminé, fallût-il des excuses, des caresses, des bassesses! Je m'agenouillerai devant vous, s'il en est besoin, je danserai tout autour de vous, les doij^ts en l'air oomme un Cbinois....
— Monsieur, l'interrompit Armand, on nous regarde. Je jure Dieu que vous me payerez tout cela! »
Les gens de la noce trouvaient que le vieul consul avait l'air du bourreau , attendant que le condamné en ait âni avec le prêtre. Bénard murmura en clignant de l'ceil :
a La situation n'a pas dit son dernier mot I
— Monsieur, répliqua cependant Manuel , plus résolument que jamais, mais à voix basse, cette fois, je me mettrai à plat ventre 1 Le mal vient de ce que vous êtes trop modeste ; voua ne eavea pas à quel point vous avez été mémorable I Ma parole, mon cher, mon loyal, mon spirituel ami, je ne connais riea de si grand que voua ! Vous avez aimé votre femme tout seul ! Bien mieux : malgré le vent, malgré la marée, malgré elle, malgré vous, malgré moi-même, morbleu ! Et vous voilà heureux! Et comme vous y avez mis le temps et qu'il fallait bien dire à toutes ces chenilles comme dans le Chant du départ : u Tyrana 1 descendez au cercueil 1 » voua avez iaventé le scandale iusecti'-
cide. Vous avez déguisé en flagrant délit la plus belle action des temps modernes I Vous avez planté sur l'oreille de votre bonheur une douce et tapageuse cocarde qui sourit et qui crie : « Que nul n'en ignore ! » une cocarde rose, monsieur d'Aubray ! Vive l'amour qui n'a pas honte ! Merci ! Bravo 1 Si je vous avais tué comme j'en avais si bonne envie, je serais déjà à moitié de l'escalier des tours Notre-Dame pour me casser la tête sur le pavé! »
Il se tourna brusquement vers le vieux consul dont le vampirique regard couvait cette scène.
« Monsieur le vicomte , dit Manuel , après M. d'Âubray, vous êtes un des hommes les mieux do,ué8 que je connaisse. Vous laissez dire le monde »
Le vieux consul, qui écoutait fort attentivement, mit sa maiu à son oreille en guise de cornet acoustique, signe qui, par tous pays, avoue lasurdité.
a C'est égal, reprit Manuel qui éleva la voix, vous avez des yeux de lynx.... «
Le vieux consul entendit, car il tira de sa poche avec mélancolie une énorme loupe.
<t C'est égal I votre silencieuse réserve. ...»
Le vieux consul contracta sa bouche de cette fa^n qui le rendait si terrible. Il voulait évidemment interrompre; son effort conrulsif n'aboutit
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pas. Au fond , vous le voyez, ce type féroce était plus à plaindre qu'à blâmer.
c( C'est égal, dit Manuel. Je vous donne mon pharaon! »
Le vieux consul atteignit aussitôt son portefeuille, plein de billets de banque. Manuel le prévint en ajoutant :
« En pur don , s'il vous plaît. Et je nae charge de déterminer Mme la baronne à vous céder la collection de feu M. le baron, que vous convoitez depuis si' longtemps. »
Les jambes du redoutable diplomate chancelèrent et fléchirent. Un cri d'allégresse qui ressemblait au hurlement d'une hyène s'étrangla dans sa gorge; puis, craignant peut-être que le commandant ne se ravisât, il chargea la momie sur ses épaules et s'enfuit comme un voleur.
Les gens de la noee se regardèrent. Encore un prestige évanoui ! Le vieux consul ne valait pas mieux que le reste. . •
« Il est fort, pourtant , grommela Mlle Gertrude. Gomme il a soulevé son paquet ! «
Certes, ce bonhomme-là eût pu faire quelque chose 1
Au moment où la commandite du sentiment, découragée, rejoignait Clo tilde, celle-ci ditàlaJeune :
« Ma bonne mère, Armand et moi nous allons faire un voyage d'Italie.
— Parfait! approuva M. Bénard d'uD air lugubre. J'y songeais. La Bituation le veut'. »
Et le docteur Nochet des Rivages, sortant de sa torpeur :
« Chargez-moi de tout 1 Je suis spécial pour le voyage d'agrément.
— A nous deux, commandant! disait Armand à l'écart^ Le ridicule de la surface n'empêche pas le sérieux du fond. L'un de nous deux est de trop
— Il était temps! s'écria une voix derrière lui. Si le commandant m'avait apporté les fonds dix minutes plus tard , ton droit étstit périmé , farceur! »
Manuel rougit jusqu'aux oreilles.
M. Constantin prit sous le revers de sa redingote une liasse de papiers qu'il remit à Armand en disant :
« Tout est en règle. Te voilà repropriétaire, grâce aux deux cent mille francs de M- Manuel. »
Armand jeta les papiers sur la table et M. Constantin alla saluer les dames.
o M. d'Aubray, dit humblement Manuel, ne m'accablez pas. C'est le métier. J'étais che-
Monsieur, voulut l'interrompre Armand, question d'argent que vous jetez à la trade notre querelle. ...
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LES GENS DB LA NOCE. Zbb .
— Monsieur d'Âubray, l'iaterrompit Manuel à son tour, vous avez raison, j'ai tort. Je me livre à vous pieds et poings liés. Décidez de mon sort : Faut-il m' exiler ? Faut-il me suicider? Faut-il me marier? »
Armand réfléchit un instant. La comtesse venait à lui.
« Monsieur Manuel, répondit-il d'un ton froid et péremptoire» c'est l'un des trois à votre choix. Vous avez dix minutes pour me faire savoir votre détermination. »
Il offrit son bras à la comtesse. Le commandant, tout soucieux , se dirigea vers la salle à manger.*
«Dix minutes! pen&ait-il. Diable 1 Et pourtant, il est dans le vrai : c'est clair ! Diable ! diable ! Et le ministre qui m'a repris le commandement de la Cléopatre !
— L'Italie, chantait le docteur Nochet des Rivages, terre des arts! musée de l'histoire! Venise! là reine des eaux! Naplea, paradis embaumé I Rome, splendide relique ! Ils verront tout cela , les chers enfanta !
— Ma tante> dit Manuel en abordant la petite baronne, j'aurais à vous parler.
— Comme vous avez l'oreille basse, mon neveu 1
— Assez, oui, j'ai bien de l'embarras. Figurez-
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Toas que j'ai mis six grandes semaines à deviner une chose.
— Quelle chose ? » demanda Valentine qui lui donna son bras.
Manuel l'enlratna au salon. U ne répondùt point, cependant.
« Quelle chose? répéta la curieuse.
— Ah ! Toilà, ma tante, répéta Manuel avec un soupir, c'est que, depuis le premier jour, je vous 'aime à la folie.
— Moi ? Vous ! B murmura Valentine qui retira son bras.
Elle resta bouche béante, tant elle était étonnée.
Mais tout à coup elle éclata eu un rîre &anc, joyeux^ irrésistible.
« Ah! s'écria-t-elle, je comprends. Clotilde aura bavardé! »
Dans la salle à manger, les deux familles entouraient Clotilde et Armand. Le zèle renaissait : .polype miraculeux qu'on a beau hacher, qui vit toujours , par la simple raison qu'il n'a ni queue ni tête. Chacun approuvait le voyage; M. Bénard se flattait d'en avoir eu l'initiative; on en élait presque à proposer de louer un omnibus pour faire route en tamiUe.
« Ne meatez pas, monsieur! dit Valentine dont le doigt charmant menaçait Manuel. Vous,
l'ennemi des veuves! vous me demandez ma main !
— Â genoux, ma tante.
— Vous voyez bien que cette Glotîlde est làdedans !
— Je vous jure....
— D'abord, je n'ai dit mon secret qu'à Clotilde ! déclara la petite baronne d'un air mutin.
— Quel secret? demanda Manuel.
— Ce matin , après l'aventure , nous avons
causé.... beaucoup. ^. et il paraît Ah! s'in-
terrompit-elle, je ne vous dirai jamais cela ! ;i>
Elle avait les yeux baissés, mais on voyait au travers de ses longs cils le sourire de ses prunelles. Le commandant la regardait en extase. Peut-être qu'il devinait.
V Encore un qui va tomber dans le panneau du mariage, murmura le chevalier Fulbert en touchant le bras de la comtesse. Moi, je ne m'y laisserai jamais prendre. Mazette!
— Je vous en prie, suppliait Manuel, achevez! vous disiez: il paraît....
— Il paraîtrait. . . . rectifia la petite baronne.-
— Il paraîtrait?
— C'est Clotilde.... balbutia-t-elle rouge comme une cerise. Elle prétend.... Pour l'affaire des veuves.... Enfin, si rien autre ne vous arrête, vous' pouvez bien m'épouser, allez, mon neveu ! »