CHAPITRE IV
t IL EST PAIU^ POUR LA FBKMIËRC FOIS DES CHENILLES.
Le commandant Manuel était froidement brave, el bon avec calme. Sur ceux-là, il est rare que ce vulgaire péché des gens qui ont trop de 9ang à la peau, la colère, ait beaucoup de prise. Sa paupière se baissa pourtant, afin de cacber la colère qu'il sentait brûler dans ses yeux.
Valentine s'assit auprès de lui et lui prit la main. Il la retira.
YaleDtine eut recours à sa grande reasource.
Elle fit bouffer les plis de sa robe. A ce geste, elle n'avait point de rivale.
Quand elle eut fini , elle essaya de glisser un regard sournois sous les paupières du marin; mais, si aigu que fût son regard, il retomba émoussé.
« Mon pauvre neveu , dit-elle tout à coup , changeant de tactique, moi, je n'ai jamais eu mal aux dents. »
Malgré lui, Manuel releva les yeux.
M On prétend que c'est terrible, » poursuivitelle.
Le regard du commandant l'interrogeait déjà.
« Mais, repritr^Ue en battant le parquet de son petit pied, un Téritable pied de fée, c'est si facile à enlever les dents ! Un tour de main, crac ! tout est fini. Ëh bien! les illusions, c'est tout de même.
— Vous êtes un cher cœur, Valentine! murmura Manuel.
— Non, je suis le dentiste, » dit-elle.
De lui-même, il reprit sa main qu'il elBeura d'un baiser. .Un rose plus vif teinta les joues de Valentine.
M Us s'aiment donc? demanda Manuel avec une lenteur pénible.
— A l'adoration !
— Est-elle toujours belle ?
— Oh! charmante.... Je vous assure, mon neveu, qu'il est encore plus charmant qu'elle! vous verrez! vous serez son ami !»
Mauuel lâcha la jolie main qu'il tenait et répondit tout bas :
« Non, jamais! b
Puis, il ajouta brusquement :
« Voutez-vous , parlons d'autre chose.
— Quant à cela, réphqua Valentine enchantée, je ne demande pas mieux! Parlons de
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VOUS, mon neveu. Coninlent se porte le Mexique? Et l'isthme de Suez? Et tout ce qui n'est pas Paris?
— Vous aTCB raison , soupira^ le commandant d'un airprofondémenlconTaincUi Ah! tous avez bien raison !
— En quoi ai-je raison, mon neveu?
— Vous me donnez à entendre que j'ai trop tardé à revenir.
— Mais du tout 1 s'écria-telle. Mais pas le moins du monde ! Je trouve qUe vous avez couru en poste, au contraire! Capitaine de frégate à trente ans ! c'est tout uniment superbe! »
Toutes les femmes, même les si petites baronnes, savent aiguiller ainsi la conversation et la lancer frauduleusement sur une Voie nouvelle. Le commandant ne fut pas sans .éventer la ruse, mais il n'eut pas le courage de protester, et Valentine, victorieuse, put ballonner sa mousseline. Elle sentait le regard de « son neveu » fixé sur elle et rougissait de plaisir.
(I Me trouvez-vous changée, un peu?» demanda- t-elle.
Puis, comme Manuel hésitait, à son gré, elle ajouta :
« J'ai bien veilli !
— Vous avez toujours ce sourire d'enfant, ma tante, dit Manuel qui admirait sans trop le savoir,
et TOUS êtes beaucoup, mats beaucoup plus jolie qu'autrefois. »
Elle répondit, elle, la Pat-isienne, ni plus ni moins qu'une coquette départementale :
u On est galant aux antipodes ! »
Puis, étonnée de n'avoir pas son esprit de tous les jours, elle baissa les yeux. Elle était adorable ainsi. Maïs le Commandant ne la regardait déjà plus.
Les bruits du bal venaient par bouffées. Le commandant passa lentement la main sur son front.
« Je comptais m'en retournet" marié, » dit-il.
Ce n'était pas cette parole que Valentine attendait; Bes sourcils mignons se froncèrent.
H Tenez ! s'écria Manuel avec une irritation soudaine^ vous ne sauriez deviner l'effet que pro- . duit sur moi cette musique 1
— Qui Vous einpêcbe de vous marier ? demanda Valentine^ faisant effort pour être gaie. Est-ce que c'est Ift musique?
— Ne riez pas , supplia le commandant. Il y a des années que je n'ai pleuré ! »
Elle tressiùllit, mais ne releva point les yeujc. « Pauvre Manuel , dit-elle seulement; Pleurer ! un homme si brave !
— A la mer, poursuivit le commandant qui se laissait aller à la pente de sa tristesse, on
rêve, on rêve toujours. J'ai fait un rêve de trois
ans. »
Valentine lui prit la main charitablement et répéta :
«Pauvre Manuel! Trois ans! »
Puis, avec une compassion naïvement distraite :
K Un tiers CD sus de mon deuil, ajouta-t-elle. C'est bien long pour un rêve.
— Avec qui donc me marier! s'écria brusquement le commandant qui avait des sursauts de maniaque.
— Dam ! fit Valentine.
— Pensez-vous que je ne me connaisse pas, ma tante? le pensez-vous, répondez! vous ne vous moquez pas de moi. Certes, non. Vous êtes bien trop bonne pour cela. Mais vous savez parfaitement que je n'ai pas un atome de sens commun. A bord, j'ai eu ie temps de me retourner, de bout en bout, comme un habit, pour voir ma doublure. Pas un atome! Le mariage est pour moi unechose.... une chose!... mais bah! c'est risible, et puis voilà tout! »
Il laissa tomber sa tête sur sa poitrine avec découragement.
(t Une chose ?. . . ■ répéta Valentine qui le couvait d'un regard sournois.
Manuel ne répondit point.
M y avait une polka, supérieurement rhyllimée, qui arrivait, donnant au tympan d'atfreux petits coups de marteau polonais. Manuel se boucha les oreilles avec horreur.
K Une chose?... » répéta pour la seconde fois Valentine.
Il entendit avec ses yeux.
M Non! s'écria-t-il impétueusement. Il n'y a pas à dire. Je suis fait comme cela. Que voulezvous ? Épouser une femme , c'est bien , c'est charmant, c'est délicieux, c'est sage, c'est adroit, cela^donne tout naturellement le bonheur.... le seul, entendez-vous ? le vrai.... mais épouser un entourage, une famille !
— Comme je vous sais par cœur ! l'interrompit la petite baronne qui retrouva du coup son franc sourire. Figurez-vous que je vous attendais là! Ce n'est pas une famille qui entoure notre chère CloUlde, c'est un clan, une tribu, un peuple! »
Manuel haussa les épaules avec un suprême dédain.
* Des Bénard! dit-il. Est-ce qu'on s'occupe de cela?
— Ah! ah! fit Valentine. Venez-vous de siloin! ne pas s'occuper des Bénard ! Peste !
— Je m'entends. Je vous dis que j'avais mon plan : un chef-d'œuvre! Pour moi, Clotilde était
seulPj parce que je l'aurais isolée dans mon amour....
— Comme un bijou dans du coton, a observa la petite veuve, non sans une nuance d'amertume.
Le commandant lâcha sa main et dit sèchement :
« Ma tante, je sais mieux que vous à quel point je suis ridicule.
■ — Vous! mon nereu ! ridicule ! s'écria Valentine indignée. J'en ai peur, Toyei-Yous! Et cela me révolte. Un capitaine de frégate , un homme qui s'est battu partout , qui a vu le globe à l'eiivers et à l'endroit ! Tout jeuoé! avec des blessures! et certain d'arriver amiral ! hâlé par les tempêtes ! doré par le soleil. . . . Car vous avez un teint idéal. Manuel ! Sous vos yeux, là, il y a un trait d'estompé qui vous va à ravir. Et si vous juriez seulement mille sabords comme dans les romans maritimes, vous me rendriez folle ! »
Hélas! hélas ! ce beau Manuel rêvait.
« Écoutez-moi, dit-il.
— Mon Dieu, on vous écoute !
— Vous allez vpir : c'est terrible; Je m'étais créé un bonheur, voilà le fait, et combien de quarts de nuits, dépensés à ce bien-aimé travail ! J'avais mis de côté, pour moi, comme on épargne le pain de la vieillesse, un cœur que l'éducation n'avait point gâté, que les influences n'avaient
point perverti. Elle était comme cela, malgré le couvent, malgré tout : Je ne veux pas qu'on me dise le contraire : une jeUne fille ^ venue au monde en quelque sorte, à l'âge de dix-huit ans....
— La Galathée de l'Opéra-Comique, intereala ValentÎDe avec un sérieux de glace*
' — Galathée, c'est vrai I s'écria Manùelt Galathée, !e diamant des fables ! la fleur des rêves 1 Clolilde, enfin, matante...; ou tous, tenez, Talentine; car je n'ai jamais connu que vous deux pour être faites ainsi ! »
Mme la baronne se sentit pâlir, cela l'étonha.
ic. Comment ! moi ! fit-elle faiblement.
— Oh ! répondit le commandant, ne vous inquiétez pas. Vous savez mes idées sur ce chapitre. Jamais je n'épouserai une teuYe. n
Elle eut un éclat de rire nerveux.
H Vous avez bien fait de me prévenir! dit-elle, descendant jusqu'à l'ironie des grisettes irritées. J'allais peut-être demander votre main, qui sait?»
J^ commandant se leva et montra le poing à la porte du grand salon.
« Cette hideuse polkd ne se taira donc pas !
grinça-t-il entre ses dents serrées.
— Il est un peu fou, pensa Valentine dans sa miséricorde. Quel dommage!
D.:|.ucJb,C.OOglc
60 LES GfiNS DE LA NOCE.
— Absence d'esprit ! absence de cœur ! poursuivit Manuel en se laissant retomber sur son siège. Manque absolu de sens moral) Et de tout! c'est clair! Vous me regardez, ma tante? je parle de cette musique de guinguette, de cette danse monstrueuse, de cette honte, de cette profanation : comprenez-vous?
—r Ma foi, non, mon neveu.
— Taisez-vous , vous vous calomniez ! faire du bruit autour de cet adoré mystère ! Moi, oh! moi , comme j'aurai bien caché mon bonheur)
— A Othello, maintenant ! »
Manuel lui saisit les deux mains et les serra contre son cœur "violemment. Ce n'était qu'un geste dramatique.
Mais le pauvre petit cœur de la baronne se mit à battre pour tout de bon.
« Je vous dis, moi, qu'il faut cacher son bonheur! répéta ce terrible commandant d'un air sombre.
— Libre à vous, mon neveu....
— Ah ! ma tante , ma jolie petite tante ) ... et de moi à' vous, ce titre-U est le plus nigaud du monde, mais je l'aime. 11 m'amusait quand j'étais heureux.... Nous en étions aux chenilles n'est-ce pas j
— Aux chenilles? » balbutia Valentine, stupéfîùte cette fois.
Son 1-egard parla si éloquemment que lUanuel répondit :
it Soyez sans inquiétude, j'ai encore ma raison. • C'est le point de départ d'une théorie. Avez-.vouB observé comment les chenilles se comportent , au printemps, avec les jeunes feuilles et les jeunes roses? quel ravage! Le bonheur, le jeune bonheur surtout n'a que des ennemis. U gêne, il éblouit, il reproche , il humilie. Dites le contraire ! Vous prenez tous ces gens-là pour des indifférents? Erreur. Ce sont des jaloux. Les amis? bon! regardez leura maine pleines de pavés ! La Fontaine les prenait pour^ des ours : des tigres, plutôt! moi, je vois si bien tout cela sur l'air blasphématoire de cette polka, qui racle la moelle de mon cerveau! Des perfidies qui rôdent, des stupidités à l'affût, des bonnes intentions qui ruminent l'étemel complot du zèle assassin.... Ma nièce, c'està-dire ma tante , appréciez bien ceci : Partout oii la foule a passé, il faut balayer. . . .
— Savez-vous que tous êtes superbe! dit Valentine souriante, mais émue.
— Et tenez! fit-il avec un grand geste plein de violente conviction, en montrant les glaces du petit salon ternies par la chaleur, ces cristaux ne brillent plus. Pourquoi ! parce que des hommes et des femmes ont respiré ici ! »
Valentine baissa encore les yeux devant la
flamme qui jaillissait de son regard. Il reprit, changeant de ton et modulant autrement la'cbanson de son idée 0xe, éloquente, comme tout produit de la passion :
n Croyez-moi, ne sortons pas de là, c'est l'axiome « Il faut cacher son bonheur. » Il faut le cacher à tout priï' Ceux-là sont des fous; leur polka est une impiété. La migraine qu'elle me donne sera cruellement vengée. . . .
— Oh! mon neveu, l'interrompit Valentine, souhaitez-vous cela?
— Les Anglais, répondit le commandant, murent les portes de leurs alcôves. Ce sont des gaillards intolérables, même quand ils ont raison, parce qu'ils ont raison insolemment et brutalement, mais cela vaut mieux que d'avoir tort.
— Je n'aime pas les Anglais, dit la petite baronne. Ils ont de l'accent.
— Les oiseaux.... poursuivit Manuel qui s'animait de nouveau.
— A la bonne heure! J'en suis folle I
— Les oiseaux font leur nid dans les buissons d'épines 1 Est-ce un symbole, cela, oui ou non? Moi, J'ai été élevé à la campagne. J'ai vu bien souvent une chose étrange et qui faisait penser ma tête d'enfant. Un regard, un simple regard, il suffit de cela : les nids qu'un r^ard a violés sont abahdonhés aussitôt et n'ont point de cguvée. Je
voulais mon nid fécond ; je l'aurais abrité même contre le regard. Les curieux me font peur. Me conseillez- vous encore de me marier ? Je n'exagère pas : j'aurais peur de mon père.... Et que Dieu me pardonne, de ma mère aussi, le noble et digue cœur qui va être mon dernier refuj^e ! Pour comprendre jusqu'où monte le sens de mes paroles, il vous faudrait savoir comme j'adore ma mère ! Mais, eptre m^ femme et moi, rien! j'entends : rien, rien, rien ! Je veux vous prendre dans mes bras comme on dévore une proie , je veux vops emporter- •,-
— Moi! au désert! fitValentine, qui ne riait pas franchement.
— Vous.... Pourquoi nop? Ne m'arrêtez pas!
Je veux vous enlever....
— En deuil de veijve? »
Manuel sa tut. Il avait l'aïr d'un homme éveillé en sursaut. I! arracha une admirable fleur de cactus qu'il lacéra cruellement. Les gens comme lui sont nuisibles dans les serres.
« Ceci est une douche^ dit- il enfin en essuyant son front ofi perlaientçà et là des gouttelettes de sueur.
— N'en aviez-vous pas un peu besoin ? » demanda Valentjae d'un ton affecteux et doux.
Manuel, au lieu de répondre, donna un coup d'œil à la fameuse robe blanche qui bouffait, montrant les jolis petits liserés noirs de ses volantâ.
« Ma tante, dit-il gravement, vous avez bien fait de me prévenir. Je n'avais pas suffisamment remarqué l'austérité de votre deuil de veuve.
— Ceci est méchant comme une vengeance , d murmura Vatentioe, dont les paupières battirent.
Le commandant lui baisa les mains avec une véritable effusion .
«Pauvre cbère enfant, dit-il, pardonnez-moi.
C'est que la doucbe était peut-être un peu rude. Quant à votre toilette, qu'importe l'habit d'un bon cœur? et je ne sais pas de cœur meilleur que le vôtre, Valentine. Cela m'a fait du bien de dire toutes ces folies.
— C'est donc fini ?
— Pour le moment, oui. »
Il se leva et offrit son bras galamment.
Les moralistes n'ont jamais expliqué d'une façon satisfaisante pourquoi les officiers de marine portent l'habit noir et la cravate blanche avec beaucoup moins de gaucherie que les jeunes héros de notre armée de terre. Ce Manuel était, dans toute la force du terme, un élégant et beau cavaher.
« Je reviens de loin, dit-il en commençant une promenade autour des caisses fleuries, et il y a ici des personnes que je ne connais pas.
— Voulez-vous que je vous classe les Bénard
d'Âlençon et que je vous catalogue les Nochet des Rivages?
— Ceux-là, je les sais par cœur.
— Voulez-vous que je vous biasonne la maison d'Aubray-Montort ?
— Non. Qu'est-ce que c'est que ce M. Conslantin? ,
— C'est un blond fade, répondit Valentine.
— Avez-vous quelque raison pour éluder ma question?
— Aucune, par exemple.... Mais regardez donc! »
iU passaient devant une glace qu'elle raya du bout de son doigt en murmurant :
« C'est vrai qu'elles sont ternies ! »
Elle ajouta :
« J'ai bien compris tout ce que vous avez dit, allez, mon neveu Manuel. M. Constantin est une chenille.
— Ah! fit le commandant, étonné et content aussi, car tout auteur aime le succès, et c'étaient deux succès j la glace rayée et l'allusion aux chenilles : Alors, pourquoi la douche ?
— Parce que ! » répondit Valentine comme font les enfants.
Elle reprit :
« M. Constantin est l'ami d'Armand, un ami inférieur, un ami à tout faire. J'ai mes idées aussi,
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quoique je n'aie pas navigué. Il n'y apas de place pour certains meubles dans un ménage. M. Constantin est celui qui dit au mari : Tu es ie muttre 1 sois homme ! Ne te laisse pas mettre le serretète.... et qui va en ville.... pour le mari.
'^ Oui-da ! dit Manuel en riant. Et qu'est-ce que c'est que Mme la vicomtesse d'Anaples ? »
Valentine le regarda en face.
« Est-ce quevous sauriez déjà? demanda- t-elle.
— Je ne sais rien, répliqua le commandant, mais je voudrais savoir.
— Mme la vicomtesse d'Anaples est tout uniment la belle Laure d'autrefois, dit Valentine eu baissant la voix.
— Oli ! oh ! fît Manuel. Vicomtesse depuis quand?
— Depuis deux ans. Vicomtesse d'un vicomte de mélodrame, qui tue ses femmes quand il a des soupçons.
— En a-t-il tué betuicoup ?
— Assez.
— Et pourquoi tout le monde ici parle-t-il de Mme la vicomtesse d'Anaples? *
— Parce que, dans la circonstance, répliqua Valentine, Mme la vicomtesse est une chenille de première grandeur. »
Les sourcils du commandant se reprochèrent; cette fois, l'allusion ne le réjouit point.
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LES GBNS DE Li. NOCB. 87
La petite baroone poursuivit en baissant la Toix :
« Il y a une autre personne dont on parle presque autant que de Mme la vicomtesee d'Anaples.
— Quelle est celte personne, s'il vous plaît?
— Le commandant Manuel. »
L'orchestre se taisait. Le grand salon se vidait dans la serre. Les plateaux circulaient, sous la haute direction de Brequin. Jl n'y avait là, étendant, aucun membre important de la commandite du eantiment. Le concile de la chambre bleue n'était pas terminé, sans doute.
Manuel etValentine passèrent au grand salon tout inondé de lumière.
« Pourquoi m'avez-vous demandé tout cela ? n questionna la petite baronne.
Manuel fut longtemps avant de répondre, si longtemps que Valentine put lui dire en désignant une jeune femme éblouissante de beauté, entourée d'un cercle d'admirateurs ;
a La voilà ! »
SouB-entendu i Mme la Ticomtesse d'Anaples.
Manuel la considéra attentivement; il regarda aussi un homme aux traits brutalement dessinés, aux yeux fixes et louches, au teint bilieux, qui avait un torse d'athlète, et portait sa tête chauve au-dessus de toutes les autres têtes. Manuel dit :
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tf Ce doit être M. le vicomte d'Anaples.
— Comment devinez-voua cela? demanda Valentine.
' — Cet homme, répondit Manuel, ressemble à une menace.»
Le bras de Valentine eut un tressaillemeut. Le commandant salua Mme d'Anaples, qui lui renvoya une souriante inclination de tête. Le vieux consul, comme on appelait le mari de la belle Laure, sembla intercepter et visiter, au passage, d'un regard de ses yeux ternes, ce salut et ce sourire.
a Valentine, dit tout à coup le commandant en réponse à cette question déjà lointaine, pourquoi m'avez-vous demandé tout cela? Valentine, pensez-vous qu'une douleur, une profonde et poignante douleur puisse rendre méchant ua homme qui était bon? »
Les deux yeux de la jeune femme avaient encore, à un degré remarquable, ce clair et limpide l'égard de l'enfance; elle les fixa sur lui.
«Vous, non, répliqua-trelle à voix basse.
— Tant mieux! » murmura le commandant Manuel.
M. Constantin venait d'aborder la vicomtesse d'Anaples, et lui parlait tout bas, sous l'œil inquisiteur du vieux consul. Od eût dit une négociation épineuse dans laquelle échouait toute la
diplomatie de l'ami à tout faii-e.' Mme d'Anaples secouait la tête d'une façon énergiquement négative.
L'orchestre exécuta le prélude d'une valse.
« C'est pour celle-ci : Je l'attends ! » dît tout haut Mme d'Anaples à Constantin déconcerté.
Les sourcils du vieux consul se rapprochèrent et l'on vit ses grandes dents peser sur sa grosse lèvre.
. « Mon neveu, s'écria Valentine résolument, il ne s'agit plus de plaisanter, vous savez ? a
Elle lui retira son bras pour lui donner ses deux mains.
<f Moi , valser ! se récria le commandant scandalisé.
— Ou mourir! » répliqua Valentine en l'entraînant.
Elle ajouta, en lui montrant du doigt tous les membres de la commandite du sentiment qui apparaissaient graves et inquiets au seuil du salon :
■I Un officier français ne peut pas être avec les chenilles contre les roses. Venez !
La fusion des deux castes, la famille composée d'éléments dirers, réunis dans un même amour, formait non-seulement une société qui méritait à tous égards le joli titre improTisé par M. Bénard, et approuvé par le docteur Nochet des Rivages : « La commandite du sentiment ; o c'était aussi un tribunal : « Un tribunal institué par le cœur! » avait dit le docteur inépuisable.
Les gens de la noce avaient délibéré dans la cbambre bleue. A l'issue de ce congrès, ils présentaient un beau spectacle. L'accord le plus parfait régnait entre eux; ils s'attelaient loyalement à la tâche commune, qui était de couver l'œuf du bonheur.
Le huis clos fut précisément institué pour prévenir les indiscrétions de la publicité; il est donc naturel que les délibérations du tribunal du cœur restent enveloppées dans un épais mystère.
Pendant la séance , une personne curieuse qui eût mis son oreille à la serrure, aurait entendu seulement ud miirmure au-dessus duquel une parole surnageait comme un drapeau flotte sur une armée.
C'était le propre mot de la situation trouvé par M. fiénard.
« Franchise î
— Franchise ! répétait la comtesse douairière.
— Franchise I franchise! franchise! »
La Jeune protestait bien d'une voix timide et attendrie, mais son Âmédée, rallié à la majorité, pesait d'un poids trop lourd dans la balance. Quand on sortit de la chambre bleue, ce mot : « franchise n éclata dans les corridors. Une expression résolue était sur tous les visages , et Bénard alla jusqu'à dire :
« J'ai la prétention de voir plus loin que le bout de mon nez ; il s'agit de prendre le taureau par les cornes ! »
Au moment oii cette chère petite baronne for-' çait notre beau ténébreux, le commandant Ma-' nuel, à tourner une valse, les membres de la commandite arrivaient au seuil du grand salon. Ils avaient cherché en vain jusqu'alors le taureau et ses cornes.
« Arrêtons-nous ici , dit la comtesse.
— Stop ! fit Bénard avec énergie.
— L'aspect de ce salon, ajouta le docteur, résume matériellement la situation.
— Je n'ai pas votre intelligence, répliqua la Jeune, mais j'avoue que je ne vois rien du tout.
— Elle ne voit rien du tout! n se récria le congrès à runanîmîté.
Bénard eut, pour la première fois de sa vie, la pensée d'un divorce. Nos lois ne le permettent pas.
« Rien do tout! répéta la comtesse dont le doigt pointa le groupe formé par Mme la vicomtesse d'Anaples , M. Constantin et le vieux consul.
— Rien du toutl fit le docteur en montrant Valentine au bras du commandant Manuel.
— C'est-à-dire, s'écria Bénard, que tout y est! ça saute aux yeuxl
— Mais quoi donc ? demanda la Jeune, dont la détresse allait jusqu'à l'ahurissement.
— Faudra-t-il que cet époux outragé, gronda Bénard, immole sa femme en ta présence pour t'ouvrir les yeux, Mme Bénard ! »
La Jeune resta bouche béante.
« M. Bénard, dit la comtesse, vous allez peutêtre un peu loin dans la forme.
— Si voua voulez permettre, ajouta le docteur Nochet des Rivages, je vais en deux simples mots nettoyer la situation pour notre bonne et chère
amie. Je suis spécial pour ces résumés. Partons d'un principe : nous cherchons Armand et Clotilde depuis dix minutes, n'est-ce pas? Très-bien. Les avons-nous trouvés? non. Pourquoi? parcequ'iU se cachent....
— Il y a vingt-sept ans, voulut interrompre la Jeune, dont les souvenirs étaient toujours un argument , on nous cherchait aussi , Amédée et moi....
— Chut! » fit Bénard épouvanté.
Il voyait arriver les Vendangea de Bourgogne !
« pourquoi se cachent-ils? poursuivit le docteur serré comme un syllogisme, parce qu'ils ont peur. De quoi ont-ils peur? de ceci et de cela : de cette femme et de cet homme 1
— Si bien, intercala la comtesse, que voici leurs ambassadeurs....
— Constantin pour Armand, dit Bénard.
— Valentine pour Clotilde, » acheva ledocteur. Et la comtesse avec impatience :
u Comprenez-vous, à la fin, madame Bénard!
— Je vous prie, répondit la Jeune, de ne pas me brusquer. Je comprends que M. Constantin cause avec la vicomtesse, que Valentine valse avec Manuel.... ah! celui-làje l'aimais bien, autrefoisl... Et que TOUS rêvez tout éveillés !
— Ma femme I mena^ Bénard.
— Bien, bien, Amédée. Si j'avais ton intelli-
tîooglc
gence, je te prouverais que tu n'as pas le sens commun. »
En ce moment, Brequin dit à l'oreille de la comtesse ;
« Madame est au jardin , et Monsieur au fumoir.
— Je TOUS demande si c'est couTenable ! 8' écria la comtesse. Prisonniers dans leur propre maison I Qu'on les amène 1
— Et gai, gai, gai I fît le chevalier qui arrivait, conduisant Mlle Gertmde. Quatre hommes et un caporal I 11 n'est que temps I Mazette !
— Qu'est-ce qu'il y a donc? demanda la bonne fille de fiayeux. On s'en donne, dans ce Paria. Moi, j'y resterais bien.
'— On va vous marier, cousine , lui glissa le ' chevalier. Tout vient à point à qui sait attendre.
— Fulbert ! tonna la comtesse indignée, vous ne vous corrigerez jamais! donnez-moi uneglace. ' Au petit salon 1 de la franchise!
— Et des framboises, » ajouta ce terrible Fulbert en offrant la glace demandée.
II s'amusait comme uq bienheureux. Après la Jeune, c'était assurément le moins fou de l'assemblée; aussi l'avait-on interdit judiciairement.
Il y avait quelques personnes au petit salon; mais la comtesse jugea qu'il restait assez de place pour la mise en scène, réglée d'avance dans la
chambre bleue. Au nom de la franchise, on allait jouer, en effet, une comédie et prendre le taureau par les cornes, après répétition générale. Soyons juste : Ils 8e donnaient bien de la peine !
n Sommes-nous à nos rôles ? » demanda la comtesse en passant la revue de sa troupe.
A part les comparses, la troupe se composait de trois grands rèles : la comtesse, le docteur et Bénard ; d'un rôle récalcitrant qui était la Jeune, et de deux utilités : le chevalier et Mlle Gertrude.
cf Nous y sommes, répondit M. Bénard : à TOUS- le jeune homme, comtesse ; au docteur, la jeune personne-, à moi, le reste. Je fais mouvoir les masses. Voyons! use pisette, madame Bénard!
— Toi, on ne peut pas te résister I répondit la Jeune avec sa larme.
— Et moi, demanda Gertrude, ai-je un rôle?
— Certes*, répliqua le chevalier, vous direz: « Moi, je resterais bien à Paris, si on voulait. La « bonne aventure, oh gai, la bonne aventure ! d
— C'est que c'est vrai ! avoua la brave fille sans rancune. J'y resterais^ si j'en avais les moyens pécuniaires.
— Attention! fit Bénard qui frappa du pied trois fois. Les To>là ! au rideau I
— Tirons tout de noire cœur I conseilla le doc-
tîooglc
teur Nochet des Rivages. C'est la plus riche des sources !
— Cher monsieur Bénard, commeDça la comtesse, n'oubliez rien !
— Réglé, madame ! J'ai la prétention de connaître assez bien mon théâtre. N'empiétez pas sur mon emploi. L'orcbestre a fini sa ritournelle. Au rideau I au rideau I »
Les deux « tourtereaux » arrivaient en toute liâle, bien gaiement et sans se douter des redoutables soins qu'on prodiguait à leur avenir conjugal. Le nuage qui était sur leurs fronts allait se dissipant, parce que le supplice de cette soirée tirait à sa fin. Leur vue fit naître un mouvement d'orgueil chez tous les membres de la commandite du sentiment, qui se dirent :
« Nous avons charge d'âmes ! Accomplissons notre devoir I Fabriquons du bonheur !
— C'est donc bien pressé? demanda Annaiid en entrant.
— Vous avez l'air d'une cour d'assisesl î> s'écria Clotilde. »
Le chevalier s'élança pour lui offrir son bras, et roucoula :
K Ma nièce, vous êtes un bouquet de lis et de roses I Mazette !
— Hein 1 ces vieux noblçs !. dit Bénard à sa femme avec admiration.
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— Ils avaient bien de l'intelligeDce, avant la Révolution ! soupira, la Jeune. Ne puis-je parler à la chère enfant?
— Pas un motl sous peine de tout gâter! »
M. fiénard prit le docteur par les épaules et le poussa vigoureusement vers Clotilde. D'un coup d'ceil expressif il désigna Armand à la comtesse. L'entrain qu'il déployait était vraiment au-dessus de tout éloge.
« Régisseur général! reprit-il. Psiltl Monsieur le chevalier ! Ici ! vous êtes avec nous dans les chœurs. Venez, mademoiselle Gertrude, laisse^vous placer ou je ne réponds de rien. Là, madame Bénard : pas de roideur ! du naturel I du feu! des mots!...»
La comtesse prit le bras d'Armand, en lui disant :
(( Tu as bien le temps d'être heureux; causons. »
Le doctenr, encore plus adroit, se mit à tàter le pouls de Clotilde.
« Un tout petit mouvement 'd'agitation fébrile I dit-il d'un air câlin.
— Je crois que vous vous trompez, bon ami, repartit Clotilde en souriant, je me porte comme un charme. »
M. Bénard professait, pour l'instruction de ses masses ;
« On aurait pu faii^ des embarras, les tirer à part dans la chambre bleue ; mauvais ; ça frappe l'imagination. Dites des calembredaines si vous voulez, monsieur le chevalier; mademûiselle Gertrude , décrivez-nous les mœurs de Bayeux :
nous sommes ici pour détendre la situation : une risette, madame BénardI
— Je veiiï bien causer, dit Armand à la eomtesse qui l'ai'rêta près d'un fauteuil, non loin de l'entrée do la serre, mais causer d'elle.
— Et de qui causerionB-noua? » répliquât-elle.
Ils s'assirent. De l'autre côté du salon, le âoc' teur Nochet des Rivages faisait ausai asseoir Clotilde sur le divan.
(( J'ordonne' un rq>OH de cinq minutes, dit-il, et un petit bout de conversation avec le docteur.
— Âh I bon ami I fit-elle avec effusion, je crois que je vais être bien heureuse !
— ■ C'est notre plus chère espérance, ma fille. » Le coup d'œil hautement stratépque de M. Bénard fixa aussitôt le point à occuper entre le fauteuil d'Armand et le canapé de Clotilde. Il fit manœuvrer son groupe avec habileté.
a Halte I fixe 1 commanda-t-il, alliant ainsi la boiine humeur au talent. Voici le docteur et la comtesse casés. Prenons notre poste : juste entre deux, pour empêcher les tourtereaux de se voir;
c'est important. Causez, s'il vous plaît, de la pluie, du beau temps; c'est nécessaipe. De la gaieté eans affectation. Allez I
— Peut-on chanter? demanda le chevalier Fulbert.
— Non, répondit Bénard, ee serait dépaeserles bornes. Voulez-vous le mot de la situation? Nous sommes des écrans.
— Des écrans 1 répéta Hlle Gertrude. Je voudrais pourtant bien savoir....
— Tout vous sera expliqué. Un peu à gauche, s'il vous plaît, mademoiselle. Monsieur le chevalier , écartez-vous. Je vous demande bien pardon, mais j'ai ma responsabilité : elle est énorme. Madame Bénard , ne les regardez pas comme cela; voules-vou* ètxe cause d'un malheur? Légèrement en arriére, ma bonne ; tu laisses un jour. Iki ParfaitI Animons la conversation. On peu d'eotrainl La ehoec marche, je vous en préviens 1 Brûlons les planches t »
La chose marchait en effet. Clotilde et le docteur à droite, Mme la ccantâsse et Armand à gauche, étaient en grande conférence.
M Eh bien! reprit M. Bénard, personne ne parle ? Toussons un peu, alors. Hum! hum! Ah! charmant ! charmant, monsieur le chevalier! »
It se pencha à Toreille du vieux gentilhomme et ajouta tout bas :
SO LES GENS DE lA NOCE.
« Je fais comme si vous aviez' dit quelque chose de très-remarquable. C'est une frime.
— Je t'avais bien compris, Amédée, murmura la Jeune. Us ne sont déjà plus si joyeux, \ois, nos pauvres enfants !
— Ne les regarde pas! hum! huml.Le printemps est une saison qui a volé sa réputation , du moins dans nos climats tempérés.... Personne n'a donc une anecdote? Je suis obligé de tout faire.... Ah ! mademoiselle, voilà qui est joli! trèsjoli!
— Joli, oui, dit le chevalier, mais un peu trop déshabillé !
— Par exemple! s'écria Gertrude. Je n'ai rien dit de malhonnête !
— Â la bonne heure ! fit Bénard enchanté, disputez-vous ! Occupez la scène ! Moi, je cherche une anecdote; j'en sais beaucoup : tenez ! en voici une qui m'est exclusivement personnelle. Me trouvant dans un wagon fort mal éclairé, avec une jeune dame de la haute société, la conversation s'engagea peu à peu et tomba sur les calembours. Je ne pouvais lavoir; elle avait l'accent marseillais. Elle me dit qu'elle avait une fois en- 'tendu un calembour de six syllabes. Je ne pourrais vous le citer ; il m'a passé, quoique j'aie une étonnante mémoire. Je me eouviens d'avoir vu Wellington en 1814, à l'âge de trois ans. Son
aspect m'étonna. Un train arrivait (je reviens à l'anecdote). Je dis brusquement à la dame inconnue: «Divaguons, ange invisible.» N'aie pas peur, madame Bénard ! L'inconnue fut comme toi : elle crut que je l'insultais; mais je repris : excusezmoit je n'en fais pas souvent^ mais ils sont bons. Ceci est un calembour de sept syllabes, ni plus ni moins. Comptez les voitures du train : dix wagons. Ce sont des engins, je suppose? et puisque vous les comptez, ils sont visibles. Donc : dix wagons, engins visibles ! qui fut surprise? L'inconnue. L'affaire n'eut pas de suite, mais elle a dû la racontera Marseille, où j'ai appris son nom plus tard. Elle n'était autre que la duchesse d'Ambleval ! a
Il y «ut un silence. Gertrude n'avait pas compris et le chevalier restait interdit comme s'il eût reçu un coup de massue. Seule, la Jeune, toujours consolante, murmura :
« Moi, j'ai saisi, Amédée, tu as trop d'intelligence ! »
.Pendant qu'on se taisait, les voix de la comtesse et du docteur Nochet des Rivages s'élevèrent soudain. La comtesse disait :
« Ce n'est rien du tout ! absolument rien !
moins que rien 1 »
Et le docteur, comme un écho :
o Moins que rienl une moucbe qui vole, une & Cîoogle
:11e, un cancan. Mais je vous parle Avec mon cœur, voua sentez bien, ma chère enfant.
Quand on apprend ces choses-U par des étrangers, c'est dur.
— Bon ami ! vous me faites trembler! h dit Clotilde d'une voix altérée.
Armand répondait en même temps d'un accent contraint :
— «Ma tante, j'avoue que je nevous comprends pas. »
La Jeune entendit et leva les yeux au ciel.
Bénard restait un peu abattu de l'effort qu'il Tenait de faire. Le chevalier disait; à Mlle Gertrude :
— it Ces trois mignonnes me donnent dans l'œil; on n'est pas maître de ça. Clotllde est plus fraîche.
— Labeatitédu diable, quoi!
— La petite baronne est plus dréletle.
— Une poupée !
— Mais cette vicomtesse d'Ana^les est iout uniment éblouissante !
— Ah ! fit Gertrude, pour celle-là, on ne lui mâcherait pas son nom, à Bayeux 1
— Ça marche ! ça marche ! dit M. Bénard.
Allez toujours! babillez 1 c'est nous qui sommes le piquant de la pièce !
— Mon Dieu, poursuivit confidentiellement la
comtesse qui avait pria les deux mains d'Armand dans les siennes, que veux-tu? Les pai'ents avaient fait autrefois ce rêre de les marier.... mais quand M. Manuel partit pour son grand voyage, notre Clotilde avait à peine quinze ans ! « L'aimait-elle? demanda Armand à voix basse.
— Je te dis qu'elle n'avait pas tout à fait quinze^, atis! » ''aP * ^
Armand répéta d'une voix plus altérée. {^ H L'aimait-elle! ■ °^
— Chauffons ! conseilla M. Bénard. Ça marche. C-L' N'aie donc pas peur, madame Bénard! 11 me revient une autre anecdote qui concerne un personnage bieù connu : Feu M. le maréchal de Turenlie, sous le règne de Louis XIV, était un héros, simple dans ses habitudes. Se trouvant
un jour, en Costume du matin, accoudé sur son balcon, son valet de chambre....
— Tous les hommes, ma belle petite, tous les hommes ! prêchait le docteur Nochet des Rivages àCtotilde, tous les hommes sont ainsi, depuis le premier jusqti'au dernier! 11 faut que jeutledse se passe. Armand n'est pas une demoiselle!
— Et vous dites que cette personne est ici? balbutia Clo tilde.
— Comme vous voilà pâle! Vous ne referez pas la triste humanité, mon enfant !