CHAPITRE VII
Les auteurs ne aont pas d'accord sur la durée normale de la lune de miel. En écrivant ce mot bi doux, la plupart ricanent. Sont-Us mariés? Murons la vie privée.
Cette pauvre chose, le mariage, est tant et si cruellement attaquée par tous les bons écrivains, que j'ai peur de paraître contrefait, hypocrile ou obscène , en déclarant ici que le mariage est pour moi l'arche du salut.- Nature paisible, je deviendrais féroce s'il s'agissait de défendre le mariage même contre la famille.
Quelle différence, cependant, y a-t-il entre le mariage et la famille? et comment la famille pourrait-elle attaquer le mariage ?
Six semaines s'étaient écoulées depuis les noces. A supposer que la lune de miel dure trois mois, on était au beau milieu de la lune de niiel.
C'était un matin, aux premiers jours d'août, et
voici une circonstance déjà bien suiprenante, le jeune ménage ne voyageait pas.
Un jeune couple riche qui ne voyage pas, au mois d'août, la première année! Valentine était à Bade, et faisait danser son deuil^ réduit au demiquart; Mme la vicomtesse d'Anaples allait et venait des eaux à la mer^ toujours suivie par cette vivante et sinistre menace, son vieux consul. M. et Mme Armand d'Aulwaj restaient à Paris.
Dana la jolie petite cour de l'hôtel d'Aubray, quatre grands diables de fourgons stationnaient, attelés de chevaux perchenms qui auraient pu servir de monture à Goliath- Tout un peuple de déménageurs étaità l'ouvrage, tandis qu'un vieux monsieur, couvert élégamment, tournait autour de la maison, en causant avec un architecte.
Ce vieux monsieur, ayant acheté l'hôtel, donnait à l'homme de l'art un programme des changements imaginés par une aimable danseuse. Ce n'était rien. 11 ne s'agissait que de jeter bas la maison.
Vendu! l'hôtel! le cadeau de noces! déjà! Pourquoi? La commandite du sentiment faisait-etle banqueroute ?
Cette brave Félicité empilait assez tristement du linge et des objets de toilette au fond d'une vaste malle. Elle n'avait pas mauvais cœur ; le deuil de la maison lui donnait sa migraine. Tout
était en désordre d'ans cette gracieuse chambre à coucher, tendue de frais lampas bleu, car c'était la fameuse chambre bleue; on y avait délibéré le soir des noces; à la presque unanimité, le conseil des anges gardiens avait pris là sa première décision.
Tout sentait le déménagement; les meubles étaient dérangés ; armoires et commodes montraient leur contenu bouleversé. Les objets les plus disparates encombraient pêle-mêle le marbre de la cheminée et le tapis du guéridon. Pour peindre d'un seul mot l'excès du désordre, nous dirons qu'il y avait à terre, entre un journal de modes bouchonné et la plume noire d'un chapeau d'amazone, une coiffure de mariée toute neuve : les propres fleurs d'oranger que Clotilde portait six semaines auparavant !
Vous l'eussiez à peine reconnue , Clotilde , quand elle parut tout à coup au seuil du boudoir, élégante et froide au milieu de ce turbulent aspect. Elle était bien un peu changée dans le sens vulgaire du mot, et sa joue charmante avait perdu ses tons roses, mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. La transformation était toute morale. 11 ne restait rien , rien absolument de la jeune fille : elle était femme, hautement et fièrement, femme avec exagération, si l'on peut ainsi dire; trop femme.
Digilizcdt^GoOglc
Vous avez tous admiré quelque semblable métamorphose ; une ingénue, damée violemment, et, du jour au lendemain, passant de la timidité à l'insolence. Ce n'était pas du tout cela. Clotilde était femme, je ne trouve pas d'autre mot, trop femme pour une femme de six semaines. Elle était beaucoup plus jolie que naguère, mais elle était jolie, d'une façon nette, précise, décidée; le vague avait disparu, le « coton du bouton, » la ligne s'accusait vaillamment; le contour ciselé coupait; tenez! on eût dit qu'elle avait passé ce mois et demi dans une comédie impitoyable de ce cruel et merveilleux poëte, Alexandre Dumas fils.
Là, il y a d'étonnants paysages, plantés entre les quatre murs d'un salon de la sixième partie du monde. C'est grand, c'est profond, c'est vrai, étant accepté ce fait monstrueux que tous les arbres du bon Dieu sont morts et remplacés par cette essence mystique et moroe : l'arbre de la science. J'ai fait l'autre soir ce rêve effrayant ; des perspectives immenses, des forêts sans fin, toutes composées de cet arbre. Toutes ! et d'un tronc à l'autre, parmi les noirs feuillages, découpés à l'emporte-pièce dans l'étoffe du deuil, le serpent incommensurable figurait des lieues de festons : cent mille aunes de lianes ! Eve s'y promenait ; chaque anneau du serpent avait tout l'esprit de la
Coogk
terre et lut disait de désolantes choses. Eve cons- ■ ternée cherchait ud chêne, un orme, moins que cela, un acacia, moins encore, un chou, quelque chose enfin qui ne fût pas ce diable d'arbre. Rien! le serpent sans queue ni tête la criblait de mots, spirituels comme le fruit qui ferma les deux battants du paradis terrestre
La toilette de Glotilde était correcte et simple dans sa suprême élégance. Ces détails sont, en vérité, difficiles à exprimer. Le serpent vous eût ghssé à l'oreille que Clotilde avait franchi le niveau naïf où la toilette crie, chante ou ose pour appeler le regard. CloUide était plus femme que cela. Elle ne se targuait déjà plus d'être femme.
Du seuil, elle jeta au désordre de sa chambre un regard glacé, où il y avait de la rancune contre un supplice, mais où manquait la joie de la délivrance. Elle mettait ses gants avec soin et lenteur.
a Ce n'est pas la Jeune qui serait sortie un jour de déménagementt » pensa Mlle Félicité.
Clotilde se retourna et dit, comme font les acteurs à ta cantonnade ;
« PendMit qu'on va atteler, je n'y suis pour personne.
— Pas même pour M. et Mme Bénard? » demanda Félicité d'un ton aigre-douK.
Clotilde ne répondit pas; elle alla vers une
glace, et, en passant, repoussa du pied, sans y [H«ndre garde, le bouquet de mariée.
« Vous allez l'écraser ! » dit Félicité.
Clolilde, distraite, se gantait devant la glace. Félicité quitta son ouvrage et ramassa le bouquet.
« Où faut-il mettre cela? » demandait-elle.
Clotilde se retourna à demi, et jeta sur les fleurs un coup d'œil nonchalant.
« Où vousToudreï, répondit-«Ue.
— Ordinairement , reprit Félicité en époussetant la guirlande comme pour la protéger contre un 8! cruel mépris, on conserve ces choses-là dans les familles. On en fait de* reliquefl. w
Clotilde r<e8ta muette. Félicité déposa le bouquet sur un meuble. Un frais éclat de rire retentit au dehors.
n Oh I oh ! dit Féli<^té, qui s'agenouilla de nouveau devant sa malle, madame la baronne est revenue! Elle s'annonce elle-même!
— Valentine! murmura Clotilde dont les beaux sourcils se froncèrent. Une explication ! une torture! AUeï vite, Félicité, et airangee cela! Je n'y suis pas. »
Mais la porte s'ouvrit et un domestique s'écria : « C'est madame la baronne qui entre malgré moil
— Oh ! chère enfant ! dit Clotilde, composant son visage, laconsigne n'était pas pourellel
— A la bonne heure ! répliqua Valentine qui lui jetait déjà ses deux bras autour du cou. »
Elle avait coupé son demi-quart de deuii par moitié. Sa souriante toilette sortait des magasins de la Seabieuse, mais le gris perle s'y mariait au lilas clair en des garames si doucement brillantes que l'idée triste disparaissait entièrement, comme ferait une tombe sous l'épaisse moisson des fleurs abondamment semées.
Je ne sais pas dans quelles virginales contrées notre petile baronne avait voyagé, pendant que Clotilde traversait la forêt désenchantée où l'on devient trop femme, mais il est certain qu'il y avait, entre elles deux, contraste complet. Mme la baronne était plus bouton que jamais. EJIe rayonnait d'espièglerie enfantine à travers ces gravités que les fillettes prennent pour sermonner leur poupée.
Elle regarda Clotilde dans les yeux.
« Cela te va bien , dit-elle, très-bien . La fatigue du bonheur, c'est joli au possible. Tu sortais ?»
Félicité toussa.
« Mon déménagement.... fit Clotilde.
—7 Madame s'occupe tant de son déménagement ! murmura Félicité, non sans amertume.
— Bonjour, ma bonne, » dit Valentine à la soubrette.
Glotilde ouvrit une malle qui était faite et y plongea ses deux mains gantées.
a Celle-là est finie, lui glissa Félicité. Dérangezen une autre. >i
Clotilde laissa retomber le couvercle de la malle et demanda :
« Vous avez bien mis toutes mes dentelles en-
— Elle n'est pas très-forte comédienne, pensa la petite baronne qui ajouta tout baut : Tu sais, fais comme si je n'étais pas là. »
Clotilde disparaissait entre les deux battants d'une armoire. Elle porta vivement la main à ses yeux.
A Armand est bien? demanda Valentine de sa place.
— Oui, très-bien.
— Cette idée de déménager vous a- donc pris tout d'un coup?
— Oh ! tout d'un coup.
— Vous étiez si bien ici !
— Oui, trop l'un sur l'autre.
— Ah! fit Valentine. Toute une maison pour deux ! »
Félicité se moucha avec bruit.
Clotilde reparut, tenant à la main des chiffons.
R Et puis, dit-elle avec toute sa froideur recon-
114 LES OBNS DE LA NOOE. .
quise, nous somineB un peu éloignéa des alTaires, dans ce quartier.
— Armand fait donc des affaires ? interrogea Valentine.
— Comme tout le monde.
— Et vous allez demeurer ?
— Boulevard Montmartre ; une trouv^lle de M. Constantin. »
Valentine secoua la tête lentement et gravement.
(c Tu m'en diras tanti murmura-t-elle.
— Allons, Félicité, reprit ClotUde, dépêchons !
— Sais-tu une chose? demanda Valentine.
— Quoi donc ?
— Tu ne m'as pas dit de m' asseoir. »
Clotildelui saisit les deux mains.
« Mais tu es chez toi ! répliqua-t-elle. Et tu sais) moi, je suis perdue dans ce déménagement ; c'est la première fois. Tiens 1 il faut que tu m'excuses, je me souviens.... Je vais revenir.»
Tout en parlant, elle avait débarrassé un fauteuil ; elle y planta Valentine fort amicalement et sortit en courant.
Valentine pensa :
a Elle se sauve de moi. C'est bon. »
Félicité se releva et soupira :
B Madame la baronne nous revient fraîche comme un charme !
— Et. cela VOUS attriste? demanda Valentine, qui gardait docilement la position qu'on lui avait donnée dans son fauteuil.
— Non, répondit la soubrette, mai» quand on regarde madame.. é.
—Vous lui êtes attachée, n'est-ce pas) Félicité?
— De cette fois, je ne la sers que depuis six semaines; mais J'étais chez la Jeune, dans le temps. J'ai vu madame toute petite.
— Moi, prononça tout bas Valentine, je suis sa meilleure amie. Elle est heureuse? »
Félicité regardait tout autour de la chambre. Elle alla au linge et en prit un paquet.
«Madame lo baronne a fait un agréable voyage? dit-elle au lieu de répondre.
— Un voyage d'un mois très-agréable. Je vous demandais
-^ Oh I fit Félicité qui portait le linge à ta malle, j'ai bien entendu madame la baronne. »
Elle posa une large virgule et f^outa :
« C'est un joli ménage, certainement.
— En vérité? s'dcria Valentine toute joyeuse, car elle avait craint une autre réponse.
— Oui, reprit Félicité, courbée de nouveau sur sa malle, un joli ménage. Mais, que voulez-vous? Le père de madame, je m'en souviens bien, avait le bouquet de mariage de sa femme dans sa chambre, sous un globe.
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— Pourquoi diles-vous cela? demanda Valentine plus inquiète.
— Vous sentez, répliqua Félicité, ils n'étaient pas du grand monde comme nous autres. »
Son regard allait malgré elle vers le pauvre bouquet abandonné. Valentine se leva et le prit.
a C'est vrai, murniura-t-elle. Est-ce que M. Armand d'Aubray....
— Ah! grand Dieu! l'interrompit Félicité, un jeune homme charmant, doux comme un agneau!
jamais un mot plus haut que l'autre, depuis.... depuis le premier soir !
— J'eus grand peur, murmura la petite baronne en se rapprochant, le premier soir 1
— Madame fut bien souffrante. La Jeune disait aux autres : « C'est un meurtre I c'est un meurtre! »
' — Savez-vous ce qui était arrivé, vous, Félicité?
— Dame ! Ils ne croyaient peut-être pas mal faire. Comme elle était si malade, on fit son lit ici, dans la chambre bleue, le premier soir.
— C'est tout simple, approuva Valentine.
— Simple comme bonjour.. Et alors , monsieur prit pour lui tout seul la chambre où ils devaient être deux. C'est encore tout simple.
— Oui , le premier soir ; mais maintenant Clotilde est guérie ?
ISS OENS DE LA NOCE. 117
— Dieu merci ! Seulement, monsieur est resté là-bas, et madame a toujours la chambre bleue. •
Elle foula sa malle avec activité. Il y eut uu assez long silence. Valentine avait rougi.
<t Sortent-ils beaucoup ? demauda-t-elle quand Félicité s'arrêta de fouler.
— Oh! beaucoup.
— Ensemble?
— Tout de même, quand ça se trouve.
— Voient-ils du monde? »
Félicité ferma la malle arec soin et répondit : « Dans le commencement, les parents venaient tous les jours, souvent deux fois par jour. M. Brequin disait : C'est trop. Il a du talent quoique trop
porté en sa propre faveur Ettous les préjugés de
l'ancien régime.. . . Cette madame la comtesse voulait mener la maison par le bout du nez. Mlle Gertrude partait toujours le lendemain pour Bayeux, mais elle déjeunait le matin et dînait le soir, après avoir goûté vers deux heures : c'est son faible. LaJeunen'approuvait pas beaucoup; mais M. Bénard disait : Ça ne m'cfh'aie pas ! Bien ne l'effraie ; un bien brave homme, et le fait est qu'il a drôlement percé son trou dans son commerce t En attendant, 11 y avait des scènes. J'entends entre les parents, car jamais monsieur et madame n'ont eu un mot ensemble. Est-ce un bien? Chacun tirait de son côté; on donnait des conseils
)18 LBS OBNS DB LA MOOB.
en veux-tu, en voilà, à madame, surtout. Ah!
celle-là n'a pas manqué de coneeiUt Ils avaient tous quelque recette, infaillible comme (es poudres qui guérissent le mal de dents. Du courage I de l'adresse ! de la patience I de la douceur t de la fermeté t de la coquetterie même I Écoutez donc! quand c'est pour le bon motif 1 on peut vous parler la bouche ouverte, madame la baronne, vous avez fait votre première communion, quoi ! c'est triste de voir de» choses pareilles. Le docteur Nochet des Rivages est spécial pour tout et le reste. II vous faisait des ordonnances ! Et le vieux chevalier I ne s'offrait-il pas pour inspirer de la jalousie h monsieur? et des propos et dee histoire» ! Si vous voulez empêcher une coupure de se refermer, c'est de la gratter au vif. Us n'ont pas fait autre choie. Les deux jeunes gens ont bien fini par se lasser de tout ce sabbat, mais il n'était plus temps : on avait trop gratté la coupure. Ils vont à leur guise, l'un de ci, l'autre de là, bien gentils tout les deux, mais muets comme deux oiseaux qui n'ont pas la même cage. Madame est polie av«c M. Constantin; elle a rendu la visite de Mme la vicomtesse d'Anaples. Monsieur donne des poignées de main au commandant Manuel. Ça vous étonne? moi aussi , mais M. Brequin dit que c'est l'habitude du grand monde. Ainsi soit-il ! ■
Au nom du comiuiiiidant, Valentine avait laissé
échapper un mouvement, et un pli léger s'était
creusé entre sea deux jolis sourcils.
« Le commandant vient ici? dematida-t-elle du
bout des lèvres.
— Oui, oui, répliqua MlleFélicité, qui se remit à sa besogne.
— Souvent?
— Assez, Il promène un peu madame. Sans ça, autant vaudrait vivre en prison. »
Valentine, sans savoir, jouait avec le bouquet de mariée. Dans son besoin d'interroger encore, elle dit, comme une enfant qu'elle était :
a Armand el Clotilde mangent ensemble , ce* pendant ?
— Je crois bien I répliqua Félicité scandalisée.
— Ils causent ?
— Pourquoi pas ? Il y a la pluie, le beau temps, les affaires....
— Et après le repas? »
C'était assurément pousser trop loin la curiosité. Félicité la regarda de travers.
a Après le repas , répéta-t-etle en laissant retomber avec bruit le couvercle de la seconde m:^le, on se lève de table. ^
Valentine soutint son regard et dit avec fermeté :
« J'ai besoin de tout savoir.
— Est-ce que madanie la baronne a aussi sa recette? demanda Félicité.
— Peut-être.
— Eh bien ! après le dîner, nnonsieur baise la main de madame et part.
— Ah! fit la petite baronne. Et Clotilde?»
Félicité lui prit le bouquet des mains et le remit à sa place.
« Puisque TOUS voulez savoir, dit-elle avec une sorte de colère, quand monsieur est parti, madame pleure ! Voilà ! »
Les bras de Valentine tombèrent.
« Elle pleure î répéta- t-elle, frappée violemment. j>
Félicité fit la révérence.
« Pensiez-vous déjà qu'elle riait? » demandat-elle avec aigreur.
Puis, d'un ton froid :
u Excusez-moi, madame la baronne. C'est fini, ici; j'ai à ranger ailleurs. »
Elle sortitd'unpasdigne se disant à elle-même:
« Ils sont tous les mêmes! Ils viennent ici comme au spectacle ! »
Valentine était seule. Elle se laissa choir dans uu fauteuil et sa main mignonne pressa son front qui méditait.
« Manuel m'évite depuis mon retour, murmura-t-elle, et Clotilde pleure ! »