CHAPITRE VIII
Je ne saurais vous dire comme elle était jolie, cette petite baronne, quand elle rêvait. Du haut des cieux, ce bon vieux baron, qui lui avait baisé le bout des doigts le soir de ses noces, devait sourire à son seizième de deuil. Allez I elle était bien en peine; elle unissait deux noms dans sa pensée : Clotilde, Manuel. Vous eussiez eu compassion de la voir tùnsi sérieuse depuis deux longues minutes, elle qui riait si bien !
Au bout de deux minutes, la voix de Clotilde l'éveilla en sursailt. Clotilde disait dans la chambre voisine ;
« .On sera donc toute la journée pour atteler !» Ilyavait,dans l'accent impérieux de cette voix, de la fatigue et comme une plainte. Valentine sentait mieux cela maintenant.
Clotilde poussa la porte en ajoutant :
(( Ëb bien ! ma bonne Félicité, avons-nous fini ? »
Elle aperçut Valentirie qui souriait tristement; cela la fit rougir.
o Tu m'avais tout uniment oubliée, dit la petite baronne. Je conçois cela , un jour de déménagement. Je te gêne. Voyons! me renvoies-tu? »
Clotilde rentra.
« Tues une folle! murmura-t^^lle en l'embrassant et de ce ton qui n'attacbe aux mots aucune espèce de signification. »
Ce fut un baiser froid et distrait. Maïs l'étreinte se resserra, tandis que Clotilde ajoutait , donnant cette fois un eens à ses paroles :
« Tu eg une méchante , assiede-toi.
— Je ne demande pas mieux, répondit Valentine. Allons-nous causer? »
Clotilde regardait autour d'elle avec une sorte d'étonné ment.
« Causer? répéta -t -elle. Je veux bien. ïl y a longtemps que je n'ai causé. Je les entendais tout à l'heure, dans la cour; ils disaient : Mme Armand d'Aubraj; c'est moi. Est-ce bien possible? Figure-toi , avant mon mariage, je trouvais cette maison charmante, et je l'aimais.
— Et depuis ? fit la jietite baronne qui l'attira près d'elle.
— Cela doit être mortellement triste, l'hiver, répondit Clotilde.
— Mais nouB sommes en plein été I Le jardjn est fleuri comme un bouquet.
— Oh! tu comprends, dit Clotilde, je ne vais jamais au jardin. >>
Elle regarda son amie et Bjouta d'uh aeeent morne :
« Que je suis contente de te voir!
— Ah! comme tu en as bien iPair! » répliqua la petite baronne qui la châtia d'un baiser.
L'n baiser d'oiseau. Il n'y a au monde que les jeunes filles pour se becqueter ainsi, et c'étaient deux dames.
« Toi, tu ne changes pas, reprit Clotilde avec un gros soupir.
— Écoute donc , fit Valentine , depuis six semaines, il faut être juste, je n'ai pas eu beaucoup le temps de vieillir.
— C'est vrai, pensa tout haut Clotilde, il n'y a encore que six semaines!
— Mon ménage, à moi, fit observer gravement la baronne, ne dura pas si longtemps que cela. >>
Clotilde croisa ses mains sur ees genoux et dit : n Tu ne ressembles guère à une veuve.
— Mais comment faire alors? s'écria Valentine consternée , car elle crut qu'on attaquait encore sa toilette. Je n'entrerais pas aux magasins du - Louvre pour un empire. Avant d'acheter, je demande toujours : Est-ce bien de deuil ?
— Je n'ai pas un fil sur moi, s'interrompil-elle avec cette irrésistible fierté des innocents qu'on accuse, pas un fil qui ne sorte de la Scabieuse. 11 faut bien qu'on sacbe cela, à la fin ! »
Mais Glotilde répondit doucement et tristement:
« Je ne te parle pas de ta robe. Tiens, moi, regarde : je ressemblerais plutôt à une veuve.' »
C'était vrai jusqu'à l'évidence. La toilette n'y fait rien. H y a un deuil qui monte du cœur au visage. Valentine lui prit tes deux mains.
« Toi , dit-elle, réprimant son émotion , tu es très-pâle. Je veux causer avec le docteur.
— Oh! fit Clotilde dont le sourire serrait le cœur, je ne suis pas du tout malade. »
Sa jolie tête s'inclina, rêveuse, pendant qu'elle ajoutait ;
« Six semaines! comme autrefois est déjà loin!
— As-tu trouvé le temps trop long ou trop court ? demanda Valentine.
— Je ne sais. Je ne cberche pas à savoir.
— Toi qui étais si gaie, ma Clotilde cbérie !
— Étais-je gaie?
— Oh ! comme un pinson !
— Et suis-je triste? »
Valentine ne répondit pas. Elles restèrent un instant silencieuses, à côté l'une de l'autre, les yeux baissés toutes deux et si adorablement jolies
qu'un peintre eût risqué l'escalade et l'effraction pour voler ce tableau.
(' Tu avais bien raison ! dit tout à coup Glotilde dont les joues pâles eurent une nuance rosée.
— En quoi raison ? demanda Valeotine.
— Tu sais? je voulais savoir, et tu me répondis avec ton expérience : Les jeunes filles se font une singulière idée du mariage d
La petite baronne, qui n'avait rien perdu de son expérience, rougit et répliqua :
a Des idées de l'autre monde! que veux-tu?
Il parait que c'est dans la nature de notre sexe.
— Si quelqu'un venait m'inlerroger maintenant.... reprit Clotilde.
— Certes, certes ! l'interrompit Valentine. Tu répondrais tout comme moi.
— Tout comme 1 » fît Clotilde en étouffant un soupir.
La petite baronne se renversa dans son fauteuil et prit une pose d'orateur qui lui allait à ravir.
« Va, dit-elle avec une gravité sententieuse , il n'y a pas deux manières. A nous deux, nous tenons l'envers et l'endroit de la question, c'est bien clair. Tu as fait un mariage d'amour, n'estce pas? moi, un mariage de raison. Eh bien !
186 LE8 OENS DE LA NOGB.
D0U8 pouvons chanter à l'unisBon ; bonnet blanc, blanc bonnet.... mais où donc ces demoiselleB vont-elles chercber leurs lubies ? a
Clotilde gardait un silence pensif. Valentine la baisa au front tout à coup.
« Tu l'aimes? a dit^lle.
Clotilde tressaillit faiblement,
« Certes, dit-elle. Qui?
— Oh! fit la baronne avec reproche.
— Qu'ai-je donc dit ? demanda Clotilde. J'aime mon mari.' »
Elle consulta sa montre.
n Décidément je te gênfl.... » commença Valentine qui voulut se lever.
Clotilde la retint, disant :
« Je t'en prie, reste. Y a-t-il longtemps que tu n'as vu Mme la vicomtesse d'AnapIes ?
— Une éternité. Je n'y crois pas.
*- A quoi?
— Aux cancans, répondit affectueusement Valentine. Tu es trop jolie, écoUte-moî bien, ce sont des mensonges et des vilenies.
— Tu avais donc entendu parler de cela ? demanda Clotilde.
— Non.... oui.... en l'air, c'est impossible!
— Armand va chez elle tous les soirs.
— Qui t'a dît une pareille histoire ?
— On craint un acte de violence de la part de
M. le vicomte d'AnapIeSj dit tout bas Clotilde, au lieu de répondre.
— Le vieux- coneul ! fit Valentine en frissonnant. Il a des regards qui me font trembler I »
Clotilde dénoua les cordons de Bon cbapeau , Tôta et le lança sur un meuble. Elle appuya ses deui main» contre son front.
n 11 y a des moments, murmura-t-elle» où je Voudrai» être morte.
— Que dis-tn là I s'éorifl Valentine effrayée.
— Je dis la vérité. »
La tête de Clotilde s'inclina sur sa poitrine. Valentine l'attira tout contre elle, et ce fut en parlant à son oreille, que Clotilde poureuivit.
« Si tu savais ce que j'avais espéré ! Le songe heureux et charmant que j'avais eu! la vie à deux, la douce vie que je m'étais arrangée !
— Certes, certes, dit la petite baronne avec la compassion expérimentée des graûd'nlamans, un poëme!
— ' Oh ! fit violemment Clotilde, comme je la déteste^ cette maison qui devait être mon paradis ! »
Elle releva ses beaux yeux qui souriaient avec mélancolie.
« Figure-toi, reprit-elle, j'étais venue la voir d'avance, avec lui, bien des fois. Tout m'y plaisait, tout! chaque cboee semblait m'y pro-
mettre une joie. Tout m'y disait : c'est ici le bonheur.
— Les jeunes filles veulent trop, aussi ! mur- mura cette sage petite baronne.
— Je ne voulais qu'aimer-, répliqua simplement Clotilde.
— A la bonne heure ! et être aimée 1 Le poème [ »
Ciotilde ne parla plus.
« Dis-doQC, reprit Valentine avec une indifférence un peu trop marquée, tu reçois le commandant Manuel, je crois? »
Elle avait un regard sournois et du rouge à la joue.
« Mais oui , dit Clotilde, c'est mon ami d'enfance.
— Le mien aussi, ce cher Manuel, mon pauvre mari l'aimait bien. Tant de cœur et tant d'esprit!
— M.d'Aubraylevoitavecplaisir, fit observer Clotilde.
— Comment donc ! Je crois bien 1 Pourquoi pas ? Je te parlais du commandant, parce qu'il est au mieux avec la vicomtesse. »
Clotilde eut un pâle sourire.
a. Cela, nous le savons, ma bonne petite, ditelle.
— Oui dà? bravo 1 11 paraît que nous n'avons pas jeté le manche après la cognée ? »
Coogk
Clotilde releva sur elle son regard étonné. Il y avait quelque chose d'incisif dans la prunelle de la baronne.
Elle poursuivit, non sans une toute légère nuance de sarcasme :
« Tu fais Lien. On peut combattre tout en pleurant.
— Qui parle de pleurer ? u demanda Clotilde blessée.
Ce qu'il y avait d'aigu dans la physionomie de la petite baronne disparut sous son jeune et bon sourire.
« Ne te fâche pas , répliqua-t-elle. C'est moi qui parle de pleurer. Il n'y a pas de mauvaise intention, va; moi, je trouve cela bien, très-bien. On envoie le commandant Manuel dans le camp ennemi. C'est de la stratégie. »
Clotilde lui retira sa main; Yalentine changea de ton aussitôt, et laissa le champ libre à sa provoquante bravoure.
« Ma bonne chérie , dit-elle, s'il faut discuter, eh bien ! nous discuterons. J'ai fait un voyage, c'est vrai, mais voilà trois fois que je viens frapper à ta porte depuis mon retour ; tu as dû donner des ordres. Ne mentez pas, madame!....
et surtout n'espère pas te brouiller jamais avec moi !
— Quelle idée ! balbutia Clotilde désarçonnée
et presque attendrie par celte botte admirablement dégagée. Me brouiller avec toi ! pourquoi?
— On ne sait pas; je vais devenir bien exigeante.
— Mais qu as-tu donc ? voulut l'interrompre Clotilde.
— J'ai peur, répondit nettement la petite baronne eQ la regardant bien en face.
— Peur? répéta Clotilde.
— Oui , peur des larmes; moi , Je ne sais pas pleurer, et je ne veux pas qu'on pleure. C'est le commandant Manuel que tu attendais quand je suis venue, ne mens pas.
— Mon Dieu, dit paisiblement Clotilde, je n'ai pas de raison pour m'en cacher.
— Sans doute , répliqua Valentitie qui s'animait petit à petit, et dont les beaux yeux rieurs pétillaient de féminine sagacité. Quelle raison pourrais-tu avoir ? tu es sûre de toi. Oh ! tu n'as pas besoin de me t'afQrmer : parfaitement sûre. Je ne sais pas de cœur qui ait, autant que le tien, droit d'être certain de soi-même. Est-ce assez poli?Eb bieni c'est encore plus vrai que poli. Pour moi, tu es pure comme les anges. D'un autre côté, suis bien mon idée, notre Manuel est le dernier chevalier errant } une âme de diamant ! Le seul homme de ma connaissance qui soit
capable de prendre en main loyalement, et sans arrière-pensée, la défense d'une femme. »
Elle s'arrêta court ; Clotilde écoutait.
D'un ton très-posé , en étalant selon l'art les plis de son deuil presque rose, la petite baronne conclut tout net :
« Ma bonne, j'en suis bien fâcbée , mais il n'y a pas de situation plus dangereuse que cellelà. »
C'était un de ces arguments de femme, logiques entre tous, où les prémisses semblent posées non pour forcer, mais pour masquer la conséquence qui jaillit de terre ou tombe des nues. Clotilde, impressionnée à son insu, demanda :
« En quoi dangereuse? »
Mais il ne plaisait pas à Mme la baronne de fournir une longue explication. Elle était pleine de son sujet; elle pensait que chacun devait la comprendre à demi-mot.
« Dangereuse en tout^ » répliqua-t-elle péremptoirement.
Ce disant, elle se leva, intrépide et si jolie, que Clotilde de mit à la regarder, pendant qu'elle donnait, à droite et à gauche, ces coups de main habiles qui font bouEfer les fractions de deuil.
a Tu me quittes? demanda Clotilde.
— Non pas, répondit Mme la baronne. Au contraire, à dater d'aujourd'hui , je ne te quitte plus.
— Vois-tu, ma petite mignonne, ajouta- t-elle moitié riant, moitié grave, il te faut un chaperon : quelqu'un de vénérable; me voici. Ce n'est pas avec Manuel que tu vas sortir; si tu sens le besoin de prendre l'air, c'est avec moi , — sa tante. Cela impose.
— Cependant.... fit Glotilde.
— Il n'y a pas de cependant ; je t'enlève.
— Écoute-moi....
— J'en serais Lien capable, mais cela ne servirait à rien; c'est juj^é!
— Je ne peux pourtant pas
— Tu te trompes, l'interrompit Valentine avec une sérieuse douceur. Non-seulement tu peux , mais encore tu dois. »
Elle prit le chapeau de Ctotilde, à la fonne duquel, en passant, elle accorda un coup d'œil approbateur et le lui présenta.
Clotilde hésitait. Entre elles deux, jusqu'alors, , ce n'était pas Clotilde qui avait joué le rôle -d'enfant obéissant.
K Ma bonne Valentine, dît-elle, entendons-nous bien. Si c'est pour me parler du monde, de ma réputation....
— Tiens bien ta tête, répliqua Mme la baronne, ou je te coifferais de travers.
— Si c'est, en un mot, pour me faire le sermon de ton expérience enfantine....
— Veux-tu un peu sur le côté? C'est plus crâne. Moi, je te trouve bien mieux que la vicomtesse !
— Réponds, dit Clotilde avec impatience.
— Mon Dieu ! i-epartit Valentine qui la coiffait de tout son cœur, repoussant les belles boucles de ses cheveux blonds sous le grêle azur des pensez-à-moi, ça ne serait pas la mer à boire que d'être femme de chambre, va ; elles font des embarras.... Tiens-toi un peu.... là! Je ne te parlerai ni du monde, ni de ta réputation. Je ne te ferai pas de sermon. Tu n'as plus assez de sangfroid pour entendre certaines vérités. Es-tu contente? »
Elle sonna, et continua sans poipts ni virgules : « Le bleu te va. Manuel a une envie terrible de se marier, le n'aï pas été au bois depuis mon retour. Plaisanterie à part, j'ai quelque chose d'important, mais, là, tout à fait important à te dire.
— Madame a sonné? demanda Félicité à la porte.
— C'est pour !a voiture, répondit Valentine. » Clotilde restait muette.
« La voiture attend depuis une demi-heure, dit Félicité. »
Valentine prit Clotilde pai' la main et la conduisit à une glace.
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« Es-tu à ton goât? dit^Ile.
— Oui, fit Clotilde, mais je veux savoir.
— Alors, dis merci, et en route! »
Clotilde résista. Elle était sombre; elle souffrait. Bon gré mal gré, la petite baronne l'embrassa et lui glissa dans un baiser ;
a Curieuse! Tu veux savoir! eh bieni moi aussi I »
Ses lèvres touchèrent l'oreille de Clotilde pen? dânt qu'elle ajoutait:
Moi aussi, je veux savqir, et je ne puis le savoir que de toi, s'il te conviendrait à toi, si bonne, si digne, si honnête , (elle appuya sur ce dernier mot) de jouer vis-à-vis d'une autre femme, ton amie, le rôle que Mme la vicomtesse d'Anaples joue vis-à-vis de toi. »
Elle se tut. Clotildp l'interrogea d'un rapide regard.
Il y eut un choc entre les vivea prunelles des deux jeunes femmes. Ce fut Clotilde qui baissa lesyeui.
« Félicité, ordonna-t-elle , voua m'excuserez auprès du commandant Manuel: il m'a été inipossîble de l'attendre.
— Viens! ajouta-t-elle en prenant Valentine par la main.
— Bonsoir, Félicité, dit la petite baronpe. Du même coup, vous ferez bien tous mes compliments au commandant Manuel. »
Elles descendirent ensemble. Comme elles prenaient place dans laealt>che découvcrle, Clolilde ponssa un léger cri. Une tête se collait à la grille, en dehors, et plongeait dans la coiir ces regards étonnés, inhumains, sinistres, particuliers à certaines variétés de myopie.
o Le vieux consul ! murmura Valentine avec un véritable frisson.
— Dieu sait ce qui adviendra de tout ceci, dit Clotilde d'un ton presque solennel. Cet homme revient du pays des sauvages. Il suit évidemment une piste, comme font les sauvages. Il y a de ces yeux-là dans les romans de Cooper!
— Pas si laids que cela! repartit Valentine. Il est atroce. II doit boire le sang avec plaisir! »
La voiture se mit en mouvement. M. le vicomte d'AnapIes ne l'avait probablement pas vue, car le bniit des roues sur le pavé le fît sauter en arrit-re et hçurter un passant qui jura. M. d'Anaples ayant levé sur lui ses gros yeux, le passant grommela une excuse et prit l'autre trottoir. C'était un gaillard solide, pourtant.
Valentine serra la main de Clotilde.
« As-tu vu? dit-elle.
^- J'ai vu, répliqua Clotilde. Cet homme a quelque chose de fatal.
— 'Il cherche Armand, c'est clair, ce pauvre Armand! »
Clotilde murmura :
« Voilà longtemps que je le dis : M. d'Aubray joue entre les griffes d'un tigre ! «
Le vieux consul, cependant, guidé pai* le bruit, ôtait gravement son chapeau et saluait la voiture avec politesse.
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