CHAPITRE H Le groupe littéraire de Scipion Emilien
L'esprit public à Hoiiit' à la tin du second siècle; quelques patriciens prot«'i,'ent les rhéteurs et les pliil(.soi)li('s. — Scipion Kuiilicn, son caractère, son éducation. — Connnent il connut P.dyhe; sa liaison iutinii' avrc I historien. — Scii)i(Mi, La-lius ri Térence; parties de plaisir; le vieux Luscius. Scipion et Ladius ont-ils aidé Térence à écrire ï*<'s coinédicr;? Influence des n«d)l.'s sur h' dév.'ioppcnjrut du théAlro a Itonie. — Arrivée îles and)assadeurs athéniens; Scipion et Ladius V(Ud écouter les leçons de Dio^'éne. — Pana'tius, stoïcien annahie et tolérant; il devient IhcMe et U- conseiller de Scipion. et racconipa^Mudans sa lé<jation orientale; Scipiiui part pour I Afrique avec Pana'tins. Polylx^ les n'joint devant Cartha-ie; les loisirs du sié«re. Scipion protège l«'s débuts de Lucilius. Ab»il uiystérieus.- de Scipion; l.ucilius continue ses luttes et son esprit.
(jiiaiid Scipiuu Einilien naquit, en i8i, Catoii, cette annéelà inéine, exerçait la eélèbi-e censni-e qui lui valut tant (1 inimitiés; la .Aracédoine étaitcon(puse, Antioehus ahattu ; la (iaule cisalpine et TKspagne s'épuisaient dans un dernier eit'ortde résistance nationale. Plante venait de mourir, mais Knnius entrait à peine dans sa glorieuse vieillesse; les tragédies de I^acuvius et les comédies de CeciJius se partageaient la faveur du public; .Klius. Fabius Labéon commençaient h débrouiller le chaos du vieu\ droit; les premiers annalistes racont;iient, sinon avec élégance, du moins avec autorité, les givmds événements dont ils avaient été les témoins, et quelquefois les acteurs. C'est dire que beaucoup de faits et d'idées se remuaient en ce temps-là, et que chaque jour voyait s'élargir à la fois l'horizon p(»litique et l'horizon littéraire des Romains.
Le goût des lettres devenait plus général. Dès cette époque
ET LIU'US PHOTi:CTI'rRS A ROME. il
on trouve à Rome beaucoup de rhéteurs et de philosophes grecs. Quelques patriciens recherchent leur commerce, et les admettent dans l'intimité de la famille; La^lius avait beaucoup de Grecs instruits dans son entourage. Jl en était de même de Furius^ et, sans aucun dotite, d'autres grands seigneurs imitaient cet exemple.
Cependant il ne faudrait pas croire que, pour s'acquitter avec délicatesse et convenance de toutes les fonctions d'un tel patronage, il suffît d'être un personnage inlluent, de traîner à sa suite une clientèle sans nombre, d'être en état de gagner des batailles, et de gouverner une assemblée par le conseil et la parole. Ce n'était pas même assez d'avoir puisé dans le sang aristocratique, dans des habitudes héréditaires de noblesse morale, un certain goût naturel pour les plaisirs élevés. Pour soutenir ce rôle difficile avec dignité et compétence, il fallait encore être absolument fermé à tous les vieux préjugés latins sur la prétendue frivolité des lettres, savoir exercer sans morgue une hospitaUté large et libérale, enfin avoir une culture assez complète et assez variée pour se mouvoir à l'aise au milieu de ces grammairiens, rhéteurs, philosophes, poètes, qui avaient chacun des idées difTérentes, et une langue spéciale. Il était nécessaire de connaître à fond le grec et le latin ; il fallait être capable de disserter avec le maître de rhétorique sur les savantes finesses du discours, avec le philosophe sur l'éternelle question de l'utile et de l'honnête. Si le bruit courait dans la ville que le grand personnage, à ses heures perdues, se délassait à ébaucher quelques vers, ses amis se gardaient bien d'y contredire; et même il n'était pas mal que le noble protecteur fut soupçonné d'avoir mis la main aux œuvres de ses poètes.
Vers la fin du sixième siècle de Rome, Scipion Emilien va nous offrir le type accompli de ces hommes illustres, puissants comme des rois,mêlés à toutes les grandes affaires,
\. Cic . De Ora/., ii, .37.
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et qui, sans interrompre leurs travaux et leurs conquêtes, trouvaient encore du temps pour s'occuper des gens de lettres.
Le second Africain est peut-être, atout prendre, riiumme le plus achevé de la Rome républicaine. Celui qui ouvrait sa maison aux arts de la Grèce était encore un Romain des anciens temps, par les fortes vertus et la trempe du caractère ; on cite de lui des mots à Temporle-pièce, qui rappellent la manière et les sanglantes épigranmies de Caton^ Mais, si Tàpreté des luttes politiques et Finjustice de ses ennemis faisaient encore fermenter en lui ie vieux levain de la rudesse latine, il était tout autre d;ms sa vie privée ; on voyait bien que les vertus même de l'ancienne Rome avaient reçu, d'un long commerce avec les beaux génies du siècle, quelque chose de plus humain. Est-ce Caton ou Mummius qui aurait versé des larmes sur Carthage, et, pensant aux malheurs que l'avenir gardait peutêtre à Rome, aurait répété ces vers du poète antique : « Un jour aussi, on verra tomber la cité sainte, et Priam, et son peuple invincible ^ »
Nous ne savons pas quels furent les maîtres de Scipion ; mais assurément celui qui lisait avec délices les ouvrages de Xénophon\ et qui donna toute sa vie des preuves si décidées de son goût pour les lettres et la philosophie % fut instruit avec soin. On peut supposer, avec la plus grande vraisemblance, qu'Knnius, familier de la maison des Scipions, suivait avec intérêt les progrès de l'enfant, et que même il ne refusait pas de rapprendre avec lui, et pour lui, son métier un peu oublié de grammairien".
A la mort d'Ennius% Scipion Emilien avait quinze ans,
1. Voy. A. Gell., vu, 11 et 12; Macr.. Sat., ii, 10; Cic, De Orat., ir, 64; etc.