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d'État, il est difficile de croire que l'élève de Sénèque soit resté absolument étranger à la philosophie.
Mais, si l'éducation intellectuelle de Néron est à peu près complète, c'est un artiste bien plus encore qu'un lettré'. Il passe de longues heures à sculpter et à peindre ; il danse et déclame avec grâce, joue la tragédie comme un acteur de profession, et veut passer pour un excellent cithariste. Dans la littérature, ses préférences sont pour le genre lyrique, dont le rythme est presque musical. Bien qu'il produise avec facilité, sans aucune trace de travail, des vers sur toute espèce de sujets, il est surtout à l'aise dans les compositions d'une dramatique allure, qui semblent appeler l'accompagnement de la lyre, et la mimique du tragédien''. Néron est avant tout un virtuose; l'empereur en habits d'acteur, chantant la dernière nuit de Troie, devant l'incendie de Rome allumé par ses mains, voilà bien l'image de ce triste règne : une emphatique représentation, et des crimes monstrueux.
Néron portait partout ce goût du spectacle, même dans ses amitiés. Il aimait à paraître entouré de compagnons, dont les uns partageaient ses orgies, les autres ses goûts artistiques et littéraires. C'était un grand honneur d'être admis dans la « cohorte » de César \ Le prince avait en particuher autour de lui des poètes, auxquels il demandait les mêmes services que Voltaire rendit à Frédéric. Néron, nous venons de le dire, était poète facile et abondant; mais des vers aisés ne sont pas nécessairement de bons vers. L'empereur avait assez d'esprit et de ilair pf>ur sentir que les siens ne valaient pas ceux que les écrivains en vogue lisaient dans les séances de récitation ; c'étaient des enfants mal nés, qu'il fallait léchrr et polir pour les rendre à peu
1. On se rappelle le : <• Qu(ili.< artifcx ix-rcol » — Voy. sur ce sujet Suétone, Tacite, Dion Cassius.
2. Sur les vers de N'érun, voy. surfoul Dion Ca.'<s., lxi, 20; f.xii, 29: Tac, An?}., XIII, :\: XIV, 16; Suct., Ner., 52; etc.
;{. Vov. Vita Luc.
près présentables. Il était d'ailleurs nécessaire de réunir ces inspirations un peu incohérentes par d'habiles transitions, qui devaient dissimuler les lacunes, cacher les disparates, assortir tant bien que mal les piètres de rapport. Mais l'opération était laborieuse, car il ne fallait rien perdre des divines inspirations du prince ; de gré ou de force, les moindres syllabes tombées du génie de César devaient trouver leur place dans cette marqueterie. Malgré l'habileté des arrangeurs, le public voyait un peu les soudures, et on remarquait tout bas, en souriant, que les poésies impériales ne paraissaient pas couler d'un jet bien régulier et bien franc. Cependant Néron n'entendait pas ce que disait ce sot public, ou bien il faisait semblant de ne pas entendre, et il était en somme assez satisfait de ses ouvriers en mosaïque. C'étaient des jeunes gens pour la plupart, et Tacite nous n^présente ainsi ce curieux atelier, chargé du dernier coup de lime : u Là, tous étaient assis, et leur tache était de lier et d'assortir les morceaux que Néron avait apportés, ou qu'il improvisait, et de remplir les mesures imparfaites, en conservant, bonnes ou mauvaises, ses propres expressions'. »
L'histoire ne nous a pas conservé les noms de ces poètes, ni les récompenses dont César payait leur zèle et leurs services. Mais nous savons fort bien quelle estime ils pouvaient attendre de Néron ; passe-temps d'un jour, chassés le lendemain, s'ils avaient cessé d'être agréables. Pour l'empereur, tout devenait un instrument utile au plaisir; même lorsqu'il semblait aimer ou protéger les lettres, au fond il n'avait que du mépris pour les gens qui servaient son égoïsme. Ainsi, de temps en temps, après son repas, il donnait audience aux philosophes; non pour les honorer, pour s'instruire à leur école, ou simplement pour le plaisir tout littéraire d'entendre disserter en beaux termes
1. Ann., XIV, IG. — Suétone cependant, il faut le dire, semble démentir ce récit. (.Ver., 52.'
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sur des questions curieuses, mais pour la satisfaction basse et vulgaire de mettre aux prises leurs vanités rivales, et de les exciter les uns contre les autres, comme on anime des cailles au combat; parmi ces pauvres gens, au maintien grave, à la mine austère, plus d'un était llatté qu'on le vît servir aux divertissements du maître '.
Les écrivains les plus illustres, sous ce régime de fantaisie féroce, pouvaient espérer toutes les grâces, craindre tous les malheurs. Le règne de Néron compta deux hommes de génie, Lucain et Sénèque ; tous deux, après une éclatante faveur, poursuivis par la haine du prince, furent enlin sacrifiés à ses ressentiments. Leur histoire n'est pas le chapitre le moins curieux des mieurs littéraires de l'empire.
Dans Lucain, tout est contradiction : aujourd'hui on le trouve à la cour, demain dans le cercle stoïcien de Cornutus et de Perse. Tout en subissant le patronage et l'amitié de Néron, il chante les souvenirs de la liberté perdue. De pareils contrastes ne peuvent s'expliquer que par la situation violente et contre nature, où le jeta cette vie de courtisan pour laquelle il n'était pas né. Par son éducation, sa tournure d'esprit et son tempérament, il était fait pour vivre dans le camp des stoïciens ; mais la vanité d'être accepté parmi les amis de César le condamna quelque temps à n'être que le plus brillant des poètes de la cour.
Lucain " avait été de très bonne heure amené de Cordoue à Home, où le crédit de son oncle Sénèque était alors sans limite. Un peut même regarder comme très vraisemblable que Sénèque s'était chargé de son éducation, et qu'il fut élevé dans le palais, tout près de Néron, peut-éîre avec Néron, dont il aurait partagé les études et les jeux ^