Tac, Ami., XIV, Itl
2. Ce qui suit, sur les rapports de Lucain et de .Néron, est emprunté surtout à deux anciennes biographies du puéte, attribuées, par W. Teuiïel, l'une a Suétone, l'autre à Vacca, j,^rammairien du cinquième un sixième siècle.
3. Ce qui tendrait à le f-unllrmer, c'est qu'il lut élevé, d'après un de ses biographes, « a prœceptorUms tune eminentisaimifi ». qui étaient sans duutc aussi les pnifessenrs île Néron.
On soumit cette riche nature à une culture forcée ; à quatorze ans, Lucain écrivait déjà des poèmes en grec et en latin; à peine entré dans la jeunesse, il composait des tragédies, des épopées, des silves, des épîtres, des libretti de pantomimes '. Lucain a vécu et a écrit trop vite : il s'est consumé dans une sorte d'ivresse, d'abord celle des applaudissements précoces, des succès, des honneurs, puis l'ivresse du ressentiment, de la colère, de la vengeance. 11 n'a pas assez vécu pour lui-même et son génie, trop pour l'opinion et pour César.
Il commenea très jeune son métier de courtisan. Dans une grande solennité littéraire, Néron eut les premiers essais de son génie. L'empereur, malgré sa jalousie d'artiste pour un homme qui faisait les vers mieux que lui, sembla quelque temps l'aimer d'une amitié sincère, si on peut supposer dans Néron un sentiment sans calcul ; disons plutôt qu'il croyait son compagnon d'enfance nécessaire à ses plaisirs. Quoi qu'il en soit, Lucain étant allé finir son éducation à Athènes, suivant la coutume des jeunes gens nobles, l'impatience du prince se hâta de rappeler celui dont il disait ne pouvoir se passer.
La protection impériale se déguisait donc sous les dehors de l'intimité la plus cordiale, et Néron avait même la bonté de ne pas se fâcher des applaudissements que recueillait son ami dans les séances publiques. C'était jusque-là une lutte courtoise. Néron prenait la peine de polir ses vers avec soin, ou de les faire achever par un versificateur expérimenté, pour que l'opinion ne les trouvât pas trop indignes de paraître auprès de ceux de son cher Lucain.
Vers ce lemps-là, celui-ci commença la Pharsalc, et, sans peut-être avoir l'idée claire év. l'inconséquence où il allait tomber, il mit son œuvre naissante sous le divin patronage de l'empereur. On sait en quels termes Néron a été loué par ce républicain, par cet admirateur de Caton et de
1. Est-ce bien ainsi loulerois qu'il faut traduire .. salticx fabula' ..?
Pompée : «Si les destins, disait-il dans rineroyable dédicace de son poème, n'ont pu par daulres voies préparer Tavènement de Néron, s'il faut payer cher riK>nnt'ur d'être gouverné par les dieux, et si le ciel ne peut obéir à Jupiter qu'après Técrasement des Titans, nous n'avons plus lieu de nous plaindre, ô dieux de TOlympo ; même les crimes et les impiétés des guerres civiles nous plaisent, i)uisqu'ils sont payés d'une telle récompense'.» Venait ensuite une apothéose en règle : l'Olympe s'ouvrait devant Néron ; toutes les divinités s'abaissaient devant la sienne, et la Nature offrait au [)rince la place qu'il lui plairait de choisir parmi les constellations favorables du ciel.
Les premiers chants de la Pharsale funiit écrits à l'époque où durait encore l'amitié de l'empereur et du poète. Aussi Lucain, qui travaille sous les yeux de Néron, lance à peine qu(^lques traits inoifensifs contre l'empire (.'t les tyrans; son républicanisme est tout littéraire; il chante platoniquement les héros de la Pharsale sans oifenser le pouvoir, comme Horace rappelait les vertus de Caton, sans perdre pour cela l'amitié d'Auguste.
Néron ne semblait donc pouvoir se passer de Lucain, et c'était un échange continuel de flatteries, du coté du poète, de bonnes grâces et d'honneurs, du coté du prince; Lucain entra au sénat-, fut nommé questeur, puis agrégé au collège des augures. Personne alors n'était plus en faveur ; il donnait des jeux au peuple, et le peuple ne parlait que de lui; il déclamait en public, et on ne savait quelles furmules un peu nouvelles inventer pour l'applaudir. De l'auditoire des déclamations, il passait à celui des lectures publiques; autre délire d'admiration. Sa vanité se grisait de tant d'hommages; il osait se comparer à Virgile.
On commençait du reste à trouver au palais que ce jeune Espagnol allait un peu vite, que bientôt il n'y aurait de place