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d'un ministre écouté, tantôt celle d'un client qu'on garde à la chaîne par d'opulents bienfaits, a du le conduire à de graves contradictions. Nous n'acceptons certes pas toutes les récriminations qui se sont amassées de siècle en siècle autour de sa mémoire ; cependant, il est difficile de le justifier sur tous les points. Mais, si le Sénèque de l'histoire n'est pas tout à fait le sage idéal exalté dans tant de beaux traités moraux, la faute n'en est-elle pas surtout aux circonstances qu'il fut presque obligé de subir?
Après avoir achevé l'éducation d'un prince qui donnait alors de si belles espérances, Sénèque fut retenu à la cour par la vanité, par les honneurs dont Néron accablait le maître de sa jeunesse, par la reconnaissance, enfin par le désir sincère d'être encore utile au bien public. Il continuait même, h certains égards, son rôle de précepteur, faisant ou au moins corrigeant les discours que Néron prononçait dans les séances solennelles du sénat*; tout le monde reconnaissait, dans ces belles harangues, le génie du maître dont le prince tolérait encore l'influence. Quand la bête fauve s'éveilla dans Néron, la position de Sénèque devint fort difficile auprès de celui qui était à la fois son élève et son hautain protecteur; il fut moralement contraint d'accepter ces immenses richesses et ces faveurs sans nombre, qui excitaient l'indignation ou provoquaient les railleries de ses ennemis; dans bien des circonstances, il se crut obligé aussi de rendre les services les plus humiliants, de s'abaisser à d'indignes complaisances, de trouver des excuses aux fautes, et même aux crimes de Néron.
Enfin Sénèque se lassa de cette servitude ; ses richesses, qu'il devait surtout aux libéralités de l'empereur, devenaient un danger, en inspirant à celui-ci la convoitise de les reprendre. Ses ennemis, d'ailleurs, travaillaient à aigrir l'empereur contre lui; comme on peut s'y attendre, les griefs littéraires se mêlai<»nt aux autres impulations. On
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accusait Sénèque de vouloir enlever au prince la gloire de ses succès, et de faire des vers trop fréquemment, depuis que Néron avait pris le goût de la poésie. Sénèque comprit qu'il était prudent de sonner la retraite. Il supplia donc un jour César de le débarrasser de ces biens, inutiles à un sage, de le laisser entrer dans le repos, et goûter quelque paix au sein de la philosophie. Néron répondit aussitôt, avec une spirituelle ironie : <( Si ']o suis en état âv répliquer sur-le-champ à ton discours préparé, c'est un premier avantage que je te dois, puisque tu m'as appris à parler égaleniLUt, que le sujet fût prévu, ou qu'il ne le fut pas. » Puis il déclara, d'un ton doucereux, que, loin de trouver trop grands les biens dont il avait comblé son précepteur, il les trouvait fort au-dessous de sa reconnaissance, que sa jeunesse inexpérimentée ne pouvait encore se passer des précieuses leçons qui avaient instruit son enfance, cultivé sa jeunesse, orné sa raison ^
Vu peu plus tard, Sénèque osa demander une seconde fois la grâce de renoncer aux bontés de l'empereur! Nouveau refus, nouvelles hypocrisies de déférence. Il n'était donc pas libre de quitter ces richesses et ces honneurs dont il ne voulait plus; il lui fallait rester dans cette cour où on l'exécrait, mais où on le retenait par politique, suspendu ainsi entre les apparences d'une faveur odieuse, et les angoisses d'une disgrâce réelle, qui ne lui laissait pas même la ressource de fuir dans l'obscurité.
N'avions-nous pas raison de dire que Sénèque fut, comme Lucain, une victime des faveurs suspectes de Néron? Mais, si la vengeance de Lucain nous valut les vers magniliques où l'ancien (•(►urtisan renversé tlétrit le césarisme, bien des pages aussi, parmi les plus vivantes que Sénèque ait écrites, peuvent s'expliquer par les amertumes, les difficultés, les périls de cette situation qui avait encore, aux yeux (lu grand public, tous les dehors d'une brillante fortune.