‹ Les gens de lettres et leurs protecteurs à Rome [microform]Chapitre 176 sur 345 · Tac. Ann., xv · texte numérisé non relu

Tac. Ann., xv

3. On atlr.bne quelquefois onze églogues à Calpninin>; mai> b nl.,p;.rt des

tion tardive d'un Mélihéc généreux, qui pourrait bien être Séut'fjuc. Cet épisode de la vie littéraire à Home nous a paru touchant, et nous voudrions essayer de le raconter ici' .

Calpurnius — il prend dans ses égioguesle nom de Conjdon — était venu à Uoiue, et avait fait applaudir à ses amis quekpies essais pastoraux, imités assez heureuse- UH^'ut de Théocrite et de Virgile; il crut que toutes les maisons opulentes allaient s'ouvrir devant lui, et que sa fortime était faite. Provincial et poète! double motif pour ne douter de rien! N'entre pas qui \eut dans la confrérie des gens à la mode, des poètes recherchés et courtisés. Calpurnius trouva partout portes closes.

Pour se consoler de ne pouvoir approcher des grands, il se donnait au moins l'amer plaisir d'aller les contempler à raujpliithéàtre, pour V(tir de loin a comment les dieux étaient faits ». Il restait là de longues heures, perdu et ignoré dans les derniers rangs de la foule, entouré de femmes du p(^tit peuple, d'artisans et de boutiquiers en tuniques brimes. Là-bas, dans le ciel pour ainsi dire, à une distance inlinie, trouaient les chevaliers, les tribuns en toge blanche, et sans doute près d'eux les poètes que le caprice du prince, la faveur d'un riche aifranchi avaient élevés jus([u'au grand monde. Alors il prenait à Calpurnius des envies folles d'aller coudoyer cette opulence ; niais il regardait sa robe trop courte, mal attachée par une grossière agrafe, et de son rêve il retombait dans la triste réalité de sa misère.

Il essaya de la flatterie, dans l'espoir que ses vers arriveraient jusqu'au prince. Calpurnius, redevenu le berger Conidoii, racontait en termes emphatiques, au bon voisin Lf/cotas^cQS merveilles de l'amphithéâtre qui avaient frappé

1. X(»n> renvi»\ons, tl'iino iiianit're tr^'iMMalt'. Jin\ égloirucs i, iv, vii. En roronstitiiftnt avec le plus srniiKl soin celte hisluire de Cal|mriiiii>. nous ne prétt-ndoiis pas d'ailleurs en ijaranlir tous les délails. ear il ne laut pas oublier que Calpurnius ne procède que par voie dallusions.

son imagination villageoise, l'immense édifice creusé et arrondi comme une vallée naturelle, les fdets d'or suspendus à d'énormes tiges d'ivoire, les animaux bizarres et inconnus, amenés à Rome à grands frais. Cette prétendue bucolique fait penser tout de suite aux vers de Martial sur les spectacles donnés par Domitien ; l'intention estd'ailh'urs la même : il s'agit avant tout de forcer l'attention de César, et de flatter sa vanité. Aussi Conjdon, en pasteur bien appris qui s'essaye au métier de courtisan, ne manque pas d'en faire un dieu : il a cru distinguer en lui « les traits de Mars et d'Apollon ».

Nous ne savons pas si cette flatterie, que 1(3 berger Ct^nj- (hni croyait bien délicate et bien neuve, arriva à son adresse. Du reste, il ne s'en tint pas là : c'est vers le même temps, selon toute apparence, qu'il arrangea lajolie scène pastorale de rOmc/e. Deux bergers, en se promenant dans une foret, ont trouvé un oracle qu'un faune avait gravé sur l'écorce d'un hêtre. Ces vers ne ressemblaient pas à ces triviales formules qu'un voyageur, attardé un instant près d'une fontaine, s'amuse à gratter sur l'écorce par manière de passe-temps, ni à ces chansons rustiques dont les bouviers égrènent les joyeux couplets. On y reconnaissait a le style d'un dieu». Ou nous nous trompons fort, ou c'est ici une ilatterie à Néron, une allusion aux délassements littéraires de celui que Calpurnius appelait tout à Theure un Apoihui. L'oracle rassurait les bergers d'alentour sur la signification d'une comète qui venait de paraître. L'esprit public avait cru y voir le présage de malheurs certains qui allaient fondre sur l'empire ; mais Calpurnius n'admet pas que le monde puisse être malheureux sous un prince aimé du ciel, et dieu lui-même. Cette comète n'est pas un de ces astres malfaisants qui semblent lancer sur la terre une pluie de sang. Non, elle brille pure et radieuse dans un ciel serein ; elle annonce au contraire le retour de l'âge d'or, et il n'est pas bien difficile de prévoir que César sera le « dieu » propice de ce siècle nouveau.

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L'apothéose du prince était devenue si banale chez les poètes, qu'on n'y prenait phis garde. Aussi ces flatteries au pouvoir furent encore perdues, et Calpurnius restait confondu dans la fouh^ des écrivains sans nom. Le malheureux poète, à bout de ressources et de patit^nce, pensait à quitter Rome pour aller vivre au fond de TEspagne, dans un lointain municipe, où peut-être on hii avait promis un cht'tif emploi, jl sendjh' même qu'il n'était pas seul à se débattre contre l'indigence, et le berger Corfj(li)ii disait souv(Mit à son cher A ??if//t tas, son frère ou quelque^ ami plus jeime que lui : «Mon enfant, brise tes chalumeaux; abandonne^ les Muses, qui pay(^nt si mal leurs serviteurs. Va plutôt ramasser des glands et cueillir le fruit sauvage du cornouiller; ces chants te rendent-ils seulement de quoi calmer ta faim? iMoi aussi, j'ai la sottise de faire des vers; quelqu'im les entend-il, excepté ces rochers? Kcho seule me les renvoie dans une bouffée de vent. »

Calpurnius, las d'humiliations et de misère, allait donc partir, quand il trouva enfin son Mécène; c'était un personnage l)ien en cour, et qui avait l'oreille du prince. Conjdon lui donne le nom de Mélibrc. Calpurnius a confondu dans la même effusion de reconnaissance, et le prince à (jui Mrlihrr devait tout SOU crédit, et MvIUk'c qui savait si bien user, en faveur de ses clients, des b(jnnes grâces de César. Kn d'autres temps, Cart/Hon a pu se plaindre avec amertume de la fortune et des dieux, qui se jouaient d'un malheureux poète : «Oui, Mrlih«''f\\v\\ conviens, j'ai dit cela, mais autrefois; tout est bien changé; maintenant l'espérance nous sourit; tu as eu pitié de notre dénuement; notre jeunesse n'est plus réduite à se nourrir des faînes secouées par le vent glacé de l'hiver. Aussi, Mclihrc, grâce à toi nous ne faisons plus entendre aucune plainte; tu nous donnes sécurité, bien-être, et doux loisirs sous l'ombrage des forêts. » (^es accents ne sont pas vidgaires; on y reconnaît je ne sais quelle fraîcheur et quelle tendresse ingénue; ce n'est pas le ton d'un >hirtial qui remercie avec une bas-

sesse effrontée; l'àme de Calpurnius n'avait pas été desséchée ni avilie par l'indigence.

11 faut dire cependant que le reste est moins heureux; dans cette quatrième égiogue, donnée tout entière à la reconnaissance, le prince à qui Conjdon devait un protecteur généreux, ne pouvait manquer d'avoir aussi sa part; ici le panégyrique officiel reparaît avec ses lieux communs insipides. La mode voulait qu'on ne put louer décemment un César, sans une dépense fastueuse d'extravagantes hvperboles. Nous apprenons donc sans trop de surprise que la seule présence du prince a suffi pour échauffer la terre et la couvrir de moissons, et qu'en entendant le nom de cette divinité tutélaire, le sol le plus ingrat s'est amolli pour donner des fleurs. Plaignons Calpurnius d'avoir trop bien conq)ris à quelles conditions un poète devenait agréable à la cour^ et de quelle façon il fallait payer les premiers bienfaits pour mériter les autres; mais n'allons pas en conclure à la légère que c'était une aine basse et un caractère sans dignité.

Du moins Calpurnius était-il pleinement satisfait de cette modeste aisance, chose si nouvelle dans la vie du poète besogneux? Oui, sans doute; cependant... s'il osait dire son vœu suprême!... Il va le glisser bien doucement, bien discrètement, aussi bas que possible, dans l'oreille de son protecteur. Oh! comme il chanterait mii^ux encore et le prince, et MélUx'e, si, connue autrefois Virgile, il pouvait avoir son domaine à lui, et s'asseoir à son propre foyer! Kt qui sait si alors, l'ame libre de toute inquiétude, il ne dirait pas à son tour : « Tityre, nous avons chanté les campagnes ; nous chanterons maintenant les combats. » Ainsi le malheureux brandissait sur la tête de l'empereur et de J7^'7//>«?6' la menace d'un poème épique! Comme l'histoire littéraire ne dit mot des épopées de Calpurnius, nous voulons espérer qu'il s'est contenté de jouer les Corydon et les Thyrsis. Au reste, nous ne savons pas si les V(eux du poète furent écoutés, et ce qu'il y a d'à peu près certain dans les rapports de Calpurnius avec ses protecteurs s'arrête là.

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Oanous reprochera peut-être de nous être attardé dans un épisode où les personnages jouent presque un rôle anonyme; nous ne Tavons pas fait sans dessein. L'histoire du protectorat littéraire à Rome est souvent brutale ; on y voit trop clairement la hautaine hnpertinence des uns, l'attitude humiliée et rampante des autres ; ici la demiobscurité de cet incident a l'avantage d'amortir les traits trop durs, et l'on n'aper(;()it phis, dans l'ombre où se dissinudent les acteurs de ce petit drame, que la toucliante infortune d'un poète, enfin secourue par un protecteur généreux.

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