‹ Les gens de lettres et leurs protecteurs à Rome [microform]Chapitre 183 sur 345 · X, 1, 01 sq · texte numérisé non relu

X, 1, 01 sq

4. Dans la préface du IV^ livre, avant de continuer son travail, Quintilien appelle à son aide les dieux, «et avant tous les autres celui dont la protection est surtout favorable aux lettres ». Ce dieu était Domitien; mais une flatterie était |)re>quede riLjueur cette fois; car Quintilien venait précisément d'être nommé précepteur des petits-neveux de l'empereur.

courant, une satisfaction donnée à celui à qui Quintilien devait sa fortune et ses honneurs, on excusera peut-être même sous cette forme étrange, ce qu'un honnête homme a cru devoir accorder à la reconnaissance.

Après ce coup d'œil jeté sur la littérature du règne de Domitien, nous allons étudier, avec plus de détail, la poésie de cour dans Stace et Martial. Nous verrons, en étudiant celui-ci, jusqu'où la servitude peut aller, quand elle est encouragée, en haut par la vanité armée de la puissance en bas par la misère unie à la lâcheté. Martial nous révélera une forme nouvelle de la vie littéraire sous l'empire, la forme sans contredit la plus désagréable, une adulation à outrance, sans tact et sans mesure. Jusque-là, les flatteurs les plus intrépides du pouvoir, comme Velléius Paterculus, Valère Maxime, n'avaient pas toujours été vus aux genoux de l'idole impériale. Martial fera de l'adulation une littérature nouvelle, ne vivant d'autre chose que d'une flagornerie perpétuelle, épuisant tout ce que l'imagination peut inventer de grossières flatteries.

Cependant, avant de produire cette espèce d'inventaire, il est juste au moins d'alléguer tout ce qui peut être dit pour la défense ou l'excuse de Martial. On lui reproche d'avoir insulte Domitien mort, après l'avoir adoré vivant. Il nous semble que cela est excessif, et les épigrammes qu'on nous cite sont loin d'être, comme on le prétend, des outrages a la mémoire du prince. Martial lui-même, après avoir loué si longtemps Domitien, s'était lassé de ce joug; il remercio donc Nerva et Trajan de l'avoir délivré de ce pénible métier, d'avoir ramené avec eux a la vérité rustique ». Mais, sauf une allusion déplacée « à un règne dur et à des temps mauvais », il ménage à peu près le dieu qui vient de tomber \

Il faut savoir quelque gré à Martial de n'avoir pas loué les crimes de Domitien. A vrai dire, nous sommes un

1. Voy. X, 34 et 72; xir, 6 et in. Cf. x, G; xi, 4 et 5; xh, 8.

peu surpris qu'il n'ait jamais franchi cette limite, ayant tant de goût pour le succès, et si peu de sens moral. Il était si facile à sa rhétorique de représenter comme des factieux ces hommes illustres que Domitien faisait périr pour les plus frivoles motifs, de remercier l'empereur d'avoir délivré l'Ktat de ses pires ennemis ! Quels beaux développements pour un poète de cour! Martial s'en est abstenu, et il faut lui compter cette pudeur pour une vertu relative. Il a même souvent loué, dans le gouvernement de Domitien, ce qui était en effet digne d'approbation. Ce règne de quinze ans n'a pas été tout entier mauvais ; Suétone énumère des essais de réformes, d'utiles mesures pour le relèvement des mœurs et l'administration de la justice ^ Il n'était pas interdit d'ailleurs à Martial de remercier, même en termes un peu exagérés, et av(îc une emphase ibérienne, le prince qui s'était déclaré son protecteur, qui lui avait octroyé des privilèges u pour le prix de ses vers », le droit de trois enfants^ le tribunat honoraire^ et peut-être son inscription dans l'ordre des chevaliers".

Après avoir très loyalement exposé tout ce qu'on peut avancer de raisonnable pour défendre un peu Martial, il faut dire enfui comment il a parlé de Domitien, de celui que les honnêtes gens, Pline, Tacite, Juvénal, ont abhorré de toute l'énergie de leur ame. Nous le ferons sans rhétorique, laissant parler les documents eux-mêmes.

Martial était venu à Rome dès le temps de Néron ; mais il traversa ce règne et celui de Vespasien sans flatter les Césars, ou du moins nous n'avons plus les premiers témoignages de son empressement. Quand arriva le gouvernement de Domitien, si favorable, comme nous l'avons dit, à tout écrivain qui consentait à faire l'agréable devant le nouveau maître, Martial commença le métier où il ne de-

\. Suét., D&m., 8 et 9; vi, 2 et 4; ix, 7 et 9. 2. Il, 92; III, 95; ix, 97.

vait guère avoir de rival. Enhardi par la servilité qui déjà pénétrait partout, et sans doute excité par la misère contre laquelle il se débattait, Martial risqua quelques vers en l'honneur du prince; ils furent bien reçus; il en vint peu à peu à flatter sans aucune raison apparente, par goût et par pur dilettantisme.

Comme Néron, Domitien adorait les jeux publics, les grandes représentations qui nourrissaient la popularité de bas aloi après laquelle il courait. Dans le cirque, et dans cet amphithéâtre que les Flaviens avaient élevé sur l'emplacement des étangs de Néron, il donna au peuple des spectacles de tout genre, des courses de chars, des chasses, des fêtes aux flambeaux, des batailles navales, et jusqu'à des combats d'mfanterie et de cavalerie. Une féerie montrait Orphée au milieu des forêts, entouré de bêtes fauves attentives, jusqu'au moment où un ours mal élevé mangeait le musicien. Un autre jour, le fond de l'arène figurait un océan; dans ses flots le chœur des Néréides dansait des tableaux variés, et Léandre le traversait à la nage ^

Martial écrivit un livre entier sur les spectacles de Domitien ; il chanta la lutte de l'éléphant et du lion, la laie mettant bas par sa blessure, fours pris dans la glu, et roulant grotesquement sur le sable, le chasseur Carpophore tuant avec une aisance élégante un léopard et un bubale. Il félicita l'empereur d'avoir fait combattre des femmes contre des hommes, et d'avoir armé le bras de Vénus ellemême ! Il lit une épigramme sur l'éléphant qui adorait Domitien, parce qu'il flairait en lui la divhiité ! Un daim poursuivi par des chiens s'arrête devant la loge de César, comme pour demander grâce; la meute, pleine de respect^ n'ose toucher à sa proie ! Un côté de l'amphithéâtre réclamait le gladiateur Myrrhinus, f autre voulait Triuinphus ; le prince lit signe qu'il les accordait tous les deux : « 0 bonté d un prince invincible! » On vit, en pleine arène, un mime

1. Voy. surtuut Suél., Dom., 4; Mart., De Spect., 21 ; 22 sqq.

246 LKS GIÎNS DE LETTRKS

joué avec un naturel inimitable : un \rai Lauréolus, attaché sur une vraie croix, offrit sa poitrine nue à un ours calédonien. Le poète trouva des choses charmantes à dire sur ce nouveau l^rométhée, et plaisanta très agréablement sur ces membres pantelants, et ce corps sans forme humaine \

Domitien^ obéissant à cette politique d'ostentation qui inspira son gouvernement, tenait à passer pour ipagnifique en toutes choses. Rome a vu peu de Césars plus bâtisseurs que lui; des incendies, la guerre civile des Antoniens et des Vitelliens, avaient d'ailleurs, il faut le dire, accumulé les ruines. Domitien fit construire, achever ou restaurer un grand nombre de monuments publics : la Maison dorée, des thermes, un forum, une bibliothèque, un stade, un odéon, un arc triomphal orné de deux chars attelés d'éléphants, une statue colossale où il s'était fait représenter luimême sous les traits d'Hercule, le temple de la maison ilavienne, et celui de Minerve Chalcidique, etc. Mais le grand ouvrage de ce règne fut le temple du Capitole, rebâti avec un luxe prodigieux-. Là, comme en tout, perçait l'intolérable vanité du prince; il ne voulait souffrir, même sur les édifices qu'il avait simplement achevés, d'autre nom que le sien ; la dédicace de ces monuments était le prétexte de fastueuses cérémonies publiques, où l)(>mitien savourait avec délices l'encens grossier des éloges oi'liciels.

Belle matière pour Martial. On lui pardonnerait facilement d'enfler la voix, de dire que les sept collines de Home, chevauchant Tune sur l'autre, ou Ossa grimpant sur Pélion, atteindraient à peine la hauteur du palais impérial, de préférer les ouvrages de César au temple d'Kphèse, aux pyramides de Memphis, et à toutes les classiques merveilles

1. Dr Spect., 6, 7, M et 12 sqq: l.j, 17, 1"), 20, 2:{, 27 et 32. Cf. ICi^if/r., i, 7, 15, 23 et 49; v, 65; vi, \; vin, 2ti et :i5; ix, 72. Cf. Stacc, S/7r., ii, :j.

2. Siiél., Ifom., [') et 2(1; Dion Cass., lxvi et i.xvii; Mari., Ih- Spect., 1 et 2; Epif/r., vn, 01 ; vin, 30 et 39; ix, 2, 4, 21, 35, 65, 66 et 102; Stace, Silv., I, 1; m, 1, 166; iv, 3; etc.

vantées par l'antiquité ^ C'est de la phraséologie pompeuse qu'il faut pardonner à un homme venu de Bilbilis. Mais, selon son habitude, Martial mêle à tout cela de choquantes impertinences. Sa pièce la plus curieuse est celle qu'on pourrait intituler : La ùmtr/ucroute de l'Olympe. L'empereur a bfiti tant de temples aux dieux, qu'ils ne peuvent payer, ni les mémoires de l'entrepreneur, ni les honoraires de l'architecte : « César, si vous réclamiez, en votre qualité de créancier, ce qui vous est du par les dieux, quand même on ferait dans le ciel une enchère générale de tout ce qu'ils possèdent, Atlas ferait faillite, et c'est tout juste si le maître du ciel pourrait rembourser une partie de son passif. Il faut donc. César, attendre et patienter; car Jupiter n'a pas seulement, dans tous ses coffres, de quoi payer ses dettes-. »

C'est un des caractères de la tyrannie de Domitien d'avoir été hypocritement piétiste. Mais, en honorant les dieux, en relevant leurs sanctuaires, en instituant des corporations de prêtres, en affectant le zèle le plus dévotieux, il travaillait encore pour lui-même et pour son monstrueux orgueil; car il considérait les dieux comme ses pairs, et il réclamait hardiment sa place dans le collège sacré. Vespasien mourant avait ri de sa divinité; Domitien prit la sienne au sérieux. On égorgea des victimes devant ses autels ; il fut décidé par ordonnance qu'on l'appellerait seif/new'eUlieu\Lvs accusations de lèse-majesté furent terribles sous ce gouvernement, parce que dire un seul mot contre le prince, c'était toucher à la divinité; toute imprudence politique, toute allusion malsonnante devenait un véritable sacrilège.

On voit quel pouvait être le ton de la littérature césarienne sous ce régime de dévote terreur. Nous ne citerons pas les nombreuses pièces où Martial invoque le dieu

Page 1