‹ Les gens de lettres et leurs protecteurs à Rome [microform]Chapitre 195 sur 345 · Priscien, vf · texte numérisé non relu

Priscien, vf

4. AitnphU'tjm. — Suidas raconte que Trajan nomma Plutarque consul, et mit sous son autorité tous les magistrats de rillyrie. C'est un conte, selon toute apparence; mais il est possible que Trajan ait" suivi, avant d'être empereur, es Conférences que Plutarque lit à Home.

le délégua aux missions les plus difficiles, et le combla de titres honorifiques. Son élévation au consulat fut l'occasion de ce Panégyrique, où nous trouvons, un peu embelli par l'admiration, j'allais dire aussi par la tendresse, le tableau d'un des plus beaux règnes de l'histoire ^ Sur les rapports de Tacite avec Trajan, nous n'avons aucune information bien positive ; mais, assurément, l'ami intime de Pline, l'historien qui, dans les premières et les dernières pages de son.lywoA/, avait salué le régime de restauration qui commençait, avec une si pénétrante éloquence, fut distingué par le prince, reçut de lui des avances, et les accueillit autant qu'il pouvait convenir à une àme restée au fond un peu républicaine, quoique ralliée au pouvoir monarchique.

Un des hommes les plus écoutés de ce règne fut un rhéteur philosophe. Dion Chrysostome est le premier de ces néo-sophistes, tous brillants parleurs, et quelques-uns éloquents moralistes, qui tiennent tant de place au siècle des Antonins. On disait que Yespasien avait autrefois consulté Dion sur l'opportunité de rétablir la forme républicaine; cette histoire, probablement renouvelée delà légende virgilienne, est bien invraisemblable. Sous Domitien, quand presque tout le monde mentait pour plaire, ou gardait le silence, Dion se compromit publiquement par une apologie, où il osait prendre la défense d'un grand seigneur détesté du prince. Averti du danger, il quitta son costume de rhéteur, son nom dt\jà célèbre, et s'enfuit dans les provinces les plus reculées de l'empire, n'emportant avec lui qu'un discours de Démosthène, et le Phèdre de Platon. Il a se convertit » pendant ce long voyage, et le sophiste frivole, qui s'était moqué de Socrate et de Zenon, devint un moraliste missionnaire, quelque chose comme un prédicateur laïque, résolvant des

1. Orelli, 801 et 1172; Dion Cass., lxviii, 16; A. Vict., Epit.. 13; Plin., Pan. Traj., 47 et 49; L>., m, 8; v, 14; vi, 31 ; ad Traj., '')^; etc.

cas de conscience, attaquantlesabus, apaisant les querelles, semant partout des paroles viriles. Il était sur les frontières du Danube, quand on apprit, p;ir les courriers publics, le meurtre de Domitien. Les légions, très attachées à la maison flavienne, allaient se mutiner. Dion se fait connaître, et ce petit homme au corps chétif contient les soldats par la seule autorité de sa parole ; celui qui faisait cela ne pouvait pas être un misérable diseur de mots.

Dion revint à Ilome, où il trouva auprès de Trajan une extrême déférence ; la ville de Pruse, sa patrie, dut à son crédit l'organisation d'un sénat numicipal. Que Trajan Tait fait monter avec lui, connue le raconte Philostrate, sur le char duré qui servait au\ triomphateurs, je n'en voudrais pas répondre; qu'il lui ait dit un jour : « iMon cher Dion, je vous aime comme un autre moi-même », on peut bien ne pas reconnaître dans ce style sentimental le langage de Trajan ; mais il est certain que Dion fut écouté avec une bienveillance particulière. Il écrivit à l'intention de l'empereur, et probablement il prononça devant la cour quatre beaux discours, que nous avons encore, sur les devoirs et les vertus d'un bon prince ' .

Cependant, malgré ces marques de faveur données à quelques philosophes et hommes de lettres, il ne faudrait pas se méprendre sur le genre de pi'otection que Trajan accordait à la littérature. On se tromperait, si on voyait en lui un Auguste, qui suit de près le mouvement intellectuel de son temps, qui distingue dans la foule les écrivains d'élite, les attire, les groupe autour de lui, les pensionne, les discipline plus ou moins, et réussit à créer une littérature à peu près gouvernementale. Rien de pareil sous Trajan ; à coté de lui, ne cherchez pas de ^Mécène. A ce point de vue, Trajan n'est pas même un .Néron ou un Domitien, protecteurs actifs et intéressés des poètes mercenaires qui flattaient leur orgueil.

1. IMiiloslr., ViU' So/jh., i, 7; Apn/L, v, passim; Suidas, au mot « Dion »; Synésius, in Dionem; Dion Cliiys., Oral., surtout i-iv, xiii et xlv.

et travaillaient pour eux. Trajan favorisa surtout les lettres en leur laissant une entière liberté.

Ne croyons pas que ce fiit peu de chose, après cinquante ou soixante années, à peine interrompues, de servitude et de surveillance. Pour apprécier l'étendue de ce bienfait, réfléchissons que, si Domitien eût vécu vingt ans de plus, nous n'aurions ni les Annales et les Histoires de Tacite, ni les lettres de Pline, ni peut-être les Césars de Suétone, et les satires de Juvénal. Sous Domitien, aurait-on pu écrire, avec quelque souci de l'impartialité, le récit des guerres civiles qui avaient amené les Flaviens au pouvoir^? Qui donc eût osé raconter les crimes de Néron"-? « Domitien n'eût pas manqué, dit Pline, de prendre pour lui-même le mal qu'on aurait dit de son pareil. Mais nous pouvons maintenant faire justice, au nom du passé, des tyrans qui ne sont plus, et avertir les tyrans à venir, en leur montrant que le temps ne garantira pas leur mémoire contre la flétrissure ^ »

Les poètes furent médiocres, à part Juvénal. Nous ne croyons pas que Sentius Augurinus, Passiénus Paulus, le vieux général Spurinna, qui ajustait des vers pour occuper ses loisirs, le mimographe Yirginius Romanus, Calpurnius Pison, le patricien, et tant d'autres vantés avec bonne foi par les contemporains % fussent des écrivains éminents. Mais, s'il y avait peu de noms dignes de rester célèbres, la vie littéraire ne manquait pas d'éclat ^ Jamais les récitations n'eurent plus de succès, car on y lisait ce qu'on voulait. Le pouvoir ne demandait pas d'éloges aux poètes, et s'inquiétait fort peu de leurs petites méchancetés. Ce désintéressement hautain ou respectueux, comme on voudra, ne faisait pas le compte de

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