‹ Les gens de lettres et leurs protecteurs à Rome [microform]Chapitre 196 sur 345 · Pline, i, 10 et · texte numérisé non relu

Pline, i, 10 et

Martial. Après s'être mis en frais pour plaire aux nouveaux maîtres de Rome, il s'aperrut qu on ne prenait plus garde à lui, se découragea, et disparut dans la retraite. Un seul poète S à notre connaissance, eut l'idée de prendre pour sujet le règne de Trajan, qu'il était cependant si facile de louer, sans être, cette fois, suspect d'adulation et de bassesse.

La politique du laisser-dire profita surtout à l'éloquence. L'avocat, certain de n'être plus espionné par les délateurs, exerça son ministère avec honneur et liberté. De grands procès, en particulier la mise en accusation de quelques gouverneurs concussionnaires, lui ouvrirent des causes importantes. D'ailleurs la vie publique s'était réveillée; le sénat redevint une puissance, et les discours prononcés devant lui purent être autre chose que des llatteries au prince, des accusations de lèse-majesté, ou un vain formalisme de délibération. Sous l'influence de ces conditions favorables, on vit s'élever une foule d'orateurs de talent. Nous ne citerons pas ici leurs noms ; on en trouvera la longue liste dans les lettres de Pline, tableau vivant de l'éloquence à cette époque. Plusieurs étaient dignes de lutter contre Pline lui-même, et celui-ci rend hommage au mérite de ses adversaires, avec une loyauté et une courtoisie parfaites.

Le règne de Trajan, après celui d'Auguste, est la plus belle période littéraire de l'empire. Trajan ne Va pas faite, mais il la rendue possible. Une protection discrète, un petit nombre de faveurs habilement ménagées, pas trop d'ingérence et de gouvernement, beaucoup de liberté, n'est-ce pas à peu près le meilleur -régime qu'on puisse souhaiter pour les lettres?

1. Coniinius ou Caninius (Voy. Pline, Ep., vin, 4); encore n'est-il pas certain qu il ait exécuté son projet. - Annius Florus écrivit peut-être un poème sur les victoires de Trajan. - Voy., dans VAnthoL lat. (Riese, n. 392) quelques vers sur la guerre des Parthes ; mais rien ne prouve qu'ils soient du temps de Trajan.

Avec Hadrien, nous entrons dans des temps tout nouveaux. Même à Rome, la littérature latine s'efface; un hellénisme cosmopolite envahit tout; Claude ÉUen, né à Préneste, qui se vante de n'avoir jamais voyagé, et de n'être jamais monté sur un vaisseau', écrit cependant en grec; c'est en grec aussi qu'un empereur notera ses Pensées^ et que le philosophe gaulois Favorinus prêchera la morale-. La poésie est presque abandonnée ; à peine, dans une durée de quatre-vingts ans, est-il possible de recueillir sept ou huit noms très obscurs; après Juvénal, il n'y a plus rien. L'érudition, sous toutes ses formes, s'installe dans la littérature. Les archéologues, les remueurs de vieux documents, les bibliomanes, attardés sur des rouleaux vénérables, donnent le ton et ramènent le langage à un archaïsme artificiel. Les grammairiens remplissent les thermes, les portiques, les vestibules des palais, et parlent avec autorité, comme s'ils avaient entre les mains les affliires de TKtat. Les sophistes promènent de ville en ville leur rhétorique voyageuse, fastueuse et sonore. Les philosophes occupent les chaires publiques, entrent dans les conseils des princes, sermonnent, convertissent les uns, font rire les autres. Jamais, sans doute, rhéteurs et philosophes n'ont plus occupé l'opinion et gouverné les esprits; jamais ils n'ont eu tant d'influence, ou gagné tant d'argent. Ce n'est pas un grand siècle, malgré Plutarque et Lucien ; c'est un siècle très singulier et très amusant.

Hadrien résume les principaux caractères de cette époque. Il tient de Fronton, pour sa manie de l'archaïsme; de Pausanias, pour sa curiosité rétrospective ; d'Aulu-Gelle et de Suétone, pour son érudition universelle; de Lucien, pour sa fine et caustique ironie. On trouverait en lui un sophiste, un grammairien, et même un philosophe. Son palais ne désemplissait pas de gens de lettres, de savants

Page 1