‹ Les gens de lettres et leurs protecteurs à Rome [microform]Chapitre 206 sur 345 · Philostr., Vit., ii, 7, Ilerm.; ii, 8, Philag · texte numérisé non relu

Philostr., Vit., ii, 7, Ilerm.; ii, 8, Philag

le sophiste Ptolémée reçut même le sobriquet de Marathon, pour sa manie de mettre partout, à temps et à contretemps, du Xerxès et du Thémistocle*.

Notre dessein n'est pas ici de décrire en détail les procédés de la sophistique, cette mise en scène savante, cet art d'organiser le succès, ce costume théâtral, ce débit étudié, cette prononciation nonchalante et musicale, ce style à antithèses et à petits effets, tout ce charlatanisme, où beaucoup de talent se mettait au service de tant de frivolité. Nous ne dirons rien non plus de la rivalité des rhéteurs, des artifices mis en œuvre pour monter les succès, et se disputer les élèves. Nous aimons mieux laisser Eunape, un de leurs historiens, nous raconter lui-même une grande cérémonie oratoire, qui résume assez bien tout ce qu'on sait de la néo-sophistique.

Prohérésius, un des rhéteurs les plus célèbres du quatrième siècle, avait été banni d'Athènes par le crédit de ses rivaux. Un nouveau proconsul lui permit cependant d'y rentrer, et convoqua tous les sophistes à une séance, où Prohérésius devait donner une preuve décisive de sa capacité. Celui-ci déclara qu'il accepterait un sujet choisi par ses adversaires ; on lui proposa, bien entendu, un thème chétif, ridicule, dont il semblait impossible de rien tirer de raisonnable. « Prohérésius les regarda de travers, et, se tournant vers le proconsul, pria le magistrat avec instance de lui accorder, avant que l'action fut engagée, oe qu'il demanderait de juste : « Rien de convenable M ne vous sera refusé, » dit le proconsul. « Eh bien! » dit le sophiste, qu'on me donne deux des sténographes » dont l'office est d'écrire les débats des tribunaux, » et qu'ils se placent au milieu de l'assemblée, pour » me prêter aujourd'hui leur ministère. » Le proconsul y ayant consenti, les scribes les plus habiles s'approchèrent,

\. Luc, Prœc. Bh., 18; Jup. Trag., 32; Philostr., T7/., i, 21, Scop.: t, 2S, PoL ; II, 15, Ptol. Cf. i, 22, Dion. Mil.

et s'établirent de chaque côté, prêts à écrire ; mais personne ne savait où Prohérésius en \oulait venir, ce Je » demande maintenant, dit-il, une chose plus difficile, » c'est qu'on s'abstienne de tout applaudissement. » Le proconsul céda encore à ce nouveau caprice, et défendit d'applaudir, sous des peines sévères.

)) Alors le sophiste commença à faire couler un fleuve d'éloquence, finissant chaque période par une chute sonore. Les auditeurs, qui d'abord avaient gardé par force un silence pythagoricien, se taisaient maintenant de stupeur et d'admiration; mais l'assemblée était pleine de sourdes rumeurs^ et de soupirs étouffés. Cependant Prohérésius avait donné l'essor à son éloquence ; il voguait à pleines voiles, et dépassait tout ce que l'opinion peut attendre d'un mortel ; il arriva ainsi à la seconde partie de son discours. Le sophiste allait achever les développements du sujet, quand, possédé d'une espèce de divinité, il abandonne le reste comme indigne d'une démonstration, et se lance dans la thèse contraire. A peine les sténographes pouvaient-ils le suivre; les auditeurs gardaient difficilement le silence, et le grand fleuve d'éloquence coulait toujours. Alors, regardant les sténographes : « Voyez bien y) si j'ai retenu tout ce que j'ai dit jusqu'à présent. » Et, sans broncher sur un seul mot, il répéta le même discours, dans l'ordre même où il l'avait prononcé.

» Dès lors le proconsul n'eut plus la force de respecter lui-même la loi qu'il avait faite, et l'assemblée ne redouta plus les menaces du magistrat suprême. Tous ceux qui étaient là embrassaient la poitrine du sophiste comme la statue de quelque divinité ; les uns lui baisaient religieusement les mains, d'autres les pieds; on l'appelait dieu; on le comparait à Mercure, qui préside à l'éloquence. Quanta ses adversaires, comme renversés par la jalousie, ils gisaient à terre, et pourtant quelques-uns, quoique écrasés, ne pouvaient s'empêcher de le combler de louanges. Le proconsul, avec ses gardes et toute l'as-

semblée, le reconduisit hors de l'amphithéâtre avec honneur. l*ersonne n'osa plus parler contre Prohérésius, et tous, comme frappés de la foudre, lui abandonnèrent le premier rang^ »

On voit, par la conclusion de cette séance mémorable, ce que le rhéteur pouvait attendre du fanatisme de son public. A ce même Prohérésius, Rome érigeait une statue avec cette inscription : Uome^ reine des choses^ au roi de Véloquvnce. Julianus portait presque officiellement le titre de roi d' Athènes-. L'arrivée dans une ville d'un sophiste voyageur mettait tout en révolution ; les ouvriers même quittaient leurs métiers pour aller l'entendre. Une vacance de chaire était un gros événement ; on prenait parti pour les candidats, on discutait publiquement leurs titres respectifs, on attendait le décret de nomination avec impatience. Les rhéteurs étaient traités en divinités; on leur faisait des légendes. On disait qu'Antiochus passait une partie des nuits dans le temple d'Esculape, pour s'entretenir avec le dieu; que le tonnerre, étant tombé sur le berceau où Scopélianus enfant dormait avec son frère, avait tué celui-ci, mais n'avait osé toucher au futur sophiste ^ Quant aux témoignages matériels d'admiration qu'on donnait aux sophistes, c'étaient des trépignements, des cris inarticulés, tout ce que le délire le plus exalté peut aujourd'hui suggérer à un Espagnol pour son torero favori. Les sages, attristés de ce culte déraisonnable, insistaient vainement sur l'inconvenance de ces manifestations grossières^ qui pouvaient faire croire aux passants qu'on applaudissait, non pas un maître de la parole, mais un joueur de flûte ou un danseur*.

L'habitude d'être sans cesse en évidence, d'être adulés, gâtés par l'opinion, produisait à la longue, chez les so-

Page 1