‹ Les gens de lettres et leurs protecteurs à Rome [microform]Chapitre 208 sur 345 · Philostr., Vil. Soph., i, 2o; u, 10, eipassim · texte numérisé non relu

Philostr., Vil. Soph., i, 2o; u, 10, eipassim

L'étalage d'un grand luxe, d'une large existence, d'une prodigalité fastueuse était presque une nécessité et un devoir de la profession de rhéteur. Par patriotisme local ou par ostentation, beaucoup de sophistes devenaient les bienfaiteurs des cités grecques, restauraient les monuments en ruine, ou en élevaient de nouveaux. Hérode Atticus, qui fut en toutes choses, d'après Philostrate, le prince des rhéteurs, est le plus fameux de ces sophistes constructeurs. Il bâtissait des aqueducs à Olympie et à Canisium, à Delphes un stade en marbre pentélique, à Corinthe un théâtre, à Athènes un grand nombre de monuments, entre autres un temple à la Fortune, et^ au pied de l'iVcropole, un théâtre avec un toit d'ébènC; en l'honneur de sa femme Régilla. Nicétès perçait des rues nouvelles à Smyrne ; Damianus joignait le temple d'Éphèse à la ville par une galerie couverte, d'un stade de longueur*.

C'était souvent avec les millions de l'empereur que s'exécutaient ces ouvrages d'utilité publique ; mais le sophiste les avait demandés^ et son crédit les avait obtenus. Dion à Pruse, Polémon à Smyrne purent, à leur aise, transformer leur ville et l'embellir. Cinquante ans plus tard, Smyrne était ravagée par un tremblement de terre, et c'est encore aux prières d'un autre rhéteur, ^lius Aristide, que le prince accordait les ressources nécessaires pour sa restauration.

Le sophiste rendait d'ailleurs aux cités helléniques, espèces de petites républiques municipales, pleines de vie, jouissant d'une assez grande autonomie sous la suzeraineté impériale, bien des genres de service. Il était, cela va sans dire, leur ambassadeur nécessaire auprès du prince. Quand l'empereur l'avait renvoyé avec des présents et des honneurs^ il restait l'intermédiaire officieux entre le pouvoir contrai et sa patrie de naissance ou d'adoption,

1. Suidas, au mot « Hérode »; Pausan.,i, 19; vu, 20; x, 32, etc.; Philostr., Vit. Soph., II, 1; II, 10; ii, 23. Cf. ii, 4; u, 19; etc.

au point de balancer quelquefois l'autorité du proconsul. Le sophiste était aussi le censeur, le conseiller, et surtout le pacificateur de la cité. Les villes grecques, turbulentes, pleines d'intrig-ues, partagées en factions, d'autre part jalouses les unes des autres, séparées par des intérêts sérieux ou par des futilités, étaient souvent agitées de révolutions intestines, ou en lutte les unes contre les autres. Les sophistes les plus influents passaient une partie de leur vie à y ramener la concorde, ou à les réconcilier entre elles; c'était une bonne œuvre, et l'occasion d'un beau discours. DionChrysostome trouva, dans cette mission sociale, ses plus nobles triomphes ' .

Le sophiste n'était pas toujours récompensé de ses bons offices. L'histoire de Dion Chrysostome, d'IIérode Atticus, est pleine de leurs démêlés avec les villes qu'ils avaient enrichies. L'ingratitude des Athéniens envers llérode alla jusqu'à une grossièreté brutale; Dion fut réduit à se justifier des services qu'il avait rendus aux Pruséens". Mais, en général, rien de plus brillant, rien de plus honoré que la vie municipale d'un sophiste; quelques-uns étaient, à la lettre, les arbitres suprêmes du gouvernement de leur cité ; on les nommait archontes^ pontifes, « curateurs des Panhellènes ». Ils figuraient au premier rang dans les grandes cérémonies nationales, où ils portaient la parole au nom du peuple grec. On inventait pour eux des témoignages extraordinaires de déférence et de respect, llérode Atticus avait convu un violent chagrin de la mort de sa fille Panathénaïs; les Athéniens, alors réconciliés avec lui, firent tout au monde pour lui montrer la part qu'ils prenaient à sa douleur; ils aUèrent jusqu'à effacer du calendrier le jour anniversaire de la mort de Panathénaïs. L'empire était couvert des statues des sophistes. On leur faisait des funérailles magnifiques,

1. Philostr., 17/., i, 24; I). Chrys., Orat., surtout xxxviii et xxxix; JEX. Arist., Orat., xlii: etc.

î. IMiilustr., Vit. Soph., ii, 1; \). Chrys., Ora/., xi.v sqq.

et on leur élevait des tombeaux. Enfin il n'y eut guère, au second siècle, d'hommes plus admirés^ plus riches et plus puissants.

Cette extrême importance des sophistes dans la société gréco-romaine nous prépare à comprendre l'intérêt que tous les empereurs, sans exception, ne cessèrent de leur porter. Ils furent ostensiblement leurs protecteurs, si ce mot n'est pas déplacé^ quand il s'agit d'aussi gros personnages que les sophistes.

N'allons pas croire, en effet, qu'un lïérode Atticus eût devant Marc-Aurèle l'humble tenue d'un Martial en présence de Domitien, ou se crût obligé de parler du pouvoir comme Ovide, d'un ton humble et soumis. Avancer que le rhéteur grec traitait avec le prince de puissance à puissance, c'est assurément trop dire ; mais celui que la multitude venait de baiser comme un dieu, qui disposait de la puissance attachée soit à la richesse, soit à la maîtrise de l'opinion, savait rester sur son piédestal. Le sophiste louait quelquefois l'empereur, quand il le haranguait à son entrée dans une ville de l'Orient, quand il était admis, comme Dion Chrysostome, à parler devant la cour, quand le prince venait le surprendre dans son école ; il lui arrivait même de prononcer le panégyrique du prince dans toutes les règles, mais de la même manière que Pline avait fait celui de Trajan, sans soupçon de courtisanerie.

Le sophiste était si plein de son importance, qu'il forçait même cette attitude indépendante^ et qu'il la tournait à un peu d'impertinence. Nous avons déjà parlé de ce rhéteur, qui s'indignait de n'être pas remarqué par le prince, et le faisait sentir par un mot arrogant, ^lius Aristide, lorsque Marc-Aurèle vint à Smyrne, refusa de se déranger pour rendre ses devoirs à l'empereur, parce qu'il était fort occupé ce jour-là. Mais on racontait des choses bien plus curieuses encore. Un soir, Antonin arrive à Smyrne, demande quelle est la meilleure maison de la ville : on lui nomme celle du sophiste Polémon; il s'y installe tranquillement avec sa

suite. Mais le rhéteur revient au milieu de la nuit, fait un grand vacarme devant chez lui, et force Tintrus à déguerpir sans délai ^ Antonin n'était pas encore empereur; mais il était déjà proconsul d'Asie, et candidat possible à Tempire. Le reste de cette aventure a bien l'air d'un conte; l^iilostrate ajoute qu'Hadrien, instruit de l'aventure, fut inquiet pour le sophiste des suites que pourrait avoir cette fantaisie, lorsque Antonin serait au pouvoir; il déclara, dans son testament, que l'adoption de celui-ci lui avait été conseillée par Polémon. Mais ces inventions prouvent encore le crédit des sophistes*. Philostrate n'imaginerait pas qu'Hadrien a pris l'avis de Polémon, s'il n'eût été avéré que les sophistes approchaient les princes de très près, et en étaient écoutés.

Les témoignages de cette faveur surabondent' dans l'histoire des sophistes. Il faut compter d'abord les avantages positifs qui sont attachés à la profession même de rhéteur : les chaires grassement rétribuées, surtout celles d'Athènes et de Rome, placées au sommet de l'enseignement public, la charge de précepteur des enfants du prince, les immunités fiscales, l'exemption des tutelles onéreuses, les pensions alimentaires prises sur les revenus du Musée égyptien, sur les budgets municipaux, ou directement sur le trésor de TKtat. Il n'y a pas de fonction, si élevée qu'elle soit, à laquelle le sophiste ne puisse prétendre. Ilérode Atticus, et, parmi les rhéteurs latins. Fronton, Aufidius Yictorinus, arrivent au consulat; l'idée ne vient à personne qu'ils soient au-dessous de leur dignité. Beaucoup de sophistes entrèrent dans les rangs supérieurs de la chancel-

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