‹ Les gens de lettres et leurs protecteurs à Rome [microform]Chapitre 224 sur 345 · Philostr., Vit. Soph.^ ii, 1. Cf. D. Cass., lxxi · texte numérisé non relu

Philostr., Vit. Soph.^ ii, 1. Cf. D. Cass., lxxi

l'opinion publique était étonnée du zèle de l'empereur, et de l'importance toute nouvelle que la philosophie avait prise sous son gouvernement.

Ce fut, en effet, le règne des stoïciens ; ils pullulèrent. On se faisait philosophe pour avoir les faveurs du pouvoir, les pensions, les immunités, les chaires grassement rétribuées ; des charlatans vantaient leur stoïcisme pour être enrichis par l'empereur. Lucien fait probablement allusion à cette invasion de philosophes avides et quémandeurs, dans ce piquant tableau où il nous montre toute une armée de porte-barbes, attirés par Tappàt d'un gâteau de sésame. On ne voyait partout que des besaces, des manteaux et des bâtons. Marc-Aurèle appela quelques-uns de ses anciens m.aîtres aux plus hautes fonctions; Claudius Maximus fut proconsul d'Afrique; Junius Rusticus, nommé préfet de Rome, consul pour la seconde fois, était le confident de sa politique la plus secrète \

Le gouvernement des philosophes fut assez mal accueilH. Sans doute, nous croyons qu'on a beaucoup grossi, sur le témoignage partial de Lucien, l'hostilité de l'opinion contre la philosophie. Tout le monde connaît ces tableaux de mœurs inoubliables, ces pittoresques pamphlets, où l'indignation et la moquerie ne se lassent jamais. Cependant Lucien luimême a soin de nous avertir qu'il n'en veut pas à la philosophie, mais aux imposteurs qui se couvrent de son nom; il fait un grand éloge de Démonax et de Nigrinus ; il dit que le costume de philosophe est assez généralement honoré ; enfin, il est obligé de convenir, — et cet aveu est chez lui capital, — que les philosophes les plus médiocres valent encore mieux, à tout prendre, que la plupart des autres hommes, et qu'ils sont préservés des grandes fautes par le respect de leur habit'. 11 n'y avait pas si longtemps que

{. Capit.,yl»^/'/»7.,2, 3, 2:iet26;lIérod.,ii. 1; D. Cass., lxxi, 35; Luc, Eun., 3 sqq.; Paras., 52; Dati., 31; Suidas, au mut « Sextus »; Thémist., OraL, im et xvii; Diy., L. xlix, T. i, 1, § 3; Apul., ApoL, 19; etc.

2. Bis accus., 8; Pisc, 11, 15, 22 et 31; Fugit., 3, 12 et 14; Mgr. et Dew., passim; etc. •

Sénèque avait dit : « La philosophie est chose si vénérable et si sainte, qu'elle plaît, même dans ses contrefaçons ; les plus méchants ne peuvent s'empêcher de lui marquer quelque déférence ^ » Depuis que la philosophie, renonçant à s'enfermer dans les disputes de l'école, n'était plus une simple recherche scientifique, un luxe de l'esprit, une distraction élégante, qu'elle était entrée dans l'usage de la vie, qu'on lui avait demandé des lumières pour se conduire, des espérances, des consolations ; depuis qu'elle avait donné, sous les premiers Césars, tant d'exemples de courage, et que les Thraséas, les Helvidius, les Démétrius, les Épictète, les Dion Chrysostome avaient popularisé son ministère, elle s'imposait au respect du grand nombre.

Cependant, toute exagération écartée, il faut bien reconnaître que les diatribes de Lucain devaient répondre à un certain état de l'esprit public ; sans cela, ces éternelles moqueries seraient devenues fastidieuses, et même n'auraient pas été comprises. Si les philosophes n'étaient pas, comme il le dit sous mille formes, un objet de mépris pour tout le monde, l'opinion moyenne leur était, en somme, médiocrement favorable. Ce n'est pas ici le lieu d'en rechercher toutes les causes. Il suffit de remarquer que les jugements de la société gréco-romaine sur les philosophes étaient alimentés par deux grands lieux communs, Tun très frivole, et l'autre, au contraire, très sérieux : on riait de leur costume bizarre ; on croyait surprendre des contradictions grossières entre leurs principes et leurs mœurs.

Les sectes philosophiques, en particulier les stoïciens et les cyniques, avaient adopté une tenue dont on plaisantait beaucoup : un manteau court, jeté sur les épaules, et une très longue barbe. Les adeptes d'un ordre infime, ces forgerons et cardeurs qui, du jour au lendemain, devenaient philosophes, y ajoutaient une besace et un bâton; les plus fanatiques ou les plus habiles marchaient sans chaussures,

\. Ep. ad LiiciL, 14 et 55.

LES GtNS DK LETTRES.

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et veillaient à ce qu il y eût quelques trous à leur manteau. C'étaient là les insignes de la corporation, auxquels le peuple et les enfants reconnaissaient un philosophe ; si quelqu'un se faisait philosophe, on disait qu'il « prenait le manteau». Lucien note, comme une singularité honorable, que Démonax était vêtu comme tout le monde. Cet accoutrement, sujet d'édification pour les simples, était pour les autres un thème de plaisanteries sans fin'. Les chrétiens s'en moquaient; Tatianus disait aux païens de son temps : (( Qu'ont donc vos philosophes de si grand ? Je ne vois rien chez eux d'extraordinaire, si ce n'est leur longue barbe, et leurs ongles aussi allongés que la griffe des bétes. A les entendre, ils n'ont besoin de rien; il leur faut cependant un tanneur pour leur besace, un tourneur pour leur buton, un tailleur pour leur manteau, des riches et des cuisiniers pour leur gourmandise". »

On reprochait encore aux philosophes de vivre autrement qu'ils parlaient. Ce grief était bien ancien; les hommes qui font profession de vivre mieux que les autres sont naturellement surveillés déplus près, et les moindres fautes, auxquelles personne ne prendrait garde chez ceux qui n'ont pas pris le même engagement, leur sont reprochées comme une inconséquence et une hypocrisie. Antigone avait raison de dire à ce cynique qui lui demandait de l'argent : « Il est inexcusable de quêter une pièce de monnaie, quand on dit sur tous les tons qu'on la méprise ; tu as pris ce rôle, il faut donc le jouer jusqu'au bout^ » L'esprit romain, surtout pratique et logique, était vivement choqué de cette contradiction \ Sénèquc lui-même fut obligé de rendre raison à ses ennemis, qui l'accusaient de vivre d'une manière peu

1 Philo^tr., Vit. ApolL, v, 38; vi, 3; vu. 15; Luc, Dem.,^; Bis Accus., C, et passim; Capit., Ant. PhiL, 2; D. Cass, lxvi, 12; A. GelL, ix, 2; etc.

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