CHAPITRE V
De quelques institutions littéraires officielles
ou demi-officielles.
Les Lkctuiœs pi:bi.iqi:es, leur or'janisatioii, leur code. L'empire les encourage : le patroi)a*,'e des récitations entre dans la tradition césariennt! : Auguste, Claude, Néron, etc. Quelcjnes exemples de lectures séditieuses : iMaternus. — Les Dkglamatio.ns i'ubliquks et les empereurs. — Les CoNCOuiJS LixTKitAruKs. Pas de véritaljles concours avant rempire. Tarpa et le jury de la ])il)li()théque palatine. Règlements de Ciligula pour le concours de Lyon. Jeux nrroniens. Jeux capitolins; éclat de cette solennité; concours d'enfants : la « copie de Sulpicius ». Jeux aWains. — Les liuJLiOTiiKQUKS publiques. Projets de César. Fondation de la Palatine^ d<^ VOctavieiine, de Vripienne, etc. Conservateurs et employés des bibliothèques; quels services elles rendaient à la politique impériale. — Autres institut i<uis littéraires diverses. — L'ENSEiG.NEMr.NT PUBLIC. Avaut Tempiie, décrets contre les i)hilosophes et les rhéteurs; peu de succès de ces mesures intolérantes. César donne le droit de cité aux professeurs étrangers. Vespasien subventionne à Home quelques rhét»'urs. Organisation d'un enseignement d'Etat par Hadrien. Antonin et leurs successeurs; chaires officielles, pensions de retraite, bourses d'études, etc.; immunités et honneurs des professeurs reconnus. Au quatrième siècle, nouvelles lois sur les immunités.— L'Athénée de Home. Uôlc multii^le de cet institut; cours, conférences, déclamations, lectures, etc.
On doit comprendre maintenant à quel point la protection des lettres a été à Rome inséparable de l'idée qu'on se faisait de la souveraine puissance. Les Césars et les Flaviens se soiU occupés surtout des poètes ; le tour des rhéteurs, des grammairiens et des philosophes est venu plus tard, avec l'avènement des Antonins, ou plutôt avec l'avènement d'autres idées et d'un autre idéal. Les uns ont exercé ce patronage avec modération ; les autres, comme Domitien, n'auraient voulu qu'une littérature complètement
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asservie à leur vanité. Avec des tempéraments très variés, la main mise des empereurs sur le gouvernement des lettres est un fait presque sans exception. Mais ce n'est pas tout encore. Outre les marques personnelles de faveur que les princes ont données aux écrivains de leur règne, ils ont fondé des créations littéraires, bibliothèques, concours, chaires publiques; ils ont aussi patroné d'autres institutions d'un caractère moins ofliciel, connue les lectures et les déclamations. Notre travail resterait incomplet, si nous n'en disions pas au moins quelques mots. Pour rester dans l'esprit général de ce livre, nous ferons voir surtout quel bénéhce la politique impériale pouvait attendre de ces formes nouvelles du patronage littéraire.
Vers les derniers teujps de la République, les poètes se réunissaient déjà pour causer des ouvrages les plus récents. Ils s'étaient même organisés en collè(jc; on se souvient que, dans ces libres conférences où se confondaient tous les rangs, où les grands seigneurs se mêlaient aux plébéiens et aux affranchis, Attius n'entendait pas s'incliner devant une autre supériorité que celle du talent*. Nous savons aussi que Livius Andronicus et Knnius faisaient l'essai de leurs œuvres, non pas sans doute devant le grand public, mais devant un cercle restreint, en présence des illustres patrons qui s'intéressaient à leurs travaux. Quelquefois, dans les repas de la liante société, on offrait à ses convives la primeur. d(is nouveautés littéraires; Cicéron, envoyant à Atticus son traité de la Gloire, le prie d'en détacher quelques pages, et de les faire lire à sa table, devant des hommes de goût triés avec soin-.
Lusage de lire à un auditoire d'élite une page de poésie, un fragment d'histoire ou de philosophie, un discours même, soit pour en essayer Teffet, soit pour offrir à ses amis un délicat plaisir, n'était donc pas inconnu avant l'em-
\. Voy. plus haut, liv. I, ch. i.
2. Val. Max., UI, vu, 11; Suét., Gramm., 1; Cic, ad Attic, xvi, 2.
pire. Mais PoHion eut l'idée de donner plus d'appareil à cesrécilations\ et d'en faire des solennités littéraires où étaient admis les écrivains de profession, les simples amateurs, et quelquefois les clients de celui qui invitait le public à ce divertissement d'un nouveau goût. Horace a même l'air d'insinuer en plaisantant que des débiteurs gênés assistaient avec zèle aux lectures faites p(U' un riche créancier, et que leurs applaudissements consciencieux attendrissaient celui-ci, et le rendaient plus coulant sur le chapitre de l'échéance'. Cette espèce de confrérie eut ses règlements, son cérémonial, son point d'honneur, son esprit de corps, ses hdèles. Cependant beaucoup de gens, venus un jour par complaisance à une récitation, égarés dans un monde qui n'était pas le leur, ne comprenant rien à ces intonations étudiées, à ces jeux de physionomie, à cette gesticulation précieuse, s'ennuyaient ferme, regardaient du coin de Tœil la porte de sortie, et laissaient échapper des signes d'impatience qui scandalisaient fort les habitués de l'endroit \
Les récitations gardèrent leur faveur pendant toute la durée de l'empire. Déjà, sous Auguste, elles avaient un grand succès : « Ma barbe avait à peine été coupée une ou deux fois, dit Ovide, que je lisais déjà mes vers au peuple romaine » Un des ennuis de son exil était de n'avoir per.sonne à qui lire ses ouvrages. Mais le temps de la vogue des récitations fut surtout cette période de dilettantisme littéraire à outrance, qui va du règne de Néron aux premiers Antonins. L'institution fut alors organisée; elle eut son étiquette, son petit charlatanisme codifié ; on recommandait au lecteur teUe façon d'entrer, de se tenir debout, de développer son manuscrit, de prononcer les mots, de recevoir les applaudissements; c'était une science qui ne