‹ Les gens de lettres et leurs protecteurs à Rome [microform]Chapitre 256 sur 345 · Ovide, Trist., IV, x, u · texte numérisé non relu

Ovide, Trist., IV, x, u

s'acquérait que par l'usage, et sur laquelle on consultait les liomnies compétents. IJeauconp riaient de ce formalisme méticuleux ; mais quelques-uns le prenaient au sérieux, et les récitations étaient pour eux une des plus grosses aiî'aires de la vie sociale. Les riches prêtaient avec plaisir^ pour ces solennités, une des pièces de leurs vastes maisons; mais il v avait aussi à Rome des salles spéciales, des auditoires^ les unes peut-être publiques et gratuites, d'autres louées sans duute par des entrepreneurs qui exerçaient ce genre d'industrie. Nous ne parlons pas ici, bien entendu, de ces bohèmes de la littérature, l'anaticjues dangereux qui raccolent au passage des auditeurs ébahis ; ce sont de misérables gate-métier^ avec lesquels un poète qui se respecte ne fraye pas, et qui compromettent, par leurs extravagances, le prestige des récitations comme il faut.

Les écrivains bien posés ne jetaient pas leurs beaux vers aux foides banales de la rue. Après avoir loué ou emprunté une salle convenable^ ils avaient soin d'y faire porter des banquettes pour l'auditoire, et pour eux-mêmes une estrade. Des afliches annonçaient le jour et l'heure de la récitation; on avertissait par lettres personnelles, ou iui moins par circulaire, les amis intimes et les personnages de marque dont la présence était particulièrement désirée. Ouand le moment de la récitation était arrivé, quand l'auteur, timide et rougissant, ayant bu quelques gorgées d'une potion adoucissante, s'avançait avec son manuscrit déroulé, il ne lui restait plus guère qu'à recueillir de faciles bravos'.

Ordinairement, rien n'était plus frivole que cette manière de consulter l'opinion. Le but apparent et avoué des

1. V'oy., sur cette queslicn, Qiiint., ii, îl ; x, 1, 36; Plin., Ep., vi, 17; Dial. Oral., 9; Suél., Claud.,\\\ VitaJuven.

2. Nous n'avons pas, on le comprend, Tinlention de faire ici une monographie des n'-ritation:^ a Home. Nous nuns bornons à un aperçu très somninire. (Voy. aussi plus liaut liv. III. <li. i.) — Consulter surtout Pline et Martial, passiin; Juv., vu; Perse, i; Dial. Oral., 9; Sén., Ep., 95; etc.

lectures était, en effet, de prendre l'avis des auditeurs, et de mettre à profit leurs observations pour faire, au livre qui allait paraître, d'heureuses corrections : « Les juges même les moins délicats sont encore redoutables, disait IMine, car il y a, dans la force du nombre, je ne sais quelle sagesse générale qui en impose. Chacun de ceux qui nous écoutent peut avoir un jugement médiocre; ensemble, ils en ont beaucoup. Voilà pour le peuple; mais moi je lis devant des auditeurs de choix, dont je puis consulter l'air et le visage, dans le goût desquels j'ai confiance, que j'estime individuellement, et que je redoute réunis. La crainte est un correcteur sévère. La seule idée que nous lirons cet ouvrage en public, que nous comparaîtrons dans un auditoire, nous met en garde contre bien des fautes. Pâlir, trembler, regarder autour de soi des gens qui nous écoutent, c'est se garantir contre la négligence '. » Pline était certainement de bonne foi ; mais quand on l'entend lui-même combler d'éloges, sans aucune restriction, les vers certainement assez médiocres qu'il venait d'entendre dans une récitation-, on ne croit plus guère à l'efficacité de cette prétendue censure; il semble que le grand souci des auditeurs était surtout d'imaginer des témoignages un peu nouveaux d'admiration.

Des hommes qui vivent surtout par l'imagination, comme les poètes, avant tout désireux de bruit, enfants gâtés qu'il faut prendre par les caresses et les douceurs, ne pouvaient résister à l'ivresse de ces succès mondains. Paraître devant le public, savourer le plaisir d'être auteur, jouir, non pas de cette réputation qui se forme obscurément, par le travail des années, dans la conscience populaire, mais de cette gloire soudaine et retentissante qu'un seul grand succès suffit à étabhr, que pouvait-il y avoir de plus séduisant pour le commun des écrivains, vivant au jour le jour d'une renommée sans profondeur, mais éclatante?

1. Plin., Ep., vir, 17. Voy. encore les mêmes idées dans Ep., v, 3 et viii, 19.

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