Plin., Ep., I
allusion plaisante h son goût pour le vin, l'appelaient en riant Blherlus Caldius Mero\ il n'entrait pas dans leur pensée de blesser profondément leur général, qu'ils adoraient, et sans doute cette saillie de sous-officiers en gaieté faisait sourire Tibère. Eh bien î presque toujours, les injures que les Romains disaient à leur gouvernement, et les plaisanteries qu'ils se permettaient contre lui n'avaient pas, au fond, des intentions beaucoup plus méchantes. Auguste fut certainement aimé du peuple, et cependant un jour, en plein théâtre, la foule applaudit un mot où l'on crut voir une insulte à ses mœurs privées-. On ne peut douter que ces pamphlets, testaments satiriques, lettres injurieuses, qui pleuvaient sur l'héritier de Jules César, n'aient été lus avec plaisir même par ceux qui s'étaient ralliés sans aucune arrière-pensée au gouvernement d'Auguste.
En résumé, quelques-uns disaient du mal de l'empire parce qu'ils le haïssaient, la plupart pour le simple plaisir de faire des épigrammes, sans y chercher d'autres conséquences. Les premiers nourrissaient contre le régime une antipathie réelle, les autres, tout en l'acceptant tel quel, se réservaient le droit de le juger à leur aise. Rien n'est plus agréable, dit-on, que de médire un peu du prochain ; mais, quand le prochain est notre maître, il paraît que le plaisir est double. On oublie un instant sa chaîne, à mal parler de celui qui en tient l'autre bout.
Dans une ville comme Rome, où la culture littéraire était si raffinée, où la poésie, les lectures publiques, la déclamation, tous les genres de plaisir intellectuel avaient les faveurs de la mode, l'opposition c(»ntre le pouvoir, qu'elle fut sérieuse ou non, devait prendre une forme littéraire. Ces beaux esprits qui n'aimaient pas l'empire, ou qui s'imaginaient le détester, avaient nécessairement mille façons
ingénieuses de le dire. En effet l'opposition, à Rome, bien que toutes les classes y aient plus ou moins participé,
4. Au lieu (le Tihcviiis Claudius Xero (Siiét., Tib., 42). 2. Suél., Oci., C8.
paraît être venue surtout des hommes qui, par profession ou par goût, se sont occupés de la culture des lettres.
Je sais bien que cela ne répond pas tout à fait à la première idée que laisse dans l'esprit une vue rapide de la littérature romaine. En commençant à Virgile et Horace, qui ont notablement contribué, nous l'avons dit, à FaiTermissement du régime impérial, pour finir à Claudien, qui chante encore Ilonorius et son ministre Stilicon, quand déjà l'empire est entamé par les barbares, on aperçoit en foule des écrivains dévoués au gouvernement. Un petit nombre, comme Tite Live et Tacite, ne sont pas gagnés au pouvoir nouveau sans quelques réserves; mais on voit très peu de contradicteurs déclarés. On dirait même, au premier abord, que la littérature a été presque tout entière acquise à l'idée
césarienne.
Un pareil jugement serait loin d'être juste. On peut affirmer sans hésitation que les exemples de fierté et même de résistance, chez les écrivains de l'empire, sont au moins aussi nombreux que les exemples de servilité. Seulement les flatteurs s'appellent Ovide, Velléius Paterculus, Yalère Maxime, Quintilien, Silius Italiens, Stace, Martial, Claudien, Ausone. Tous ont un nom dans les lettres ; nous avons leurs écrits, et nous pouvons lire encore aujourd'hui les témoignages de leur complaisance, tandis que les ennemis du pouvoir sont, en général, beaucoup moins connus. Quelques œuvres importantes, comme les tragédies de Maternus, l'histoire écrite par Crémutius Cordus, la biographie de Thraséas, qui firent un grand scandale d'opposition, au moment où elles furent publiées, ont péri. D'autres n'étaient que des pamphlets de circonstance, des satires inspirées par un fait sans importance, et emportées avec le maigre incident qui les avait provoquées, des épigrammes spirituelles, mais bien vite oubliées. Dans tous les temps, la littérature d'opposition a contre elle ce désavantage que, vivant des passions d'un jour, elle risque de ne pas leur survivre.
11 nous sera cependant facile de retrouver les traces de cette guerre de plume. On verra clairement que, à côté de la littérature dévouée aux Césars, et de la littérature neutre et sans couleur politique, il y eut place pour un grand nombre d'écrits, la plupart légers et fugitifs, qui harcelaient le gouvernement impérial presque sans merci.
Du reste il ne faudrait pas croire que les écrivains de Rome fussent exactement partagés en trois classes : les amis du pouvoir, les indépendants et les adversaires. On passait aisément du parti de la cour à celui de Topposition. Lucain est un exemple bien connu de ces revirements. Au contraire. Tacite et Pline le Jeune, âmes honnêtes que le gouvernement de Domitien avait aigries un instant contre l'empire, ne pouvaient garder la même attitude sous l'administration réparatrice de Trajan.
L'opposition des gens de lettres n'avait pas toujours le même degré de hardiesse. Quelquefois elle était directe et provocatrice : c'était une bravade, une insulte jetée à la face d'un maître tout-puissant^; mais cela est assez rare. Le plus souvent, l'opposition se cache à demi, assez pour esquiver les grands périls, pas assez pour manquer son but. Elle se réfugie dans les écoles, dans les salles de déclamation, dans les cercles littéraires; c'est une plaisanterie furtive, un bon mot qui glisse d'une oreille à l'autre, un libelle qui circule sous les plis de la toge, un placard affiché au forum pendant la nuit.
Elle prend d'ailleurs les formes les plus variées : les historiens écrivent la biographie des victimes du césarisme ; les philosophes ne cachent pas leur malveillance envers le pouvoir; les rhéteurs affectent de répéter à leurs élèves ce grand nom de Cicéron que les puissances n'aiment pas à entendre; les avocats mettent dans leurs plaidoyers des allusions transparentes. Les poètes sont les agents par excellence de cette opposition : la satire, la ménippée, le
1. Voy., par exemple, dans Suétone, les insuites d'Isidore le Cynique à Néron. ['Ner., 39.)
pamphlet versifié, répigrammc, la pasquiiiade^ le mime, Tatellane, la tragédie, tout leur est bon dans la petite lutte qu'ils ont engagée contre Tempire. Il n'y a pas jusqu'à l'épopée, le genre le plus fermé aux passions du moment, qui ne devienne par occasion, entre les mains d'un Lucain, une machine de guerre V ^lais il faut entrer dans des explications plus détaillées sur ces mille manifestations de l'opposition littéraire à Rome.
Attendons-nous d'abord à trouver au barreau une grande indépendance d'opinion et de parole, car il restait là quelque chose des anciennes franchises de l'éloquence républicaine. Les avocats romains, comme les nôtres, étaient fort jaloux de leur franc parler, et, bien que la basse cupidité des délateurs ait souvent déshonoré leur corporation, onpeutdire qu'il y avait chez eux plus de liberté qu'ailleurs. Ils étaient en général caustiques, spirituels, redoutés', et ne laissaient pas impunément toucher à leurs droits.
Un simple avocat de province fit un jour à Milan une sortie violente, simplement parce que l'huissier de service avait recommandé au public d'applaudir moins bruyamment l'orateur. Notre homme s'échauffa, déclama une tirade éloquente sur la tyrannie, sur la liberté perdue, sur le malheureux sort de l'Italie, et mêla enfin, dans une péroraison ronflante, l'ombre de Ikutus à son affaire \
On comprend qu'à Rome les avocats étaient encore plus libres, et plus exigeants sur les privilèges de leur profession ; c'était d'ailleurs de grands personnages très influents, qu'il eut été quelquefois dangereux de molester. xVu barreau, on disait à peu près ce qu'on voidait, avec une certaine habileté, et tant pis si quelque épigramme, partie
1. Voy. ce que nous avons dit plus haut (liv. IV, ch. i) de la Pharsale de Lucain. Nous ne reviendrons pas ici sur ce rôle agressif de l'épopée.
2. Souvent même insolents; plusieurs écrivains de l'antiquité se plaignent de cotte einqucntin caninn. Voy. Quint , xn, 9; Coluni., i, Vrirf. Cf. Amni. Marc, x\x, 4; Luc, Vise, 29; etc.
3. Suét., De Rhet., «. Cf. 1). Cas3., Liv, 3; lx, 33; i.xi, 10; Suét., Or/., 50; IMin., IJp., 1, 18; etc.
comme par hasard, allait toucher le gouvernement. Un historien donne pour preuve décisive de la grande modération de Yespasien, qu'il supportait les plaisanteries des avocats avec une patience exemplaire ^ Claude aimait à rendre luimême la justice, mais les avocats malicieux abusaient de sa simplicité. Un d'eux osa lui dire un jour : « Et toi aussi, mon pauvre vieux, tu tournes au radotage, v Ils se permettaient mille gamineries avec ce brave homme d'empereur, allant jusqu'à le retenir par le pied, quand il descendait de son tribunal".
Ce n'était là qu'une familiarité insolente ; mais souvent la liberté de la défense devenait redoutable ; l'avocat profitait d'un incident de sa cause pour attaquer les actes et la politique du gouvernement^ Un procès qui eut lieu sous Tibère montre à quels ingénieux artifices on avait recours pour faire entendre au prince les choses les plus désagréables. L'orateur Montanus, homme de beaucoup d'esprit, était accusé devant le sénat d'avoir tenu contre l'empereur des propos injurieux. On produisit les témoins, parmi lesquels était un soldat. Celui-ci, stylé, selon toutes les apparences, par d'habiles avocats, joua son rôle en perfection. Il déclara dans son préambule qu'il parlerait, comme il convenait à sa profession, avec rondeur et franchise, sans omettre un mot de ce qu'il savait. Il reprit alors syllabe par syllabe les discours séditieux que Montanus avait tenus devant lui, détaillant avec une froide et implacable précision chacune des injures et des malédictions dont l'accusé avait chargé le prince. En vain les complaisants de Tibère poussaient des cris de scandale, invoquaient la pudeur publique; l'empereur lui-même, présent à la séance, palissait de colère; il lui fallut boire cette honte
1. « Causidicorum figuras. >> (Suét.. Vesp., 13, Cf. Aur. Vict., Kp/'i., 9.)
2. Suét., Claud., lo; Sén., ApnhoL, 1 : <c Tk scis quanluin ndseriarum prvluki'im, quiun causidicos audirrm. » Cf. Ibid., 12.
3. Il y avait cej»endant des temps d'extrême tyrannie, où la moindre iml)rudcnce de langage, même an harroau, était un grand péril; sons ce rapport une lettre de Pline (i, 5) est tout à fsit caractéristique.
jusqu'au bout, et entendre publiquement les outrages dont on l'accablait en secret. Tibère se laissa difficilement consoler par les condoléances de ses créatures, et prit la résolution d'éviter désormais le sénat, où plus d'une fois, malgré la servitude presque universelle, de dures vérités avaient retenti à son oreille ^
Tous les avocats, dans leur jeunesse, avaient étudié cette rhétorique savante, minutieuse, formaliste, compliquée, dont on a dit beaucoup de mal, trop de mal peut-être. Mais, sans nous attarder ici à corriger une opinion banale, remarquons du moins que l'enseignement des rhéteurs fut souvent une leçon d'indépendance. Toutefois il faut s'entendre ; cela ne veut pas dire que, chez eux, on fît habituellement de la politique militante contre le gouvernement. Leurs écoles n'étaient pas des foyers d'opposition : les empereurs se seraient mal prêtés à ce jeu. Mais on trouvait là une certaine liberté, et on s'y permettait facilement quelques allusions contre le césarisme. Nous connaissons assez peu la vie des rhéteurs de l'empire-, bien qu'une foule de noms, illustres dans les écoles de ce temps, soient arrivés jusqu'à nous; mais on sait que plusieurs étaient fameux pour la causticité de leur esprit , et la liberté de leur langage. On citait de Sénèque l'Ancien ses reparties mordantes ; on disait de Sextus Clodius qu'il avait « l'œil mauvais^ »; d'autres rhéteurs, comme Cestus Plus et Argentarius, mêlaient fréquemment des injures à leurs déclamations*. Porcins Latro ne craignait pas de blesser, en présence d'Auguste, Agrippa tout-puissant \ Quelquefois
1. Voy. Tac, Ann., iv, 42. — Les exemples de fière indépendance ou môme d'opposition, dans les discours prononcés au sénat, sont beaucoup moins rares qu'on ne croil. (Voy. Tacite, Ann., i, 74; ii, 3i; m, lo ; iv, 21; vi, 9; xvi, 26; Ilis^t., Il, 91 ; iv, 4; l>ion Cassius, i-vii, 3 ; Lxiylo ; lxvi, 12; Suétone, Oct., •J4; Ti/j., 31; IMine, L>., i, 18; A. Gell., xiii, 12; etc.)
2. Nous parlons ici des rhéteurs proprement dits et non des néo-sophistes, dont Pliilostrate a longuement raconté l'histoire.