Suet., loc. cil
acheté parmi les esclaves de Pétrone ; celui-ci n'attendit pas un semblant de procès, se fit ouvrir les veines, et mourut en récitant des vers légers. Mais auparavant il prépara sa vengeance; c'était un long testament que nous n'avons plus, oij, sous des noms empruntés, il racontait les nuits mystérieuses du palais ^
Il est probable que quelques-uns de ces libelles étaient des ménippées, comme la farce de Sénèque sur la mort de Claude. Ce genre brisé, gouailleur, où le vers et la prose semblent se moquer l'un de l'autre, convenait très bien à de légers pamphlets, qui s'en allaient, de cercle en cercle, promener d'un air insolent leurs ironies sanglantes. Mais d'autres étaient écrits entièrement en vers. Beaucoup d'œuvres satiriques de l'empire, désignées par les termes un peu vagues de « vers dill'amatoires », « vers injurieux », étaient aussi des libelles dictés par les haines du moment-. Il n'est pas impossible que quelques-uns de ces vers aient été des chansons, analogues aux couplets permis aux légionnaires ^
La satire proprement dite, ce carmen inaletUciim, né sur le terroir sabin, avait évidemment sa- part dans l'opposition des gens de lettres contre l'empire. Cependant les exemples sont ici plus rares qu'on ne pourrait s'y attendre, et c'est à peine si l'on ose citer deux ou trois noms. Nous ne savons rien des satires de Manlius Yopiscus ; il est peu probable que Turnus, simple lils d'allVanchi élevé aux honneurs par l'ambition, protégé par les Flaviens, puissant dans leur cour, et comblé par eux de grâces, ait jamais
\. Tac, Ann., xvi, 18, 19 et 20. — Il n'est pas admissible que ce leslamerit soit le Satyricon de Pétronius Arbiter.
2. « Famosa carmina », « probrosa rarmina >», « delestanda rnrmina », « malcdicentissima carntina », etc. Voy. Tac, Ann., iv, 31; vi, 39; xiv, 4S ; xvr, 14, 28 et 29; Dion Cassius, lvii, 22; Suct., Cips., 7o; Oct., o5; Tib., 28; etc. Cf. Tac, Ann.,\, 72; xv, 49; Capit., Macrin., 7; Hor., Sa/., H, i, 82; etc. — Ces poèmes diffamatoires étaient probablement écrits quelquefois en vers ïambiques (Quint., ix, 4. Cf. IMut. , (mI. Min., 7).
3. Des vers satiriques furent chantes contre César (Suét. , C^s. , 80. Cf. OcL, 57; Ner., 42; D. Cass., lxxiii, 2; etc.).
tourné contre le pouvoir son vers énergique, et le grand cœur que Martial prétendait reconnaître chez lui ' . Le fragment de Sulpicia n'est probablement pas authentique; c'est l'amplification assez déclamatoire d'un écolier, qui joue l'indignation contre un tyran mort depuis longtemps. Mais que faut-il penser de Perse et de Juvénal ?
Dans le Port-Royal stoïcien où Perse passa presque toute sa vie, on n'aimait guère les Césars ; cependant les satires de notre fougueux néophyte sont à peu près exemptes de méchancetés contre l'empire. C'est qu'un sage ami de la famille, avant de laisser ces œuvres faire leur chemin dans le public, avait supprimé les endroits périlleux, entre autres un passage que la fatuité de Néron n'aurait point pardonné ; Perse y attaquait, non pas l'empereur, mais le lettré et l'artiste, ce qui était peut-être plus grave-. Dans l'état actuel des six satires, ou plutôt des six déclamations de Perse, toute l'hostilité du poète contre le prince et le régime impérial se borne à la parodie de deux ou trois vers de Néron, et à quelques boutades contre les gens de guerre \ On a cru reconnaître l'empereur dans ce dévot qui adresse aux dieux cette charitable prière : « Ohî si mon pupille, dont je serre de près l'héritage, recevait donc son congé! » Si ce pupille n'est autre que Dritannicus, Fallusion est bien hardie; on sait comment Néron força les dieux à lui (( donner son congé, w
Au premier abord, Juvénal semble un ennemi bien autrement sérieux. On se représente un irréconciliable, la bouche pleine de menaces et de bravades, prenant le pouvoir à partie dans ses hyperboles violentes, et appelant enfin sur lui les foudres de quelque tyran. La vie de .luvénal est en réalité moins dramatique. Sans doute la fin de sa vie fut pro-
1. Srhol. in Jin\, 1, 20; Staco, Si/v., I, m, 103; Mari., xi, 10. Cf. Rulil., de Red. y i, 603; Sid. Apoll., Carm., ix, 260.
2. Voy. Persil Vita. — Dans les j)roclamalions de Vindex, ce qui aflligea le plus Néron, c'est qu'on rappelait un mauvais musicien. (Suét., AVr., 41).
3. SrhoL in Fers., i, 1)3-9.^ et0i)-l02; Pers., Sa/., in, 77; v, 190.
LES GKXS DE LKTTHF.S.
bablement attristée par une mésaventure, d'ailleurs très mal connue ' ; mais enfin il sut assez bien, sous dix ou douze Césars, se mettre à couvert des grands périls. Juvénal est-il même un adversaire de l'enipire? Il est assez difficile de le croire après les éloges dont il couvre Trajan ou Hadrien-. Ces longs gémissements contre le temps présent, où rien n'est à son gré, ne pouvaient passer pour séditieux, bien qu'on ne les pardonnât guère aux philosophes et aux historiens : c'était le fonds commun où puisait la satire; et d'ailleurs, dans cette éternelle complainte, il ne touchait pas à l'administration impériale. Mais le règne de J)omitien lui avait laissé au cœur, comme à tous les Romains honnêtes, une haine \igoureuse, qui nous a valu cette quatrième satire, dans laquelle il a mis en scène une des plus singulières fantaisies du «Néron chauve'». On se rappelle ces sénateurs réveillés en pleine nuit, accourant sans toges, tout tremblants, pour apprendre quel service nouveau on va demander à leur lâcheté, ou quelle insulte on leur prépare. Il est vrai que Juvénal pouvait impunément, sous le règne de Trajan, raconter les odieuses extravagances de Domitien. Cependant même cette opposition tardive n'était pas absolument inutile; après Trajan, il pouvait venir encore d'autres Domitiens, et il est bon peut-être que les coquins sachent d'avance comment la postérité les jugera \
Sous l'empire, quand tout le monde veut passer pour avoir de l'esprit, les crimes, les maladresses, les excès de l'autorité sont une matière inépuisable pour ces pièces de circonstance, courtes etlégères, improvisées au jour le jour, où il suffit d'un trait pour blesser le pouvoir. Les petits vers
1. On dit qu'il fut exilé pour un vers injurieux à l'adresse d'un histrion en faveur (Juv., vu, 90; Vil. Jnv.; Sid. Apoll., Cann., ix, 267); mais on ne sait ni pourquoi, ni où, ni par qui. Selon certains biographes, il serait mort en exil; selon d'autres, il serait rentré à Home, et mort tranquillement sous le règne d'Antoniu. Qui croire? Celle histoire d'exil est-elle même bien authentinue'>