‹ Les gens de lettres et leurs protecteurs à Rome [microform]Chapitre 301 sur 345 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

De la politique des empereurs envers la littérature d'opposition.

Fallait-il discipliner la littérature par des sévérités pénales, ou accepter les chances de la liberté? Ces deux théories en présence dans le procès de Créniutius Cordus. Le traité de la Clémence; Sénèque et Néron dans la tragédie d'Octavie. — Comment l'État est armé contre la littérature d'opposition : 1» Lois sur l'injure et la ditTamation. 2» Loi de majesté. Peines diverses contre les écrivains mal i)ensants. — A prendre les choses dans l'ensemlile, l'empire a-t-il été intolérant? — Auguste et l'opposition littéraire; écrivains et rhéteurs hostiles au nouveau régime : Timngène, Labiénus, Cassius Sévérus, etc. Politique indulgente du prince; quelques châtiments nécessaires à la fin de son règne. — Tibère et Caligula; l'espionnage et la délation; extrême inégalité de Tibère dans la répression des écrits réputés factieux. — Néron; exemples singuliers de tolérance. — Vespasien; expulsion des stoïciens factieux. — Domitien; l'oppression intellectuelle arrive à son extrême limite. Témérités généreuses. Lutte dramatique de Domitien contre les philosophes; la légende de Thraséas; procès de Rusticus et de Sénécion; nouvelle expulsion des philosophes; importance de cet événement. — Trajan et les Antonins; un siècle de clémence, peut-être interrompu par quelques persécutions anodines sous Hadrien. — Un mot sur la liberté d'écrire au troisième et au quatrième siècle.

La littérature de Tempire fut souvent hostile au gouvernement, et lui fit tantôt une opposition haineuse, tantôt une guerre de bons mots, où il y avait plus de malice que d'esprit séditieux. Mais quelle fut la conduite des princes, à leur tour, envers ces philosophes, ces professeurs, ces historiens, ces poètes, qui couraient le péril de braver le pouvoir, ou trouvaient plaisant de s'amuser à ses dépens?

Sous Tempire, comme de notre temps, se posait Téternelle question de la liberté d'écrire et de parler. On dispu-

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tait s'il valait mieux discipliner la littérature par des sévérités pénales, ou accepter les bonnes et mauvaises chances de la liberté. Les gens de lettres conseillaient en général une politique tolérante ; elle était pratiquée par les princes les meilleurs et les plus habiles. Cependant des empereurs qui n'étaient ni des tyrans ni des fous défendaient systématiquement la nécessité de la répression, et disaient que l'autorité ne pouvait se soutenir que par la rigueur contre ses ennemis. Septime-Sévère, cet homme « chagrin et punisseur^ », louait publiquement la cruauté de Marins et de Sylla, et bklmait l'inopportune clémence de César*. Naturellement les courtisans, les délateurs, ceux qui avaient l'indignation facile, parce qu'ils vivaient de cette indignation, n'admettaient pas qu'on touchât au pouvoir. Il est facile d'imaginer les raisons de banale politique mises en avant par les partisans de la sévérité; ce sont les mêmes qui ont traîné jusqu'à nos jours dans la logique des autoritaires à tout prix.

On trouve surtout ces deux politiques en présence dans le fameux procès de Crémutius Cordus, accusé devant le sénat, soixante-dix ans après la bataille de Philippes, d'avoir loué en termes révolutionnaires Brutus et Cassius. Cordus présenta sa défense, et, s'élevant au-dessus de sa cause personnelle, il donna des raisons et allégua des exemples en faveur de la liberté d'écrire : « Pères conscrits, dit-il, on accuse mes paroles, tant mes actions sont innocentes. J'ai loué, dit-on, Brutus et Cassius! Beaucoup d'autres ont écrit leur histoire, et personne n'a parlé d'eux sans éloge. Dans Bibaculus, dans Catulle, on lit une foule de vers où les Césars sont outragés. Et ces dieux de l'empire, les Jules, les Auguste, souffrirent ces offenses et les dédaignèrent, (lloire en soit rendue à leur sagesse, autant peut-être qu'à leur modération! Car une satire méprisée

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