‹ Les gens de lettres et leurs protecteurs à Rome [microform]Chapitre 307 sur 345 · D. Cass., LUI · texte numérisé non relu

D. Cass., LUI

n'existent plus légalement que ces livres proscrits commencent à devenir un peu dangereux pour le pouvoir. De pauvres histrions ou des écrivains sans conséquence peuvent être fustigés. Ceux qui méritent plus de considération subissent la relégation, exil adouci, qui laisse au condamné l'usage de sa liberté et de sa fortune, ou la déportation, qui l'oblige à une étroite résidence,, quelquefois dans une île désolée, et le met sous la surveillance de la police impériale. Les étrangers sont purement et simplement expulsés de Rome et de l'Italie par mesure de sûreté politique. Des écrivains sont décapités, étranglés et jetés aux Gémonies, précipités de la roche Tarpéienne, brûlés au milieu de l'amphithéâtre. D'autres ont la permission de se tuer chez eux, à leur manière, sous la surveillance du centurion qui leur a notifié la sentence. C'est une façon très distinguée de mourir, réservée d'ordinaire aux personnages d'un haut rang ; on appelle cela les clémences de l'empereur * ; et, si l'accusé s'est coupé les veines avant l'arrivée du soldat, on dit qu'il a devancé la bonté de César. La confiscation est presque toujours le complément d'une sentence d'exil ou de mort prononcée pour cause de majesté, et l'on y ajoute de temps en temps la note d'infamie. Il est peut-être inutile d'ajouter que, dans ce martyrologe de la littérature, il ne faudrait pas toujours chercher des condamnations prononcées en vertu des lois reconnues. L'emportement d'un Caligula peut suffire aune soudaine vengeance, sans aucun souci d'une procédure légale. Cependant la plupart des empereurs, même parmi les plus mauvais, tiennent à la régularité juridique; ils se contentent d'abuser de lois très mauvaises et très mal faites.

Voilà ce que l'empire pouvait faire de ces lois, et le parti qu'il lui était facile d'en tirer. Mais leur demandait-il souvent ces incroyables pénalités contre la littérature d'opposition? La persécution contre les écrits réputés séditieux

i. Voy. Suét., Dom., 11. Cf. Tac, Ann., xi, 3.

a-t-elle été fréquente? Laissons la question de droit, pour toucher à la question de fait.

On aurait une idée peu juste du gouvernement des empereurs, si on croyait que ce régime a été habituellement intolérant et cruel. Les accrbissima tempora ' sont l'exception • les années de véritable tyrannie ont été sous les Césars moms nombreuses que beaucoup de gens ne pensent et il serait difficile d'en trouver plus de trente ou quarante dans la durée des deux premiers siècles de l'empire. Les règnes les plus sombres ont tous commencé par des mesures d ujdulgence et de pardon. Les princes d'ailh urs ne font pas tout ce qu'ils veulent; ils ont peur de l'opinion et même, ce qui est plus singuHer, ils ont peur du sénat mii tremble devant eux^ Ils sont quelquefois tolérants par habileté, par nécessité politique, par faiblesse réelle. Néron presque abandonné de tout le monde, supporte patiemment des mjures qu'il n'aurait pas tolérées, quand sa souveraine puissance n'était pas encore en question. Mais les historiens racontent longuement les persécutions de la pensée, drames émouvants où le génie d'un Tacite est à son aise ; la tolérance n offre aucune prise à ces beaux et pathétiques récits. De là cette illusion encore assez générale que le césarisme a été presque toujours un régime d'oppression littéraire, sous lequel on ne pardonnait rien à une parole un peu libre. Nous allons voir que quelques années d'horrible tyrannie ont été rachetées par de longues périodes de tolérance presque absolue, où les témérités les plus hardies de la littérature d'opposition rencontrèrent peu d'obstacles.

Jules César, le premier maître de l'empire après Sylla régla en ce point la politique d'Auguste. La « clémence de César » est un de ces lieux communs d'histoire que les anciens ne se sont pas lassés de reprendre ' ; après la vic-

i. Sén., Cons. ad Marc, 22.

2 Un habile llatteur pour faire sa cour à Néron, lui disait: «Je te hais

Ce^ar parce (,ue tu es sénateur. ., (D. Cass., lx.i,, lo. Cf. Juv., ,v, 73. '

3. Suet., (œs.,passhn; Plut., Cœs., 46, 53, et passhn; Cic, ProMarc.,

toire il montra, en effet, une modération que les Pompéiens, selon toute apparence, se seraient bien gardés d'imiter. On dit qu'un peu avant sa mort, aigri par les insultes de ses adversaires. César aurait déclaré qu'il faudrait désormais parler de lui avec plus de respect. Ce propos est, bien douteux*; on n'a du moins aucun exemple de cette sévérité tardive. Attaqué dans ses mœurs et dans son gouvernement par des épigrammes outrageantes, des pasquinades, des pamphlets, des chansons, des dialogues satiriques, il accueillit tout cela d'un air d'indifférence ; toujours prêt d'ailleurs à se réconcilier avec les orateurs, les poètes et les libellistes qui lui avaient fait le plus de mal, faisant méine les premières avances, enfin offrant des magistratures et des charges à ceux qu'il croyait capables de les remplir-.

Après l'établissement de la monarchie, ce fut un mot d'ordre tacitement accepté parles amis du nouveau gouvernement, plus ou moins subi par les autres, de rejeter les proscriptions du second triumvirat sur Lépide et Antoine, et de mettre Octave en dehors de ces tragiques souvenirs % qui faisaient tort aux belles maximes hautement affichées par Auguste. La vérité est qu'il eut sa part dans cette aventure sanglante, et même, d'après un historien, il aurait au besoin recommencé les massacres, quand ses deux collègues y avaient déjà renoncé*. Mais après la bataille de Philippes, et surtout après celle d'Actium, Auguste suivit une tout autre politique, à ce point qu'il resta, jusqu'à la fin de l'empire, le modèle des princes qui se piquaient de modération ; déclarer qu'on gouvernerait « suivant les pré-

passlm; Labérius, ap. Macr., Sat., ii, 7; Nie. Damasc, de Caes. InsL, xix; Vell. Pat., ir, 56; Sén., de Benef., v, 16; A. Vict., de Vir. ill., 78; Julien, Cœs., 49; etc.

1. Suétone {Câss., 77) le rapporte d'après un obscur historien.

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