‹ Les gens de lettres et leurs protecteurs à Rome [microform]Chapitre 311 sur 345 · Sén., De Ira, iii · texte numérisé non relu

Sén., De Ira, iii

On parle cependant de quelques hommes de lettres persécutés sous Auguste. Écartons d'abord Ovide, Gallus et Jules Antoine. L'exil d'Ovide eut pour causes une indiscrétion mystérieuse et un grief littéraire*, il est vrai, mais sans caractère politique. Les malheurs d'Antoine et de Tiallus n'ont rien à démêler avec la littérature, et l'on ne prétendra pas sans doute que leur seule qualité de poètes dût les garantir de toute espèce de châtiments. L'amant de Julie et l'imprudent gouverneur de l'Egypte ne sont donc pas à leur place dans une histoire de la liberté d'écrire.

Les dernières années de ce long règne, il faut le dire, furent marquées par une espèce de persécution contre les excès de la littérature. La mort des vieux et dévoués amis de l'empereur, des déboires domestiques, des désastres militaires, le dégoût de Page, une triste expérience des hommes, dérangèrent un peu cette politique de patience, à laquelle Auguste devait une grande partie de son succès. Les \ieillards sont aisément soupçonneux et susceptibles ; il parait d'ailleurs que la licence des pamphlets était devenue intolérable. Le Ubéralisme à tout prix, qui sourit avec un dédain ou une indulgence impassible devant l'injure, est une belle opinion dans les livres, où les tyrans ont toujours tort, faute de pouvoir se défendre ; des hommes qui, dans l'entregent, ne souffrent pas la moindre contradiction, sont en histoire, surtout à dix-huit siècles de distance, des libéraux décidés. On a donc tressé de belles couronnes de martyrs à Cassius Sévérus et à Labiénus, qui furent maltraités par Auguste. Mais ne nous payons pas de mots, et voyons au juste ce qu'il faut penser de cette persécution.

Cassius Sévérus est un des hommes les plus remarquables du siècle d'Auguste ; il avait ouvert à l'éloquence des voies toutes nouvelles ; ceux même qui ne lui pardonnaient pas sa (( vie malfaisante ^ » et l'àprcté de ses propos

1. Nous rappelons que ce grief était d'avoir écrit VArL d'aimer.

2. Tac, ^«71., IV, 21 : « Sordidœ originis, maleficœ viLt, sed orandi valldus. »

ne pouvaient cependant s'empêcher de reconnaître en lui un véritable orateur; sa parole était spirituelle, forte, serrée, chaleureuse; mais souvent elle sentait le champ de foire et la taverne : il assommait ses adversaires. Quand on le voyait paraître, avec son air farouche et sa grande taille qui l'avait fait comparer au gladiateur x\rmentarius, il fallait s'attendre à des allusions grossières et à des facéties sanglantes ^ \]n mot de lui montrera quelle inconvenance il apportait dans ses propos. Un jour le rhéteur Cestius Plus disait à son auditoire : « Pour moi, je l'avoue, j'ai l'ambition du premier rang; si j 'étais gladiateur, je voudrais être Fusius; sij'étais pantomime, je voudrais être Bathylle. » Cassius lui cria, impatienté : «Alors, si tu étais cloaque, tu voudrais être le Cloaque Maxime! ^^

Cassius, qui s'était fait de l'insulte envers tout le monde une espèce d'attitude, avait amassé contre lui des inimitiés puissantes; c'était le plus en vue de ces pamphlétaires qui épouvantaient les familles. Il n'y a pas de preuves positives de son hostilité contre Auguste, mais il est difficile de croire que l'empereur fut plus ménagé que les autres par un homme de ce caractère; Cassius Sévérus avait une Ibis osé accuser d'empoisonnement Nonius Asprénas, un des amis du prince ^ Celui-ci ne fut donc pas fâché de débarrasser Rome de ce personnage désagréable, quand il put commodément mettre ses griefs personnels à couvert derrière une raison de justice générale. Cassius venait de publier un nouveau libelle, où il prenait à partie les hommes et les femmes du premier rang; Auguste décida qu'à l'avenir les auteurs d'écrits diffamatoires seraient poursuivis en justice. 11 paraît que Cassius n'en devint pas plus sage, car son procès fut instruit au S'Miat, et un arrêt, rendu avec une solennité particulière, l'exila dans l'île de Crète. Sous Tibère, nous ne savons comment, il réussit

1. Sén., Controv., m, /V.y/'. ; h\aJ. Orat., Vd et 2G; Quiiit x 1 {\Çr l'I.n, Xat. Uid., MI, 10. Cf. Suét., VilelL, 2. ' ' ' '

■^. Suét., Oct., :i(). Cf. Macr., Sut., ii, i.

à réveiller ces vieilles haines, et à s'en créer de nouvelles. Sa récidive fut punie avec la dernière rigueur; le malheureux fut jeté cette fois sur le rocher de Sériphe, où il vieillit dans le plus affreux dénuement * .

Sénèque nous a laissé un étonnant portrait de Labiénus % de cet orateur et de cet historien pauvre, haï, méprisé, imposant, comme Cassius, l'admiration à ses ennemis ; quand on avait dit beaucoup de mal de ses mœurs, on finissait toujours par convenir qu'il n'y avait pas à Rome de talent plus merveilleux ; jusque dans ses vices et dans la violence de ses passions, on reconnaissait je ne sais quelle grandeur sauvage. Il avait gardé, dans la paix de l'empire, le vieil esprit pompéien. Sa liberté de parole était si grande, il attaquait avec tant d'àpreté toutes les classes de la société, qu'on l'avait surnommé Rabiémis. Un jour qu'il lisait son Histoire'^ en public, il s'arrêta tout à coup, et déroulant d'un geste théâtral une partie du manuscrit : « Ce que je passe, dit-il, sera lu après ma mort. » Il est facile de deviner quel pouvait être le ton d'un ouvrage que Labiénus lui-même n'osait lire tout entier à ses auditeurs*. On déféra ses écrits au sénat, et tous les exemplaires saisis furent jetés au feu, nouveau genre de châtiment, qui fut alors appliqué^ pour la première fois, selon Sénèque, aux délits de la littérature politique. Labiénus fut si outré de cette injure, qu'il se fit enterrer vivant dans le tombeau de sa famille ; mais Cassius Sévérus trouva là encore l'occasion d'un bon mot : « Brùlez-moi donc aussi, dit-il, car je sais par cœur ces livres que vous condamnez à disparaître. »

Nous avons raconté l'histoire de Cassius et de Labiénus surtout d'après Sénèque le rhéteur et Tacite; celui-ci a

1. Tac, loc.cit. et .l/i/i., i, 72. Cf. Suét., Oct.^ oo; Calùj., 16; S. Jér., Chron., ad ann. 32.

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