Sén., (le Ciem., m
2. Tijr., Aim., iv, fi et 7; Suét., Ti/>., 26; 29 sqq; V. Palerc, ii, 12(i; etc.
Longtemps Tibère ne voulut pas admettre qu'on pût être inquiété pour un simple délit d'opinion. Il exprimait de bonne foi sa pensée, quand il disait que, dans un Etat libre, la parole et l'esprit doivent être libres. Il ne redoutait pas la critique de ses actes : « Si quelqu'un parle mal de moi, disait-il, je lui ferai comprendre la raison de ma conduite; s'il s'obstine, je me contenterai de le haïr à mon tour. » Tibère était insensible aux injures, aux propos malveillants, aux vers difFîunatoires colportés contre lui et les siens; il arrêta même le zèle exagéré du sénat qui demandait à poursuivre de pareils outrages : « Nous n'avons pas assez de loisir, répondit-il, pour nous embarrasser de tant d'aifaires. Si une fois vous ouvrez cette porte, il ne vous restera plus de temps pour autre chose, et, sous ce prétexte, chacun vous apportera ses hiimitiés particulières. » Cominius, chevalier romain, fut cependant condamné pour des vers satiriques; mais l'empereur se hâta de lui accorder sa grâce. On signalait à Tibère des épigrammes insolentes qui couraient sur son compte; il ne daigna pas s'y arrêter un instant; c'était, à l'entendre, l'impuissante vengeance de quelques esprits mal faits, qui ne pouvaient supporter ses réformes \
Vers le milieu de ce règne si clément, on remarqua un changement dans la politique de Tibère. Tacite le fait commencer à la mort de Drusus, dont l'humeur affable et les manières attirantes n'étaient pas sans exercer quelque influence sur son père. Livie restait encore comme un refuge contre Tirritation du prince; sa mort acheva de jeter celui-ci dans les voies de la rigueur; enfin les intrigues de Séjan le rendirent soupçonneux, et après son supplice il vit partout des ennemis et des conspirateurs \ Cependant, il
i. Suét., Tiô., 28 et o9; Tac, Ann., iv, 31. Cf. lùid., ii, 50; D. Cass., Lvii, H: StMi., de Clem., i, t. Cf. D. Cass., lvii, 2; Suét., Ihid., 31 et 32; Tac, llnd., i, 13 et 74; ii, 34 et 50; iv, 6; etc.
2. Tac. Ann., iv, l et 7 : v, 3. — Évideuimeiit Dion Cassius (lvii, 19) fait ooininencec beaucoup trop tôt ce cliangenieut de politique.
Li:S (lENS DE LETTULS.
434 LES r.EXS DE LETTRES
faut le dire, dès les premières années du règne, la loi de niajeslc avait fait des victimes, bien que rempercnr intervînt quelquefois pour en tempérer la rigueur. Tibère, consulté sur ce sujet, avait répondu que les ordonnances étaient faites pour être appliquées \ Un délit littéraire, d'une nature bien étrange, fait voir ce que la servilité pouvait trouver dans cette funeste loi de majesté.
Lutorius Priscus, après la mort de (iermanicus, avait publié un poème funèbre, où il racontait les derniers moments du béros. On applaudit comme il convenait à cet ouvrage de circonstance, et Tibère^ qui affectait une grande douleur, fit généreusement récompenser Priscus. Quelque temps après, Drusus, fds de Tibère, fut assez gravement malade; Priscus vit tout de suite un autre décès, une nouvelle occasion d être agréable, et d'autres récompenses. Afin de n'être pas pris au dépourvu, il écrivit trop tôt réloge funèbre d'un liomme qui n'était pas encore mort. Drusus guérit ; cependant il n'y avait encore que demi-mal, et la pièce pouvait servir un peu plus tard. Malbeureusement Priscus commit l'imprudence de ne pas tenir cacbés ces vers devenus compromettants, et il eut l'indiscrète vanité de les lire dans un cercle mondain.
L'affaire tomba entre les mains des délateurs, qui accusèrent Lutorius Priscus a d'avoir souillé d'un affreux pronostic son esprit et les oreilles de ceux qui avaient consenti à entendre son poème ». On a peine h le croire, malgré les pénibles témoignages de courtisanerie dont ce siècle est rempli : deux sénateurs seulement pensèrent que le (( délire insensé » de Priscus serait assez puni par l'exil et la perte de ses biens. Tous les autres se prononcèrent pour le dernier supplice, et Priscus fut sur-le-champ égorgé dans son cachot. Il faut dire que Tibère se plaignit de cet empressement excessif du sénat à venger une offense
i. Tac, Ann., i, 72; Siiét., TiO., 58.
contre la maison des Césars, et même, selon Dion Cassius, il fut très irrité de cette affaire ^
Mais si on pouvait déjà, contre son gré, faire un usage aussi monstrueux de la loi de majesté, on juge dans quel esprit elle fut appliquée, quand elle reçut des forces nouvelles de la cruauté du prince. On vit alors des sénateurs du premier rang ramasser des délations infimes, les uns par cupidité, d'autres pour faire leur cour, d'autres encore, peut-être plus nombreux, pour garantir leur propre sécurité ou celle de leurs proches; des accusés accusaient à leur tour; c'était un crime de pleurer un condamné, d'avoir eu un bisaïeul parmi les partisans de Pompée. L'espionnage était partout-; on dénonçait les propos échappés à l'ivresse, un bon mot dit sur la place publique, une épigramme risquée dans un festin, dans un cercle de femmes, dans une réunion littéraire; on rappelait, en les envenimant, des railleries déjà anciennes, et que tout le monde
croyait oubliées.
yfelius Saturninus et Paconianus furent condamnés à mort, à cause de quelques \ ers écrits contre l'empereur ; Crémutius Cordus, accusé d'avoir composé une Histoire dont Auguste cependant avait autrefois entendu et supporté la lecture, sortit du sénat, et se laissa mourir de faim; Mamercus Scaurus, auteur de cette tragédie à^Atrée où l'on crut surprendre quelques allusions offensantes à Tibère, se tua sans attendre sa condamnation. Des lettres venues de Caprée chargèrent Sextus YestiUus, ancien préteur, cher à Claudius Drusus, et que l'empereur lui-même avait reçu parmi ses amis intimes; on l'accusait d'un pamphlet sur les débauches de Caligula, dont il était ou dont on faisait semblant de croire qu'il était l'auteur. Yestilius se coupa les veines d'une main mal assurée, referma ses