‹ Les gens de lettres et leurs protecteurs à Rome [microform]Chapitre 323 sur 345 · Agric, 42 (Trad. Burnouf · texte numérisé non relu

Agric, 42 (Trad. Burnouf

\idius Priscus, une héroïque légende qu'on peut comparer à celle de Caton d'Utique au commencement de l'empire*. Ils furent^ pour la petite église stoïcienne, rincarnation de l'honnêteté et de la liberté ; leur nom seul était un symbole, un signe de ralliement et de reconnaissance, le drapeau d'un parti. Leur vie était sans cesse racontée, et la jeunesse écoutait avec admiration ces traits qui semblaient empruntés aux âges antiques. Parler trop souvent de Thraséas fut mal vu du pouvoir, et passa bientôt pour la marque d'un esprit d'opposition.

I^u'mi ceux qui gardaient religieusement, au péril de leur vie, le culte de ces noms vénérés, un grand nombre avaient connu lïelvidius et Thraséas, ou même avaient vécu dans leur intimité. Tel était Arulénus Rusticus, âme ardente et sans mesure ; il avait assisté Thraséas à ses derniers moments, et il brigua ce jour-là Thonneur de jouer son rôle dans ce drame terrible. Étant alors tribun du peuple, il pouvait — platoniquement — s'opposer au sénatus-consulte qui allait condamner Thraséas. Rusticus oti'rit donc ses services ; Thraséas loua en souriant ce naïf courage, mais refusa une intervention dangereuse à son ami, inutile à l'accuse. Trois ans plus tard, Rusticus fut délégué par le sénat pour porter des paroles de paix et de conciliation aux troupes flavieimes et antoniennes, qui se battaient avec les Yitelliens dans les faubourgs de Rome; il fut très mal accueilli, sa suite fut dispersée, un de ses licteurs tué en écartant la foule, et l'ambassadeur luimême n'échappa qu'à grand'peine. Sous Domitien, Rusticus se fit remarquer par son indépendance et son stoïcisme agressif. « Il philosophait, » dit un historien, et c'était un des principaux griefs de l'empereur. P/uioso/j/ic/^ cela voulait dire alors, dans la langue des délateurs, à peu près tout ce qu'on voulait, par exemple, ne pas assister aux vœux oft'erts pour les jours du prince, éviter de paraître

1. Voy.. surce ra|inrucliouieiit de Caton et de Thra>é:i<, Tac, Ann., xvi. 22. Cf. Mart., I. 8 : u Thrascw atqiœ Calonis dogmata. »

devant lui, prendre un visage sévère et mécontent, parler de réformes, rappeler fréquemment l'ancienne liberté et les anciennes mœurs. Knlin Rusticus faisait ouvertement l'éloge de Thraséas et d'ilelvidius, les appelait de saints personnages, des hommes divins, et même il allait jusqu'à publier la vie ou plutôt le panégyrique de Thraséas. Les délateurs entrèrent en campagne, et dénoncèrent l'esprit factieux de Rusticus : celui-ci fut condamné pour cause de majesté, et son livre brûlé ; malheureusement, nous ignorons les circonstances et les péripéties de ce procès.

Le crime d'IIérennius Sénécion était tout à fait semblable. Lui aussi, stoïcien militant, louait ces grands hommes de la secte, dont les puissances n'aimaient pas à entendre parler, et écrivait l'histoire dTIelvidius Priscus; Fannia, veuve d'IIelvidius, reconnaissait lui avoir fourni pour son travail des notes et des mémoires. Le délateur Métius Carus s'empara de cette accusation. Les juges n'osèrent pas aller jusqu'à tuer Fannia; on se contenta de l'exiler et de confisquer ses biens ; mais Sénécion fut condamné à mort, et, cette fois encore, un décret du sénat supprima son ouvrage \

Ces deux procès furent probablement l'occasion ou le prétexte de l'expulsion des philosophes'. Domitien n'avaitil pas l'exemple de son père, qui les avait déjà chassés de Rome, et n'en avait pas moins laissé un nom respecté? Il agit donc avec vigueur. Artémidore, Télésinus, Dion Chrysostome, Kpictète, entre une foule d'autres, durent quitter sans délai l'Italie; quelques-uns furent obligés de quitter leur habit de philosophe, de cacher leur nom, et de fuir jusqu'aux frontières. Cet acte de haute pohce politique fut accompli avec tant de précipitation, qu'on ne laissa pas même à un stoïcien le temps d'acquitter ses dettes ; tout

1. Sur nusticus et Sénérion, voy. Siiét., T)om., 10; Tac, Ann., xvi, 26; Ilist., m, 80; J.^/vc. 2 et 45; D. Cass., lxvii, 13; Plin., Ep., i, 5; m. H; VII, 19. Cf. IV, 7; VII, 33.

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