CHAPITRE PREMIER
Goûts littéraires d'Auguste et de Mécène. La littérature dans leur plan politique.
La coiidiUou des écrivains sous Tempire. Auguste et Mécène protecteurs des lettres. — Culture littéraire d'Auguste; ses ouvrages, son éloquence, sa conversation familière. Goûts littéraires de Mécène; faut-il prendre au sérieux ses mièvreries de langage? — Auguste et Mécène ont protégé la littérature, parce qu'ils avaient pour elle un goût très vif. Ils l'ont aussi protégée par politique, sans cependant lui assigner i.n « rôle officiel ». — Services que les lettres pouvaient rendre à la cause d'Auguste : amuser les Romains, et leur faire oublier leurs libertés perdues; entourer le régime nouveau de popularité; aider .Auguste dans son œuvre de restauration morale; donner au pouvoir une consécration religieuse par lapothéose du prince; préparer l'avenir de la dynastie césarienne. — Dans quelle mesure Auguste a réussi à rallier la littérature de son règne : écrivains douteux, indépendants, hostiles. Cependant, prise en gros, cette littérature est gagnée lu gouvernement. — Séductions offertes aux écrivains; le tarif des récompenses. — Un épisode; voyage de Tibère eu Arménie; sa cohorte littéraire : Septimius, J. Florus, Titius, Celsus; quelques nuages; joie du retour.
La condition des gens de lettres à Rome a suivi assez fidèlement la forme du gouvernement. Jusqu'au règne d'Auguste, les familles patriciennes, qui menaient les destinées de riitat, avaient conservé sur la littérature une haute influence. Nous avons vu que la plupart des écrivains, des
poètes surtout, Livius, Ennius, Térence, Catulle, avaient vécu sous le patronage de quelques hommes puissants. Quand la plus grande partie de la société vivait à Tcgard de l'autre en état de clientèle, les écrivains, assez médiocrement notés par l'opinion, ne pouvaient guère échapper à cette condition presque générale. Ce patronage littéraire se transmettait quelquefois dans la même famille, à peu près comme le consulat chez les iMétellus, et Ton s'accoutumait à regarder cette tradition comme un privilège de ces puissantes maisons. Cependant cette protection n'avait encore aucune espèce de caractère public; ce n'était pas comme consul que Scipion accueillait chez lui Térence et Panœtius, mais comme ami des lettres et des nobles études.
Quand l'Etat tourne à la monarchie, les lettres suivent la même évolution. Sous le règne d'un Néron, d'un Domitien, il sera évident, reconnu, dans l'entourage du prince, que tout se résume en lui ; ahirs la littérature, la poésie du moins, paraîtra vivre de César, et attendre son bon plaisir. Stace et Martial surtout seront les poètes d'un régime, d'un palais, d'un homme.
Sous Auguste, le triomphe de l'idée monarchique est loin d'être aussi complet ; l'empereur n'est encore que l'héritier perpétuel des grandes magistratures d'autrefois. Aussi les écrivains peuvent-ils croire à la rigueur que le prince est simplement un autre Scipion. Cependant, on peut dire à certains égards que, dès le tenips d'Auguste, la littérature entre déjà dans les pensées du pouvoir; il cherche à la diriger selon ses vues, et à l'utiliser à son profit.
Dans quelle mesure ce protectorat fut-il réellement bon pour les lettres? Loin d'un Auguste et d'un Mécène, Virgile et Horace, Ovide et Propcrce auraieiit-ilsété d'autn'shommes? Ce siècle .lurait-il été phis grand ou moins grand dans d autres conditions sociales? Ce sont là des questions sur lesquelles il est facile de disserter à perte de vue, mais que
nous ne toucherons pas, n'ayant aucun goût pour les problèmt^s insolubles. On ne peut du moins coiitester quelques-uns des avantages de ce régime. Auguste et Mécène, en répandîuit le goût des lettres, créèrent ce milieu spécial, ce public sans lequel l'écrivain, découragé et isolé, retombe tristement snr lui-même. Aux vrais talents, ils donnèrent cette sécurité de l'existence, ces loisirs, ce bien-être, qui rendent possibles les œuvres achevées avec patience. Non sans doute, quoi qu'en disent Juvénal et Martial, ce n'est pas en multipliant les Mécènes qu'on multiplierait les Virgiles; mais, à part quelques esprits intraitables, assez rares dans l'histoire des lettres, qui semblent avoir fièrement méprisé ce qui assure le repos de la vie et de la pensée, les autres n'ont pas dédaigné les faveurs d'une fortune modeste, et les ont même très légitimement désirées dans l'intérêt de leur génie.
Le siècle d'Auguste est peut-être celui où le nom des grands écrivains est le plus étroitement associé à celui du souverain. On peut pensera Racine, — bien que Ylnstoriographe du roij soit un personnage officiel, — sans penser à Louis XIV; mais, si nous parlons d'Horace, Auguste et Mécène viennent aussitôt sur nos lèvres. Le nom de Mécène surtout est devenu de très bonne heure, dès la fm du premier siècle au moins, le type idéal et consacré du protecteur généreux, le modèle éternellement proposé à tout homme qui se mêle de patronner les lettres. Cependant, qui le croirait? cette tradition séculaire a été combattue comme un mensonge par quelques critiques. Des hommes, trop savants peut-être', ont dit que la prétendue protection d'Auguste et de Mécène n'était qu'une légende, ou du moins qu'il en fallait beaucoup rabattre ; qu'on faisait trop de bruit de biens simplement restitués à Virgile, et d'une méchante petite métairie donnée à Horace, dans un ravin pierreux de
1. Knlre autres, VVielaiiil, dans la préface de sa traduction des ÉpHres d'Horace.
oO LES CENS DE LETTRES
la Sabine. Une pareille thèse peut être ingénieuse, si elle est soutenue légèrement et avec esprit, coiTime un brillant paradoxe ; mais, si on entend la prendre au sérieux, elle aura, je le crois, bien de la peine à prévaloir contre une opinion de dix-huit siècles. Laissons donc Auguste et Mécène jouir paisiblement de l'avantage d'avoir été si habiles et si heureux, que leur nom reste absohnnent inséparable d'iui grand siècle littéraire.
Est-ce par politique, ou par goût personnel pour les choses de l'esprit qu'Auguste et Mécène ont protégé les gens de lettres? Nous croyons que ces deux motifs se sont tout naturellement trouvés d'accurd'. Il nous semble qu'il serait un peu mesquin de ne voir dans cette longue bienveillance accordée aux écrivains du règne que l'exécution consciencieuse d'un programme de gouvernement. Cependant, beaucoup de gens tien lient encore à un Auguste de théâtre qui, toute sa vie, n'aurait fait que réciter une pièce soigneusement apprise. Ils se souviennent (]ue ce prince, d'après m. renseignement fort peu vraisemblable recueilli plus tard par Suétone dans les antichambres du Palatin, préparait par écrit ses conversations avec sa femme Livie, et que, sur le point de mourir, il disait à son entourage : « Hé bienî mes chers amis, ai-je convenablement joué le dnune de ma vie? Si, à votre avis, j'ai bien débité mon rôle, ne me refusez pas vos applaudissements"! » Voilà tout leur Auguste, et, bien entendu, ils créent un Mécène à l'image du maître. Chez ces deux hommes, tout aurait été calcul et politique ; c'est à peine s'ils se seraient laissé la liberté de dire un mot qui ne fut dans la leçon. S'ils ont paru aimer les lettres, ne voyez là qu'un habile dessein ; s'ils ont recherché le commerce des grands poètes, c'est uniquement dans l'espérance de les employer au succès de
i. Il est piubîibltî (luo la vanité n'était pas non |iliis étrangère à letlc large protection qu'Auguste accordait à la littérature de son régne. 2. Suét., Oct.] 84: 90.
ET LEURS PROTECTEURS A ROME. oi
kur entreprise. Ne les soupçonnez pas d'un peu de sincérité ; ce serait une injure à la profondeur de leurs vues.
Nous ne voulons certes pas nier que, dans leur sages.?e, il y eût une bonne dose d'hal)ile hypocrisie; nous dirons nous-méme, dans un instant, que Mécène jouait sans doute une comédie en affectant certaines singularités de tenue et de langage. Mais, enfin, ils n'avaient pas le malheur d'être en toutes choses rivés à un programme, et nous ne voyons pas bien pourquoi Auguste et Mécène, avant tout système de gouvernement, n'auraient pas protégé la littérature, simplement parce qu'ils avaient pour elle un goût très vif.
N'oublions pas qu'ils avaient reçu tous deux une culture littéraire très soignée. Dès son enfance, Auguste s'était hvré à l'étude avec une ardeiu- extrême ; plus tard, au milieu des embarras de la guerre de Modène, il se ménageait chaque jour quelque ré{)it poiu- lire, écrire et déclamer'. Les lettres grecques ne lui étaient pas étrangères; il goûtait surtout la sève un peu âpre des vieux comiques. Cependimt^ il eut assez de tact et de bon sens pour ne rien hasarder luimême dans une langue difficile et savante, qui uv. lui avait pas livré tous ses secrets', persuadé avec raison qu'un seul terme impropre et bizarre suffit à couvrir un homme de ridicide. Mais il avait écrit plusieurs ouvrages en latin, un livre sur la philosophie, une réplique à YEloge de Catoii, par Brulus, un exposé de la situation financière et militaire de l'empire, des Mémoires autol)iographiques, qu'il laissa, d'ailleurs, inachevés \ Nous pouvons aujourd'hui encore admirer, dans le testament d'Auguste découvert à Ancyre, la langue sobre et nerveuse, d'ime impériale simplicité, avec laquelle il savait parler des grandes choses qu'il avait accomplies*.