Patin, l'Jf. sur la poésie fat., t. 1, p. 61 cl
fut donc au juste sa place dans la pensée d'Auguste ? Ce prince judicieux a vu très clairement quels précieux services elle pouvait rendre à l'ordre nouveau qu'il essayait de fonder. Il les a désirés, et s'est arrangé de manière à le faire entendre autour de lui ; il les a provoqués par des bienfaits, sollicités par des paroles flatteuses et des avances délicates; il les a même, si l'on veut^ moralement exigés par une longue et honorable insistance, et par de caressants reproches auxquels on ne résistait pas. En fm de compte, il a été assez habile pour obtenir ce qu'il voulait, des uns d'emphatiques adidations, destinées aux oreilles grossières de la foule, des autres, des grands poètes, un assentiment moins bruyant, mais d'un prix infini. Voilà dans quelle mesure on peut dire qu'Auguste et Mécène ont gouverné la littérature de leur temps c'est assez peut-être pour que nous ayons à regretter des hyperboles et des excès d'empressement ; c'est trop peu pour justiher des déclamations sur l'accaparement officiel de la littérature par le pouvoir absolu.
Voyons maintenant quels étaient ces services que la politique d'Auguste pouvait attendre des lettres. Tout d'abord, il fallait distraire les Romains, désormais désoccupés des affaires de l'Ktat, leur faire oublier la suppression de la tribune, leur offrir, en échange de la liberté, des compensations brillantes. Les goûts littéraires, très ardents depuis Catulle, servaient bien les vues d'Auguste auprès de la classe éclairée. Chaque matin voyait éclore des poèmes didactiques, des tragédies, des épopées, des élégies, des odes, des épigrammes, et mille pièces de circonstance, fantaisies éphémères qui ne voyaient pas toujours le lendemain. Les Romains portaient dans les querelles d'auteurs presque les mêmes passions qui avaient partagé leurs pères entre Marius et Sylla, puis entre César et Pompée. ((Je ne reconnais plus le peuple romain, disait Horace; il a changé de mœurs : il n'a plus que la passion d'écrire. Les jeunes gens, les pères eux-mêmes se couronnent de
feuillage, et récitent à table des poèmes à leurs amis. Tous sans exception, savants et ignorants, nous voulons faire des vers'. » Un poète, — chose assez nouvelle, — devenait un personnage, ses livres étaient recherchés jusqu'au fond des provinces-, et Virgile était salué au théâtre par deshonnnages flatteurs'. Auguste favorisait de tout son pouvoir ce mouvement littéraire \ et prenait ainsi par son faible ce public élégant et frivole, qui se reposait des guerres civiles en disputant sur le mérite de> anciens et des modernes.
Il fallait ensuite entourer le régime nouveau de splendeur et de popularité, faire voir aux Romains que la gloire de la diplomatie, des armes et des conquêtes n'était pas morte avec la République, montrer les Parthes rendant sans combats les drapeaux conquis sur Crassus, les Indes menacées, TArabie entamée, les Cantabres contenus dans leurs montagnes, les Pann(>niens châtiés, les Sicand)res rejetés derrière le Rhin, les frontières affermies ou reculées du côté du Danube \ Les poètes les plus dévoués au pouvoir, Varius à leur tête, se chargèrent de dire cette épopée vivante; ils étaient les clairons de l'empire, et sonnaient les fanfares de tous les succès militaires.
Mais cette gloire extérieure, si elle était la partie la plus éclatante du gouvernement d'Auguste, n'était pas sa principale affaire. Pendant cinquante ans de guerres civiles, bien des choses avaient chancelé dans TKtat; le désordre était un peu partout, dans les tribunaux, dans l'administration, dans les finances, dans les mœurs, dans les crovances religieuses Auguste eut l'ambition d'être avant tout un réparateur; il crut qu'il pourrait restaurer cette a vertu antique » pleurée par Tite Live dans la préface de son histoire. Il ne déses-