CHAPITRE PREMIER Le protecteur
Opinion presque générale, sous rempire, que la liUéralure a besoin de protection et de tutelle; septième satire de Juvénal. — L'aristocratie protège les leUres par goût, par intérêt, par nécessité, quelquefois par imitation des Césars. — Toutes les classes riches et influentes sont représentées dans ce patronage littéraire. La noblesse sénatoriale : Pisou et Stella; les chevaliers : Atédius Melior; les avocats; les atlranchis du palais impérial ; etc. — Sous quelles formes s'exerce ce patronage : louanges données aux gens de lettres; faveurs et privilèges obtenus pour eux; prêt d'une salle pour la lecture de leurs ouvrages; on les emmène passer les vacances à la campagne; libéralités diverses.
C'est une opinion bien arrêtée, chez la plupart des écrivains de l'empire, que la littérature ne saurait se passer de tutelle. La poésie surtout, insouciante et légère, qui, « au temps chaud », s'enivre de chant et de soleil, et va menant partout sa fantaisie sans penser aux provisions d'hiver, ne semble pas capable de vivre toute seule ; otez-lui les puissants patronages qui la soutiennent, elle va languir et perdre la voix. On paraît même croire, dans un certain milieu, que les Césars et les nobles sont au monde tout exprès pour s'occuper des artistes qui amusent leurs oreilles; à quoi, je vous prie, serviraient les princes et les
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grands, s'ils négligeaient les poètes'? N'est-ce pas une honte de voir le pauvre Rubrénus mourant de faim à la porte des riches, et réduit à escompter le futur succès de son Af/amomnon pour s'acheter un manteau -? J)u reste, à entendre les poètes besogneux, rien n'est phis facile que de créer à volonté un grand siècle littéraire ; il suffit de frapper la terre avec une verge d'or, pour en faire sortir d'immortels génies : « Donnez-nous des Mécènes, et vous aurez des Virgiles'. » Voilà tout le mvstère.
Cette conception singuHèrement étroite des causes qui font vivre et prospérer les hittres paraissait d'ailleurs établie sur une expérience séculaire. Pendant la République, on s'en souvient, les écrivains avai(!nt presque tous vécu à l'ombre des grandes familles patriciennes. Sous Auguste, les poètes fréquentaient le Palatin, Ja maison de Mécène^ de PoUion, de Messala. On finit tout naturellenK^nt par se persuader que ce régime de clientèle était indispensable aux lettres.
Juvénal surtout a traduit cette idée avec sa fougue (.nlinaire. S'il faut l'en croire, il n'y a rien de plus navrant que l'état de la poésie au moment où il écrit sa septième satire. Il ne reste au plus au poète qu'à se faire boulanger, baigneur ou crieur public. Le génie végète dans l'indigence, et vieillit en maudissant les Muses. C'est dans le même sens que Martial disait à son ami Lupus : .. Tu me demandes à quel maître il faut confier ton fils : qu'il évite, crnis-moi, les écoles de rhétorique et de grammaire; qu'il n'ait rien à démêler avec Cicéron et avec Virgile. S'il a h; m.dlirurde fain; des vers, maudis le poète." Veut-il a|)prendre des choses qui rapportent des bénéfices? Fais-rn un joueur de cithare ou de llùte ; s'il a la tète un peu dure, tu en feras un crieur public ou un architecte \ »