‹ Les gens de lettres et leurs protecteurs à Rome [microform]Chapitre 88 sur 345 · Ep. ad Luc · texte numérisé non relu

Ep. ad Luc

2. Cette anecdote est sans doute un peu chargée; mais elle montre du moins

LES GENS UE LimilES.

venu fut de force à comprendre l'épig-ramme. Il n'y a pas jusqu'à ce pauvre Trimaicion, le héros grotesque de Pétrone^ qui, lui aussi, n'ait des prétentions à la littérature'. 11 a chez lui trois bibliothèques, une grecque et deux latines. Trimaicion cite de belles maximes sur le néant des choses humaines, débite une longue tirade en vers, et fait des excursions dans l'épopée; tout cela, du reste, à tort et à travers, avec d'énormes bévues, comme peut le faire un imbécile. Il compare gravement Cicéron et le mlmographe Publius Syrus, laisse au premier l'avantage de l'éloquence, mais déclare l'autre plus moral î L épopée antique n'a pas de secrets pour lui ; il sait comment le Cyclope, d'un coup de baguette, abattit le pouce d'Ulysse, et comment Dédale enferma Niobé dans le cheval de Troie! Mais cette caricature montre combien le goût de la poésie était répandu chez les riches, puisqu'un Trimaicion même se pare de quelques lambeaux bariolés.

A partir des Antonins, l'esprit public prend une autre direction; on se passionne pour l'archéologie, pour la grammaire, pour la rhétorique et pour la philosophie. Jamais on ne vit phis de peseurs de syllabes, de beaux parleurs, et de moralistes qui apprennent à bien vivre : c'est un siècle essentiellement pédant, d'ailleurs avec une certaine gravité morale que nous sommes loin de méconnaître. Les grands prennent une large part à ce mouvement ; quand, par exemple, Plutarque et Proclus viennent enseigner h Rome, toute l'aristocratie se presse à leurs leçons. La maison des riches devient une espèce de sc/ioia, où l'on parle grammaire, antiquités et philosophie-.

On voit, par cette rapide esquisse, que les classes supérieures de la société romaine se sont toujours associées,

à quel point un riclie Humain se croyait obligé de paraître frotté de littérature, pour n'être pas ridicule.

i. 5a^;/r.,34, 48, 52, 5o et 59.

2. riine lAncien a|)pelle srhola un endroit où les hommes de lettres et les philosophes se réunissent pour causer ou disserter, illis/. unt., xxxv, :J7 : XXXVI. 4 et 5.)

ET LEURS PROTECTEURS A ROME. Mo

d'une manière très intime, aux goûts intellectuels de leur temps. Il était donc naturel que leur libéralité profitât tout d'abord à ces professeurs et à ces poètes dont ils étaient souvent entourés.

L'opinion était d'ailleurs exigeante sur ce chapitre; elle ne pardonnait pas facilement à quelques-uns de ces riches, qui trouvaient de l'argent pour toutes les folies et tous les vices, mais faisaient semblant de ne pas comprendre, dès que le poète hasardait quelque allusion à ses besoins. L'un d'eux répondit un jour à une demande très peu déguisée de Martial : « Ahî très bien, vous aurez toujours mon estime et mes éloges* ! » Ce n'était pas tout à fait le compte de Martial. On comparait e^tte avarice à la libéralité des Memmius et des Cotta d'autrefois, qui savaient payer avec une autre monnaie les travaux de leurs écrivains. Ce rapprochement devint même un lieu commun dans les cercles littéraires-. Ceux qui tenaient à ne pas se brouiller avec la race frondeuse et redoutable des poètes faisaient donc quelquefois, par sacrifice à l'opinion, ce que d'autres faisaient par intérêt et par goût.

On peut croire aussi que le désir d'imiter les Césars engagea quelques nobles, surtout parmi ceux qui approchaient de la cour, à étaler un grand zèle pour les lettres. Dans l'entourage du prince, c'était un hommage de courtisan, qui s'évertue à tousser et à cracher comme le maître; plusieurs des protecteurs de Martial et de Stace n'ont été sur ce point que les singes de Domitien.

Au contraire, pour un petit nombre de familles anciennes et puissantes, cet empressement à recevoir les poètes, et les doctes étrangers qui remplissaient Rome de leurs savantes conférences, pouvait être regardé comme une sorte d'empiétement sur les privilèges de César, et même comme un acte d'opposition. Alors ce zèle, suspect aux yeux de l'empe-

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