A PROPOS DES POMMES
L'événement du jour est l'arrivage des bateaux de pommes.
Le quai de la Grève est encombré de bons cultivateurs qui apportent eux-mêmes leurs produits.
Il en est qui ne viennent que de l'Oise, mais beaucoup arrivent de loin.
Un seul a conservé le costume national : c'est le père Palgoët, de la Mayenne.
Les autres, sans être absolument ridicules, sont lialnllés comme des marchands do pommes.
Un peu de statistique. Il y a des gens qui aiment ça.
Paris consomme vingt et un millions six cent mille pommes par an.
Il est des pommes qui se vendent quatre et cinq francs pièce chez les marchands de comestibles, d'autres que sur les ponts on paraît céder volontiers à un sou le tas.
La moyenne du prix des pommes est de dix centîmes, ce qui fait à peu près deux millions de francs que Paris avale. Deux millions de pommes, c'est gentil.
La province ne prend point ces deux millions, elle emporte cinq cent mille francs au plus.
Elle a à payer les frais de bateaux ou de transport;;
Les frais de débarquement;
Les frais de^ factage.
Les cultivateurs les vendent à des facteurs, qui les cèdent à des marchands en demi-gros, qui les donnent à des fruitiers qui vous les vendent.
Ces différents voyages coûtent à la pomme un
tiers de sa valeur ou, pour parler plus clairement, Taugmentent de trois fois sa valeur.
La pomme, comme bien des gens, doit sa réputation plus au bruit qu'elle fait dans le monde qu'à sa propre valeur.
Qu'est-ce qu'une pomme à côté des autres fruits?
n est vrai qu'elle a le talent d'arriver lorsque les autres sont mangés.
La Normandie est le pays qui leur donne communément le jour.
Jlais les meilleures pommes viennent de la Marne, de l'Aisne et de l'Oise.
Il y en a de prodigieusement grosses, on dirait des pastèques.
Dans tous les dîners, on aperçoit ces fruits monstrueux entourés de mousse ou de papier dentelle.
Personne n'y touche.
Avez-vous jamais vu quelqu'un qui ose couper ces énormes pommes-là ?
La dame de la maison, si insinuante, si cordiale
pour VOUS offrir des confitures, vous dit d'un air moitié figue et moitié raisin :
— Monsieur 1 des pommes ?
• Quand, par aventure, un convive est assez mal élevé pour y toucher, la maîtresse de la maison a un sourire aimable comme un clou, et dit :
— A la bonne heure ! voici M. Bertrand qui aime les pommes.
Vous voyez la mine de Bertrand ?
A côté de cela, il y a des dîners où l'on se fait un mérite de tout servir.
La nomtresse de la maison ne laisse pas aux pommes le temps d'apparaître : avant qu'on ait eu le loisir de les admirer, elles ont le cœur fendu en quatre.
On n'en mange pas plus pour cela, mais il reste prouvé que dans cette maison on ne ménage rieiî.
Eh bien moi, si j'étais vous, je ne placerais pas mes fonds dans cette maison-là.
La pomme a joué un grand rôle dans l'histoire, la fortune l'a favorisée,
Bien des fruits d'une douce saveur sont restés dans Tombre pendant que la pomme brillait au premier rang.
Le mérite vit retiré du monde; la nullité, Tignorance, l'imposture se présenteraient au Jockey-Club si elles osaient.
Cette histoire d'Eve a été une réclame bien étonnante pour ce fruit.
Ce fait devrait bien convaincre les marchands de Paris qu'il n'est rien qui vaille une publicité bien entendue.
On a dit tant de choses sur la pomme d'Eve, que je supprime toute espèce de commentaire sur ce caprice inqualifiable de notre première mère. Les secondes, du r^este, l'ont bien fait oublier.
Ce qu'il y a là-dedans de plus amusant, c'est la pomme d'Adam, cette pomme que le mari ne peut pas avaler.
La pomme de Vénus est aussi une des plus burlesques fantaisies de pomme qui se puisse imaginer.
Ces troisdéossesscdcshabillant pour une pomme.
Je sais bien qu'elles étaient vêtues légèrement, mais c'est égal.
Cette pomme causant la ruiue de Troie, après un siège de dix ans, est une chose vraiment fantastique.
A quoi tient la destinée des empires ?
L'histoire a tellement honte de s'occuper éternellement de ce fruit, que lorsque les nécessités de la • situation la forcent de parler des pommes du jardin des Hespérides, elle insinue adroitement que c'étaient des oranges.
Des oranges, je ne dis pas, mais des pommes I
D'abord il est un crime dont la pomme ne peut se laver; c'est que c'est elle qui fait le cidre.
Les marchands prétendent que leur cidre ressemble à du Champagne ; l'eau de seltz aussi ressemble à du Champagne : qu'est-ce que cela prouve ?
Le Champagne, agréable au goût, pétille et donne de l'esprit.
Le cidre, insipide au goût, donne des coliques. On pourrait se ressembler de moins loin.
Je l'ai dit, le grand mérite des pommes est de se
trouver là lorsqu'il n'y a plus personne. C'est un grand talent de savoir arriver quand on a besoin de * vous.
Puis vraiment, dans la vie tout est chance : pen-r dant qu'on fête les pommes, on dédaigne les nèfles, leurs contemporaines ; pourquoi?
La pomme, malgré sa généalogie et ses airs de grandeur, est un fruit commun.
On a beau en faire des confitures, de la marmelade, de la gelée, du riz aux pommes, des pommes au beurre, des charlottes et autres plaisanteries, la principale incarnation de la pomme, c'est le chausson!
Le chausson aux pommes ! la joie des enfants, est la honte de la pâtisserie.
Le chausson aux pommes, pâté allégorique de mauvais aloi , que les pommes ont perdu tout à fait.
Le souvenir d'Éden, et surtout du mont Ida, a fait de ce gâteau un triste emblème, et nulle offense n'est plus grossière pour une femme que de la comparer à ce populaire feuilleté.
Comme si tout cela ne sufHsait pas, les pâles voyous ont importé une nouvelle locution dans le langage où la pomme joue encore un rôle. Quand on les charge d'un travail ou d'une commission recommandée, ils répondent invariablement :
— Soyez tranquille, bourgeois^ on vous arrangera ça aux pommes.
Horreur !
Maintenant, comme il ne faut pas avoir l'air d'être un âne, j'ouvre le dictionnaire, et j'y lis que : le èidre remonte à la plus haute antiquité.
Saint Jérôme atteste que les Hébreux connaissaient ce breuvage.
Diodore de Sicile et Pline afDrment que les Romains aimaient le cidre des Gaules.
Tertullien parle du cidre d'Afrique.
Et Charlemagpe en ses Capitulaires daigne s'occuper des marchands de cidre.
Le mal est éternel.