DE LA LIBERTÉ
Ce titre presque redoutable ici n'a rien de séditieux.
Il s'agit d'uQ fait isolé et non de l'impérissable droit des peuples.
Un monsieur Maurice B,.., franc-maçon, autrefois rue des Halles-Centrales , n® 1 , aujourd'hui rue Pierre-Lescot, même numéro, m'écrit une lettre de quatre pages pour m'adresser une question.
Quatre pages pour une question , c*est trois de trop ; néanmoins je ne saurais me plaindre , M. B..* ne manquant ni de style ni d'esprit.
Voici la question posée par mon correspondant : « Un voyageur d'impériale d'omnibus a-t-il, oui
» ou non, le droit de se servir de son parapluie en
» cas de besoin? »
« Singulière question , allez-vous dire. Oui, mais
» elle mérite d'être examinée et qu'on la prenne au
» sérieux. »
Non, monsieur, je ne dirai point cela , car pour moi une question ne peut jamais être singulière ; la vôtre mérite d'êlre examinée avant de dire si elle mérite d'être prise au sérieux. Je veux dire au lecteur les circonstances qui vous ont engagé à m'en entretenir.
M. Maurice B... montait, il y a quelques jours, sur l'impériale de l'omnibus qui conduit de Bicêtre au Père-Lachaise.
— Drôle de ligne 1 dit-il assez plaisamment,
A peine en route, un nuage éclate, il pleut à verse, et les douze voyageurs vont être inondés.
M. Maurice avait un parapluie; il n'en porte jamais,
il en avait un ce jourJà, et il a manqué faire une révolution.
Placé au milieu de l'impériale , M. Maurice ouvre son parapluie et en offre la moitié à son voisin. — C'est ce voisin qui va faire tout le mal.
A* peine le parapluie est-il ouvert que le peuple . murmure.
L'air des Lampions^ précurseur des émeutes, se fait entendre.
Dix voix, émues d'abord, bientôt menaçantes, crient : A bas le riflard !
Dans cinq minutes, il y aura des barricades.
Il est arrivé que quatre voyageurs ont une gouttière dans le dos, ils sont inondés.
La foule prend le parti du faible et crie.
Si, dans ce moment, un voyageur bien élevé se fût approché de M. Maurice et lui eût dit :
— Monsieur, nous sommes vraiment désolés, mais
vous nous mouillez beaucoup ; ayez, je vous prie, la
bonne grâce de fermer votre parapluie, nous vous
en saurons gré véritablement.
M. Maurice aurait répondu :
— Comment donc, monsieur, mais avec plaisir.
— Vous allez vous enrhumer, je le regrette.
— Comment donc, monsieur, mais trop heureux. Malheureusement les choses ne se passèrent pas
ainsi.
Le peuple est brutal.
On cria, on vociféra : A bas le riflard f et M. Maurice, debout dans son droit, déclara que son parapluie était ouvert par la liberté et qu'il ne se fermerait que parla force des baïonnettes.
Un instant cependant il fut sur le point de céder, mais le voisin qu'il avait mis à couvert s'indigna.
— Quoi ! lui dit-il , vous allez céder ; mais vous êtes dans votre droit 1 11 n'y a aucune loi qui vous force à fermer votre parapluie.
Ils n'ouvrent pas le leur, parce qu'ils n'en ont pas ; votre parapluie ne doit rien à personne , et si vous le fermez, vous donnerez aux puissances étrangères un triste exemple de votre pusillanimité.
Un autre élément de discorde vint à surgir.
Les voyageurs de Textrémité, qui n'avaient aucun intérêt dans ces débats, se divisèrent en deux camps.
Le premier camp était pour la justice, le second camp pour la propriété.
Il y a toujours des gens portés à soutenir les riches.
Au milieu du tumulte, la voix clapissante d'un homme à barbe se fit entendre.
— Le malheur des sociétés , dit la voix , vient de Tégoïsme révoltant de ceux qui possèdent.
Voici un parapluie qui est Fimage de la lumière, aveugles ceux qui ne la voient pas.
Moi je n'ai pas de parapluie, je méprise ce vain meuble de la mollesse et de la volupté. Je demande que celui de ce "citoyen soit partagé entre nous en douze morceaux,
— Pourquoi faire ? s'écria M. Maurice alarmé.
' — Des cravates, répondit l'homme à la barbe, qui n'avait pas de cravate.
La voix du conducteur était méconnue. Le conducteur était un fonctionnaire faible qui avait ré-
pondu aux premiùres interpellations que les règlements étaient muets à l'endroit du parapluie.
C'était vrai, ma^isil est tels moments où l'énergie et le bon sens d'un fonctionnaire doivent suppléer aux règlements.
Arrivé à un bureau, les voyageurs, au comble de la fureur, interpellent le préposé de l'administration, homme sage et prudent, qui reste chez lui les jours d'émeute :
— Messieurs, répond-il, ma mission est de surveiller mon bureau , et pas autre chose; je ne dois pas, moi, moJeste employé, me môler de ce qui se passe dans les régions élevées.
M. Maurice B... voyant que son entêtement pouvait amener les plus grands malheurs , quitta l'omnibus et passa en Angleterre.
Voilà l'histoire.
Voici mon opinion.
Vous étiez, cher monsieur Maurice B..., trois fois daos votre tort.
La liberté de Tuq s'arrête où elle gêne la liberté de l'autre.
Puis, perraettez-raoi de vous dire que vous avez manqué de nez.
Pourquoi n'avez- vous pas pris ou demandé la place du coin? VOUS n'eussfez incommodé qu'un seul voyageur, tandis que vous vous êtes mis quatre hommes sur le dos.
Certes, il n'y a pas de loi qui empêche un galant homme d'ouvrir son parapluie.
En Angleterre, on vous aurait donné cent fois raison.
En France, on vous donnera tort, parce qu'il n'est pas convenable de s'abriter en mouillant les autres.
Le moi est haïssable.
Puis il y a encore une chose à ruminer.
S'il est vrai qu'il n'y ait pas de loi qui vous empêche d'ouvrir votre parapluie, il en est plusieurs qui autorisent quatre citoyens mouillés à faire au moins douze procès à celui qui les a humectés.
Vous avez été sur le point de payer bien des dommages-intérêts :
Pour des habits abimés.
Pour des rhumes,
Pour des refroidissements,
Pour des rhumatismes,
Pour des douleurs ayant occasionné une incapacité de travail de plusieurs jours,
Remèdes,
Frais de médecins, de jugements et autres.
C'est à faire trembler.
Supposez que par malheur l'un des voyageurs fiit mort quelques jours après , ce qui aurait bien pu arriver.
Les héritiers vous faisaient un procès pour hériter davantage. Homicide par imprudence, vous passiez en cour d'assises. Sans doute vous auriez été acquitté ; mais dans vingt ans il se serait trouvé des gens qui, en parlant de vous, auraient dit :
— Ce Maurice B... , ah! oui, celui qui a tué un
homme sur un omnibus : on n'a jamais bien su ce .qu'ilenaété.
— Ahl monsieur, croyez-moi, cherchez à être libre, mais ne touchez jamais à la liberté d'autrui : ça porte malheur.