LE 5 DU MOIS DE JANVIER
J'éprouvais une grande sympathie pour mon voisin, et j'aurais fort désiré connaître l'histoire de sa douleur ; mais, lorsqu'il m'était arrivé de le questionner, il m'avait répondu avec une grande douceur, mais simplement par un oui ou par un non.
Comme je suis fort curieux, je voulais apprendre le secret de cette douleur. Je compris que c'était en
captivant les bonnes grâces de l'enfant que j'arriverais à faire parler le père.
A partir de ce moment, je bourrai l'enfant de friandises ; il ne se passait pas un dimanche que je ne lui apportasse un sucre d'orge et un chausson aux pommes.
L'homme me remerciait avec effusion, mais il gardait toujours son silence obstiné.
— Vous gâtez Adolphe, me disait-il , vous êtes bien bon vraiment.
Et c'était tout.
Un jour que j'arrivais un peu plus tard qu'à l'ordinaire, je rencontrai l'homme sur le boulevard extérieur. Il s'en allait, emportant, comme toujours, Adolphe sur ses épaules.
— Eh ! mon gaillard, dis* je au bambin, tu te feras donc toujours porter
— Je voudrais bien descendre, me répondit l'enfant avec un sentiment de tristesse qui me frappa.
— Non, fit le père d'une voix sèche.
Des larmes vinrent perler les cils blonds du
pauvre petit. Je pris sa douleur en pitié; j'oflFris un verre de bière à mon voisin.
— Volontiers, me répondit-il ; vous nous faites trop de politesses pour que je refuse. Je ne suis qu'un ouvrier, mais je sais vivre..
Nous entrâmes dans un café, et il déposa son enfant à terre.
Les yeux d'Adolphe s'illuminèrent de bonheur.
Une fois attablé, Mazou devint aussi causeur qu'il était silencieux au cimetière.
— Qui que vous venez voir tous les dimanches ? me demanda-t-il ;- je vous fais cette question parce qu'il n'y a rien d'écrit chez vous.
—C'est une jeune fille que j'aimais.
— Elle est morte jeune ?
— Dix-neuf ans.
— Vous n'avez pas eu le temps de vous marier?
— Ce n'est pas le temps qui nous a manqué.
— C'est l'argent peut-être?
— Pas absolument.
— Chacun son idée.
— Moi, reprit-il, j'étais marié, j'étais bien heureux, et un beau jour, patatras! tout ça a dégringolé, ma pauvre femme est morte, nous l'avons enterrée le 17 septembre.
— Je croyais que c'était le 5 janvier?
— Non, répondit-il, le 5 janvier c'est le monument.
— Ah! bien!
— Oui.
— Y a-t-il longtemps?
— Deux ans et demi. Adolphe avait dix-huit mois.
— Vous étiez heureux?
— Pour ça, oui.
— Vous aimiez votre femme?
— Tout à fait. Quand j'avais été pour me marier j tout le monde me blâmait : —T'as tort — et par-ci et par-là. — Les camarades me disaient :
— C'est une pas grand'chose que tu vas épouser, et un tas d'histoires. Parce que, il faut vous dire qu'avant d'ôtre mariée, ma femme fréquentait les bals. Alors je fus la trouver et je lui dis comme ra :
a Catherine, voilà lus camarades qui me font une
vie de Polichinelle parce que je veux me marier. Ils disent comme ça que vous ôtes pas grand'chose de. bon, attendu que vous aimez la rigolade.
— Elle me répondit : »
« — Si on voulait écouter le monde on n'en finirait pas. Si je ne voulais pas être honnête je ne tiendrais pas à me marier. Vous ne rtie prenez pas dans un sac, c'est à vous à voir si vous dites oui ou si vous dites non. Si vous dites oui, ça me fera plaisir, parce que vous m'allez, quoi! si vous dites non, il n'y aura pas d'ofifense par rapport qu'il y aura de ma faute, vu qu'une jeune femme doit se tenir, c'est connu. »
Moi, je répondis oui.
—Vous n'eûtes' pas à vous en plaindre? demandaije à Mazou, qui restait absorbé dans ses souvenirs.
— Pas une seconde, répondit l'ouvrier. Les femmes sont ce que les hommes veulent. Je me mis à mes pièces, je travaillais chez nous. Je ne quittais pas Catherine d'une minute.
Le dimanche nous allions à Romainville. Elle
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aimait le bal, elle s'eii docTiait en veux-tu en voilà; mais il n'y avait pas de danger, j'étais là fidèle au poste. Les camarades me blaguaient, mais qu'est-ce que cela me faisait? Elle aimait le bal, c'était son idée à cette femme, elle en avait bien le droit.
D'ailleurs Catherine se doutait bien que si elle n'avait pas marché droit il y aurait eu du pétard dans la maison. Nous eûmes le petit. KUe fut si contente qu'elle oublia le bal pendant quelque temps.
Tous les dimanches nous allions nous promener; je portais le petit, elle nous suivait, nous étions bien heureux; mais voilà qu'elle dévint malade et le 17 septembre elle passa. Faut pas compter sur le bonheur en ce bas monde.
Je laissai Mazou savourer sa douleur pendant un instant, et je lui fis mes adieux.
— Vous ne voulez pas redoubler ça? me demanda-t-il en me montrant la bière.
— Merci, une autre fois.
— A votre aise, nous sommes de revue. Allons, Adolphe, cria-t-il, arrive ici I
11 enleva l'enfant et le plaça sur ses épaules.
— Père! criait Adolphe, laisse-moi marcher un peu, je t'en prie.
— Non, fit le père sèchement, tais-toi.
Je compris la douleur de ce pauvre petit que son père faisait vivre à six pieds du sol.
— Je ne veux pas que. tu nie portes ; ça m'ennuie d'être toujours en l'air, criait le gamin.
— Tais-toi, disait Mazou, tais-toi, ou tu vas voir!
— Eh bien, j'aime mieux voir et marcher 1 s'écria Adolphe.
— Voyez, me dit Mazou en mettant son fils à terre, je n'ai pas de chance; je n'ai qu'un bonheur au monde, c'est d'ayoir Adolphe sur mes épaules, eh bien! il ne veut plus y rester. 11 faut tout lui céder, à ce crapaud-là!
— 11 est assez grand pour marcher, dis-je en souriant au petit qui gambadait sur le trottoir.
— C'est possible ; mais j'aime mieux le porter,
répondit Mazou : quand il est sur mon épaule, il me semble que Catherine est derrière nous, et qu'au lieu d'aller au Père-Lachaise, nous allons à Romainville.