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LES FRÈRES DE LA MERCI

II. s'est fondé dans Paris une société qui a pris le nom de Société générale pour le rachat des captifs.

C'est une compagnie anonyme, mais ce n'est pas une société secrète.

C'est une simple association philanthropique comme la franc-maçonnerie, seulement elle est plus abordable.

Il n'y a aucune épreuve à subir. On ne vous fait pas voir le frère terrible.

On ne vous met pas dans le cabinet de réflexion ;

au contraire, on vous prie d'agir la plupart du temps sans réfléchir.

Donc les personnes qui veulent se faire admettre dans la société n'ont à craindre :

Ni de se brûler la cervelle avec un pistolet facé- ^tieux;

Ni d'enfoncer un poignard à coulisse dans le sein d'un innocent;

Ni de monter à l'échelle inépuisable;

Ni d'être saignées aux quatre veines avec un cure- • dent.

Il me semble que c'est bien quelque chose.

Cependant je dois dire que la nouvelle société n'a pas le grand but que poursuit la franc-maçonnerie.

Elle ne soulage pas les frères malades ou infirmes.

Elle ne professe aucune théorie humanitaire. ^ Elle ne cherche à approfondir aucune question sociale.

Il'cst vrai qu'elle n'exige de ses membres aucune cotisation.

Elle ne tient pas ses séances dans des salles somptueuses ; ses membres ne se réunissent ni derrière les colonnes du temple^ ni dans les bois, comme faisaient les bons cousins.

Le boulevard Montmartre lui sert de loge le matin, et le boulevard des Italiens est son lieu de rendez-vous le soir.

Le gouvernement, jusqu'à présent, ne s'est pas occupé de la Société pour le rachat des captifs, et il est probable qu'il ne s'en occupera jamais.

Si la société ne fait rien pour maintenir les institutions, elle ne fait rien pour les détruire ou y porter atteinte.

Les frères de la Merci n'ont poin*de drapeau, et leur Société ne repose que sur la paix.

La paix à tout prix, voilà leur devise.

La société du rachat est tout simplement une compagnie d'assurance contre les gêneurs.

Les gêneurs sont ce que Molière appelait des fâcheux.

Ce que nos pères nommaient les importuns.

Les noms changent, les hommes restent.

Excepté les joueurs de boule, qu'on a- relégués dans les terrains vagues,

Nous avons toujours :

L'homme du sonnet.

L'amoureux,

Le duelliste,

Le musicien ennuyeux,

Et bien d'autres.

Pour bien vous faire comprendre l'organisation de cette puissante et formidable société, je vais vous poser des exemples :

Un frère de la Merci rencontre dans la rue une dame qu'il a vue au théâtre, au bal, aux Tuileries, au Bois^ ou ailleurs.

Comme depuis trois semaines il est à la recherche de la dame et qu'il suppose ne pas lui être tout à fait indifférent, il est dans toutes les joies de son

cœur; c'est peut-être le dieu de l'hymen qui le protège.

Le cœur palpitant, le frère de la Merci va adresser un compliment bien tourné à la dame, lorsque tout à coup il se sent saisi par le bras par un gêneur

qui lui dit :

— Bonjour, cher ami.

— Bonjour.

^ — Vous êtes froid.

— Non , je suis pressé.

— Où allez- vous?

— Faire une course. •

— Venez dîner avec moi.

— Je ne dîne pas.

— Il y a trois mois que je ne vous ai vu.

— Je le regrette.

— Je ne vous lâche plus.

— Mais...

--- Il n'y a pas de mais; je vais vous accompagner.

Le moment est suprême; Ja dame marche vite;

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qui sait si le hasard la remettra sur le chemin de celui qui l'aime.

Elle va tourner la rue.

Il tf y a plus à hésiter.

Le frère de la Merci pousse le cri de détresse.

A ce signal, tous les frères qui sont dans la rue se groupent autour de lui et s'interrogent du regard. L'un d'eux se détache, et, s'avançant au-devant du gêneur, lui dit gravement :

— Monsieur, j'ai une importante communication à vous faire en particulier.

— Mais, monsieur, je n'ai pas l'honneur de vous connaître.

— Peu importe, monsieur.

Pendant le débat, le frère harponné s'esquive.

Lorsqu'il est en lieu de sûreté, on lâche le gêneur en lui disant qu'une ressemblance extraordinaire l'a fait prendre pour M. Vavasseur, du théâtre des Folies-Dramatiques.

Souvent le gêneur est dur à enlever. Dans ce^ cas- 1 aies frères doivent aller jusqu'à la provocation.

Un jour, X... était appréhendé par son tailleur; naturellement il pousse le cri de détresse.

Malheureusement le signal ne fut entendu que par deux frères qui, eux-mêmes, étaient les débiteurs de cet affreux tailleur.

La situation était difficile.

L'un des deux frères eut une idée sublime; comme un sergent-de-ville passait auprès d'eux, il dit à son compagnon :

— Je n'ai vu Jud qu'une seule fois, mais je parierais que c'est cet homme qui parle là-bas à ce monsieur.

Le sergent-de-ville ne se le fit pas dire deux fois, il frappa sur l'épaule du tailleur et l'invita à entrer au bureau de police.

Il fut relâché à la minute, le frère s'était esquivé* Un autre jour un boursier volait — sans calembour — au temple de Plutus, l'affaire était pressée; un fâcheux l'arrête, le boursier pousse le cri de détresse ; un frère de la. Merci survient.

— Monsieur, dit-il au fâcheux, je vous engago

à rentrer chez vous sur Theure, je suis médecin et je lis sur votre visage les premiers symptômes du choléra.

\ Le gêneur prit ses jambes à son cou.

Ainsi plus d'importuns, plus de fâcheux, plus de gêneurs; vous voyez que voilà une compagnie qui a bien des chances pour réussir.

Tous les membres de la société voudront en faire partie.

Les hauts fonctionnaires, pour se défaire des solliciteurs.

Les avocats, pour se soustraire aux plaintes des confirmés.

Les riches, pour se délivrer des emprunteurs.

Les pauvres, pour se soustraire à leurs créanciers.

Les gens qui n'aiment pas les vers se mettront de la Société pour n'avoir pas à craindre les poètes; les poètes pour éviter les prosateurs, etc., etc.

Une seule chose fera crouler cette association : c'est la faveur qu'elle a trouvée dans le public.

Quand tous les citoyens feront partie de la Société, qui délivrera les captifs?

Les frères se gêneront entre eux, et nul ne pourra les racheter.

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