L'AVEUGLE DE LA RUE VERTE
A Bagnolet j'ai vu naguère Certain vieillard toujours content; Ayeugle il retint de la gaem, Et, pauyre, il mendie en chantant.
Je ne connais rien de plus simple, de plus charmant, de plus complet que ce commencement de la chanson de Béranger.
On a beaucoup vanté certaines chansons du poëte populaire qui, certes, ne valent point celle-ci.
V Aveugle de Bagndet n'est pas chauvin, il ne chante ni les lauriers ni les guerriers, ni la gloire
ni la victoire, et c'est peut-être pour cela qu'il est resté modeste parmi les plus modestes chansons de l'auteur des Enfants de la France.
C'est cette chanson qui m'a fait aimer les aveugles.
J'aime ce bon vieillard qui, gai dans son malheur, rit des maris, gens plus aveugles que lui.
Je le trouve perspicace lorsqu'il préfère la porte du cabaret à celle de l'église.
Je le trouve ingénieux lorsqu'il tend la main aux amoureux :
Le plaisir rend l'âme si bonnet
et il me parait plein de grandeur lorsque, dans sa simplicité, il dit aux héros de la Victoire :
Ah t donnez^ donnez, s'il vous plaît, Gomme tous, j'ai porté les armes.
Mendiant, après tout, allez-vous dire.
Sans doute, mais ne sommes-nous pas en un temps où tout le monde mendie.
Les uns Tamour.
Les autres uq ruban.
Les autres des places.
D'autres l'admiration.
D'autres.....
Et remarquez qu'ils n'ont pas l'excuse d'être aveugles, ou du moins, s'ils le sont, ils ne s'en doutent pas.
• Cependant j'avoue que les deux aveugles de Moinaux m'avaient mis un peu en froid avec les aveugles.
Je ne pouvais plus voir l'un^de ces malheureux mendiant sans fredonner la fameuse musique de Jacques Offenbach :
La lune brille,
Malgré ma méfiance nouvelle, j'avais conservé une grande amitié pour l'aveugle de la rue Verte.
L'aveugle de la rue Verte jouait du violon aux Champs-Elysées.
Tous les gens du quartier raimaient beaucoup, parce qu'il était honnête et bon.
Peut-être aussi parce qu'il écorchalt moins les oreilles que les autres aveugles.
Il n'avait rien de commun avec rhomme-orchestre, son voisin. Il ne jouait que fort doucement et toujours les trois mêmes airs : l'ouverture de la Caravane du Caire^ la sérénade de r Amant jaloux et un air charmant de Haas : Vous qui mépriSez mon martyre.
Quand on parlait de lui dans le quartier, on disait toujours l'aveugle de la rue Verte. Tout le monde le connaissait et presque tout le monde lui donnait.
Cela ne l'enrichissait pas beaucoup, parce qu'il avait pour coutume de ne venir jouer que deux fois durant le jour.
Avant déjeuner et avant dîner.
Une fois qu'il avait gagné le pain quotidien, c'està-dire une trentaine de sous, il s'en allait emportant son pliant, et son chien le suivait au lieu de le précéder.
Cette circonstance eût fait douter de sa cécité si la triste histoire de son malheur n*eût été connue.
Cette histoire n'était pas longue. L'aveugle de la rue Verte avait été riche comme bien d'autres aveugles, et il n'avait pas toujours été aveugle.
Comme il arrivait à cet âge douteux qui est le prologlie de la vieillesse, il devint amoureux d'une belle jeune fille blonde aux yeux bleus; un ange égaré dans nos sentiers humains.
Il épousa l'ange.
Épouser un ange est la plus grande sottise que puisse faire un homme, parce que les anges pardonnent rarement aux hommes qui les rendent femmes.
L'ange marié devint le joli démon que vous pensez.
En moins de deux ans, ses petites dents blanches avaient grignoté les lingots du pauvre homme.
L'homme travailla.
Un jour, rhorame interrompit son travail, la femme continua son grignotage.
L'homme, qui n'était pas aveugle, voulut. savoir d'où venaient les noix.
La femme n'en fit aucun mystère.
Le mari pleura, pria, supplia, il menaça, frappa môme, et, dans sa juste colère, il chassa sa femme.
Il chassa sa femme; mais, au bout de trois jours, il alla la rechercher.
Vous voyez d'ici le drame. Qu'ai-je besoin de vous dire ses larmes, ses douleurs, ses tortures?
Hélas I les maris sont comme les gouvernements : ils sont perdus le jour où ils entrent dans la voie des concessions.
Les femmes et les peuples sont exigeants et ingrats.
Le malheureux mari passait sa vie à pardonner; ça n'en finissait plus. Un jour, il se fâcha tout de bon.
"^ Sa femme lui rit au nez et finit par l'accuser.
— Votre indigne faiblesse, dit-elle, a causé mon abjection.
Il y avait peut-être du vrai dans cet horrible reproche.
L'homme qui sait pardonner une faute à sa femme est un saint.
Celui qui en pardonne deux est un misérable.
L'homme trompé fit cette réflexion ; mais il la fit trop tard,
Comme il ne pouvait vivre sans sa femme, il prit une sombre résolution :
Il se brûla la cervelle.
Heureusement ou malheureusement, dans son trouble, l'infortuné avait oublié- de couler une balle dans son pistolet, et, au lieu de se brûler la cervelle, il se brûla les yeux.
Devenu aveugle, il s'installa aux Champs-Elysées. Pendant dix ans il y resta les yeux fermés et jouant ses trois airs.
Un jour il arriva triste, l'air abattu; mais il avait les yeux ouverts I
— Vous n'êtes donc plus aveugle ? lui demanda
Tin des gardiens des Champs-Éfysées. •
— Je ne Taî jamais été, répondit le musicien.
— Par exemple 1
— Non, mais je m'étais juré de ne plus ouvrir les yeux tant que ma femme vivrait; elle est morte.
— Tiens, tiens, fit le vétéran, voilà qui est cocasse ; et pourquoi ce serment?
— Hélas I j'étais si lâche que si je l'avais regardée je lui aurais encore pardonné.