‹ Les gens de ParisChapitre 15 sur 47 · UN JOUEUR D'ORGUE · texte numérisé non relu

UN JOUEUR D'ORGUE

Un journal raconte que, le jouj de Tan, un joueur d'orgue a produit sur le boulevard une véritable sensation.

Une foule énorme se pressait pour l'entendre ou plutôt pour le voir, et les gros sous tombaient dans sa sébille de fer-l)lanc comme les grêles au printemps.

Que jôuait-il d'extraordinaire ou d'inconnu ce brave homme? Rien.

Le grand afr de Lucie,

Le quadrille d'Orphée,

Le duo de la Favorite^

La Vénus aux carottes^

La valse de la Reine de Prusse,

Son instrument était-il perfectionné? Non, pas le moins du monde; il écorcliait les oreilles sans vergogne.

C'était l'orgue naïf en merisier avec son cylindre garni de pointes de cuivre, et celte manivelle que les gamins appellent le moulin à café.

L'homme seul attirait les yeiix; ce n'était ni pour ses airs jii pour sa boîte qu'on s'arrêtait; c'était pour lui, pour lui seul, rien que pour lui.

Voilà ce que ce brave Lucquois avait imaginé. 11 avait placé sur son orgue un cahier de musique qu'il feuilletait sans le quitter des yeux avec un sang-froid imperturbable, tandis que de la main droite il tournait sa manivelle.

Les sots vont crier : A quoi tient le succès I

C'est vrai, le succès tient à bien peu de chose, et cependant il faut que le peu de chose en question ne soit pas une sottise.

Pour moi ce musicien ambulant est tout simplement un grand homme, un philosophe môme, ce qui est plus qu'un grand homme, un penseur, ce qui est plus qu'un philosophe.

Ce joueur d'orgue a compris son siècle, et il le plaisante avec flnesse et sans en avoir l'air : voilà le motif de son succès.

Ce joueur d'orgue est l'image de nous tous tant que nous sommes.

Raisonnons.

Les gens qui, à l'Opéra ou à l'Opéra-Comique, agitent leur tête, ou leur canne, ou leur main, ou leur éventail, pour battre la mesure à contre-temps : joueurs d'orgue.

L'homme en place qui occupe une grande situation qu'il doit au nom historique de son père et qui, pour tout travail, n'a qu'àTsigner des états faits el vérifiés et qui, cependant, prend des airs importants et croit tenir enlre ses mains la de slinée des mondes.

Joueur d'orgue.

Le manufacturier qui a acheté à un pauvre diable un brevet qu'il fait exploiter par des contremaîtres intelligents, élèves de l'école centrale ou de Ghâlons, et qui se rengorge en voyant siler ses ouvriers; il deviendra maire ou adjoint, gagnera de grosses sommes et dira d'un air orgueilleux :

«Nous autres grands industriels. »

Joueur d'orgue.

Ce monsieur qui , commis dans une maison de commerce, épouse la veuve de son patron, femme aimant les hercules; le voilà propriétaire du fonds.

Cependant il veut jouir du bien que le défunt a acquis péniblement, il vend la boutique pour un prix excessif.

Son successeur le paye ; mais, obéré, il fait faillite.

Le monsieur rachète pour rien le fonds qu'il a vendu très-cher. Comme il va le revendre, la ville l'exproprie et paye royalement.

Notre.homme affiche une vente forcée pour cause d'expropriation et se défait aussi avantageusement

de ses marchandises que s'il eût vendu son fonds une seconde fois.

Le voilà maintenant avec maison de ville et des champs, voitures et laquais.

Voua croyez qu'il avouera qu'il a eu de la chance, TOUS croyez qu'il conviendra de son bonheur insolent et constant?

Ah î bien oui.

Écoutez-le parler à un négociant honnête et malheureux.

— Mon cher, voyez-vous, nous sommes dans un temps où il faut savoir faire son aflFaiTe. Voyez moi, je suis arrivé à Paris en sabots ; je suis parti de Lons-le-Saulnier il y a quinze ans; il m'en souvient comme si c'était hier. Ma mère m'avait donné deux louis. C'étaient ses économies de deux ans, et mon .unique fortune; et pensez, je vous prie, que je n'avais pas reçu la moindre éducation; j'avais été chez les frères de ladoctrine chrétienne à rien par mois, ce qui n'est guère. Mais, dame, j'ai pioché ; fai eu de rœU, nuit et jour au travail et ne laissant

jamais perdre une bonne occasion. J'ai remonté trois fois la maison ; c'est que, voyez-vous, je suis un malin, moi.

Joueur d'orgue.

Ce comédien qui se croit très-amusant parce qu'il dit un mot dont l'effet est sûr :

Joueur d'orgue.

Celui qui attribue à son talent l'effet que produit son nez :

Joueur d'orgue.

Celui qui, à force de charges, de contorsions, de grimaces ridicules, parvient à exciter le rire du cintre, et rentre enchanté en son logis :

Joueur d'orgue.

11 y a sur le boulevard un monsieur qui ressemble à s'y méprendre à M. Mirés, ce qui ne veut pas dire qu'il fasse concurrence à l'Apollon du Belvédère. Pourtant sa physionomie est intelligente, ses yeux noirs pétillent on ne sait pourquoi.

Il s'habille comme M. Mirés, il marche comme

M. Mirés, et il n'ôte jamais son chapeau, comme M. Mirés.

Il parle volontiers de Bourse,, de grandes entreprises financières.

Lorsque quelque passant de Tautre rive, trompé par cette ressemblance extrême, s'arrête, croyant contempler les traits connus du célèbre financier, notre homme est dans Tallégresse.

Povero il se ,croit riche.

Joueur d'orgue.

Nos promenades sont émaillées de deux ou trois individus bien connus. La nature s'est plue à donner à leur figure une certaine analogie avec un visage auguste. 11 faut les voir s'épanouir quand ou se retourne pour les regarder et sourire de leur prétention ridicule.

Joueurs d'orgue.

Le journaliste qui a appris par hasard une nouvelle et qui, la voyant répétée par tous les journaux ; du monde, croit de bonne foi qu'il donne le la à la i presse européenne :

Joueur d'orgue.

Les gamins de lettres qui, après avoir pillé Chamfort, dévalisé Rivarol, écume et écrémé les collections du Corsaire^ du Charivari et du Figaro^ s'imaginent, les ravageurs, qu'ils ont beaucoup d'esprit parce qu'ils charment d'ignorants piliers d'estaminet :

Joueurs d'orgue,

Cette fille, qui loue chez Honoré un huit-ressorts splendide, illustré d'un cocher poudré et de deux valets de pied plus poudrés encore,, en livrée de gala, et qui s'imagine, la drôlesse, qu'elle va tromper tout le monde.

D'après son calcul, les étrangers la prendront pour une noble personne ;

Les bourgeois, pour une grande dame du fau* bourg Saint-Germain ;

Les gens du peuple, pour une dame de la cour de Suède;

Les gentlemen, pour une étoile naissante :

Joueuse d'orgue.

Joueurs et joueuses d'orgue, tout est là ; tous, tant que nous sommes, eux, vous et moi, nous nous en allons gravement à travers Texistence les yeux fixés sur le cahier de la vie où jamais eux, vous et moi, nous ne saurons déchiffrer une note; ce qui, du reste, serait bien inutile, puisqu'il n'y a qu'à tourner la manivelle pour faire aller la mécanique.

SI L'EMPEREURILE' SAVAIT I

Le lieutenaat fronça le sourcil, secoua une vieille pipe qui avait bien plus la couleur du palissandre que de l'écume de mer, et me dit tristement :

— Oui, vous voilà bien tous, gens du monde, artistes ou plébéiens; quand vous avez dit qu'il n'est rien de plus heureux •qu'un soldat, vous croyez avoir tout dit.

— Cependant, cher ami...

— Oui, je sais ce que vous allez me répondre : « Un soldat n'a qu'à s'occuper de lui.

)> Un soldat n'a pas de charges.

» Un soldat ne sent jamais les atteintes du besoin.

» Lorsqu'il est vieux, un soldat peut se reposer sur ses lauriers et vivre des rentes que lui fait l'État.

» Un vieux militaire est eutouré de soins, de considération, on le fête, on le recherche pour l'entendre raconter ses exploits. »

Voilà ce que vous alliez me dire, n'est-ce pas?

— J'avoue, mon lieutenant, que vous avez deviné juste.

— Ce n'était pas difficile. Je connais ces refrainslà, que de fois ne les ai-je pas entendu chanter; sur des airs différents, c'est vrai, mais, au fond , c'est toujours la môme chanson.

Ah I vous croyez cela qu'un soldat n'a qu'à s'occuper de lui? quelle facétie 1 Demandez à ceux qui ont fait la guerre ou qui, en temps de paix, veulent faire sérieusement leur métier ; demandez et vous verrez.

Un soldat n'a pas de charges, reprit-il au bout d'un instant. Parbleu, c*est bien heureux, comment

pourrait-îl y satisfaire? Dites-moi, vous êtes-vous jamais demandé ce qu'un officier sans fortune doit souffrir s'il a encore une pauvre vieille mère vivant de privations au fond de sa province.

— C'est là une exception.

— Heureusement. Mais, je vous en prie, ne me parlez plus de cela, vous me faites bien, rire, vraiment.

Une autre plaisanterie bien amusante, c*est la ^ prétendue félicité des vieux militaires.

Certes, ils jouissent d'une certaine considération, mais ils la méritent, je pense; car, après tout, Ils ont rendu plus de services à leur pays que s*ils eus* sent vendu de la cannelle.

Quant à les rechercher pour leur faire raconter leurs exploits, c'est de la haute fantaisie, cela.

Quand un homme a vécu trente ans dans les camps, couchant où il pouvait et mangeant ce qu'il trouvait, pour peu qu'il ait sept ou huit blessures et des rhumatismes, vous verrez s'il est amusant en société et s'il raconte des histoires.

Autrefois on appelait ce brave homme un vieux grognard; aujourd'hui on le nomme un gôneur.

— Il y a du vrai dans tout cela.

— Je le crois bien, et cependant nous n'avons pas à nous plaindre. Nous sommes plus heureux que ceux qui nous ont devancés. Tel que vous me voyez, si j'ai ma retraite comme capitaine, je serai heureux comme un priuce en comparaison du pauvre capitaine Misère.

Pauvre capitaine Misère, je ne puis songer à lui sans avoir le cœur serré.

Je l'ai connu à l'hôpital , où il était entré deux jours après moi. Vous l'avez peut-être aperçu dans le jardin.. C'est un grand homme sec, aux yeux noirs. Il porte toute sa barbe, qui est devenue blanche.

— Comment, toute sa barbe, un capitaine ?

— II n'est plus en activité. Vous savez ou vous ne savez pas que les officiers en retraite ont le droit de mourir dans les hôpitaux militaires.

1 Nous étions là cinq ou six officiers malades, tous

assez philosophes, nous consolant de notre captivité en lisant — ceux qui n'avaient pas mal aux yeux,—

ou en jouant au tric-trac, ceux qui n'avaient pas mal au bras. Seul le capitaine ne lisait pas , seul le capitaine ne jouait pas, et quand parfois l'un de nous lui demandait :

— Capitaine, voulez-vous faire une partie? 11 répondait invariablement :

-^ Merci bien, Monsieur, je ne suis pas ici pour m'amuser.

Gomme il faisait cette réponse en souriant, nous disions :

— C'est un original. Et l'on n'y pensait plus.

Nous avions remarqué que le capitaine était surtout fort triste les lundis, les mercredis et les vendredis. Comme ces trois jours sont ceux où les étrangers n'entrent pas dans l'hospice, nous pensions que le chagrin de ne pas voir sa femme ces jours-là était la cause de sa tristesse.

Plusieurs fois, poussé par une sympathie que je ne cherchais pas à faire rentrer dans mon sac, j'a-

vais quitté la chambre pour aller dans le jardin tenir compagnie au pauvre capitaine.

Je le trouvais assis sur le banc qui est près de la fontaine, et ses yeux étaient si rouges , si rouges, qu'on aurait dit qu*il pleurait.

— Qu'avez-vous donc , mon capitaine ? lui demandais-je.

— Rien, me répondait-il invariablement , je suis enrhumé du cerveau.

Les jours où Madame Misère venait voir son mari, le capitaine, sans être folâtre, paraissait presque heureux; ses yeux étaient toujours rouges, mais c'était de plaisir.

Madame Misère était une grande femme brune, vêtue de noir; sa pâleur paraissait d'autant plus grande que ses sourcils étaient très-accentués et sa peau de la blancheur du lis.

Entre nous, nous plaisantions le brave capitaine, que nous appelions Philémon. Il était véritablement bon, ce brave capitaine. Au déjeuner et au dîner,

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il n'attendait pas que le repas fût achevé. Il prenait son pain et une grappe de raisin, et disait ;

— A revoir, Messieurs, je vais donner h manger à mes pierrots.

Comme nous étions tous à la ration congrue, nous admirions Misère donnant la pâture aux petits des oiseaux.

Un jour, à table, B,.. laissa son vin, il n'y en avait pas lourd, mais ça étonna tout le monde.

— Je ne bois pas de vin, nous dit-il, parce que je suis enrhumé du cerveau.

— Eh bien, priez madame Misère de vous guérir, elle a un remède I m'écriai-je élourdiment ; n'est-ce . pas, capitaine?

— Oui, Monsieur, me répondit Misère en souriant; mais il était devenu pâle comme un mort. Puis il s'en alla, emportant son pain et sa grappe.

— Diable, diable, pensai-je, j'ai fait de la peine à ce vieux brave. Je vais lui faire mes excuses. Et je me dirigeai du côté du jardin.

Ah I je n'oublierai jamais ce que j'y vis. Assise

sur le banc près de son mari , Madame Misère dévorait avidement le pain que le malade lui gardait.

Son mari la regardait avec bonheur et avait peutêtre faim.

— Sacré mille diables I m'écriai-je en tombant au milieu d'eux, vous êtes bien mauvais cœurs, et vous, capitaine, vous êtes un vilain soldat; oui, vraiment, on n'agit pas comme cela.

Comme je pleurais comme un veau , le capitaine ne se fâcha pas.

— J'aurais voulu que personne ne. sache ma détresse, me dit-il.

Comme les camarades arrivaient , sans tenir compte de ce que me disait Misère, je leur racontai tout.

Nous étions là six gaillards qui avions traversé bien des douleurs et nous pleurions à qui mieux mieux.

Enfin on sécha les larmes et on gratta ses poches.

Le militaire n'est pas riche et il n'accepterait rien

des bourgeois ; il n'y avait pas gras , mais, enfin, il y en entassez pour attendre.

— Comment se fait-il que ce capitaine ait pu arriver à cet excès de détresse? demandai-je au lieutenant.

— C'est bien simple, me répondit-il. Sa pension a été réglée avant la nouvelle loi : il a douze cents francs de retraite. Il s'est marié avant la circulaire de 1846 et a pris une femme sans fortune. 11 a fallu vivre ; il a fait quelques dettes , engagé sa pension. Peu à peu sa femme a tout vendu; à peine si elle a de quoi se vêtir. La maladie a fait le reste. Qu'est-ce que tout cela deviendra, je l'ignore, fit le lieutenant eu bourrant de nouveau sa pipe.

— Ah ! s'écria-t-il après un moment de silence, si l'Empereur le savait I

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