‹ Les gens de ParisChapitre 16 sur 47 · LA ROBE DB MARGUERITE · texte numérisé non relu

LA ROBE DB MARGUERITE

A côté de chez nous il y a une fille à qui il est arrivé une bien drôle d'histoire.

Elle s'appelle Marguerite, et Ton peut bien dire que c'était la plus belle flUe du quartier.

Ceux qui diraient le contraire, c'est qu'ils ne seraient pas justes.

Elle travaillait à la lingerie.

La lingerie, ça ne sàlit pas les doigts, mais ce n'est pas un métier qu'on pourrait appeler, là, tout ce qu'il y a de mieux, vu qu'on n'y gagne pas des mille et des cents.

La lingerie n'est pas un métier, quoi I Je vais vous expliquer pourquoi.

Il y a des parents qui font des airs, ça ne veut pas faire apprendre à leurs filles un bon môtier carré, comme brunisseuse ou passementière.

Y disent : Nous leur laisserons quelque chose. L'intention y est bien, ma^îî le sac n'y est pas toujours.

Un beau matin, v'ià une demoiselle qui se réveille comme un petit saint Jean.

Les personnes qui s'intéressent à elle, les voisines, les anciennes camarades — il n'y a pas de danger que le propriétaire s'en mêle — lui disent :

— Que savez-vous faire? avez vous un état? La petite répond :

— Je sais faire du linge.

On la mène dans un magasin dont une voisine connaît le premier, un jeune homme qu'est tout frisé et qu'a des favoris, oh I mais des favoris, je ne vous dit que ça. On n'a jamais pu savoir pourquoi il

a des favoris comme ça ; il ne le sait pas lui-même, mais ça ne fait rien.

En voyant entrer la demoiselle, il voit tout de suite de quoi il s'agit et il dit comme ça :

— Vous venez pour de l'ouvrage, nous n'en avons pas : les affaires ne vont pas, et ceci et cela.

Il fait tout ça pour poser, ledain;!Ilest même bien content dans le fond qu'on lui fasse son ouvrage, qui est de la drogue.

Le voilà qui donne six cols et douze manchettes.

Quand on est malin, il faut une semaine pour abattre ça et on a gagné ses douze -francs : pas moyen d'acheter un chalet à Nogent.

Et encore n'en a pas qui veut, parce qu'il y a bien ' des pauvres femmes à Paris, et que la lingerie c'est l'état de celles qui n'en ont pas.

Marguerite faisait bravement, sa journée, et comme elle était piocheuse et habile, elle gagnait ses douze ou quatorze francs par semaine, que ça ne faisait pas un pli.

Elle vivait avec sa mère qu'avait un peu de bien

en viager, ça fait qu'elles n'étaient pas malheureuses du tout ni Tune ni l'autre.

Dans la maison, il y avait le neveu du portier, un nommé Gustave, un peintre en bâtiment qui vous gagnait ses quatre francs dix sous et même cent sous par jour, et pas beaucoup de morte-saison. Ce garçon lui faisait un brin de cour, et elle ne le voyait pas d'un mauvais œil.

Mais la mère disait :

•^ T'as bien le temps.

Les mères, c'est jamais pressé.

Un matin^ en portant son ouvrage au magasin, Marguerite s'amusa à regarder un peu dans les montres, parce que la demoiselle de la lingerie était occupée.

Ces damnés de magasins, ça vend de tout.

Marguerite dénicha dans un coin uiî écriteau sur lequel il y avait :

Taffetas cuit, QUATRF. FRANCS quatre-vingt-quinze le mètre.

— Quatre francs le mètre, c'est pas cher si c'est bon, se dit Marguerite.

Les femmes, ça ne voit jamais que les francs, jamais les centimes. Ces gueux de marchands savent bien ça ; ils font un grand 4 et ils mettent les 95 centimes en tout petit, tout petit.

— Combien qu'il en faut pour une robe, de ce taffetas-là? demanda Marguerite au monsieur à favoris.

— Dix mètres, qu'il répondit, maïs pour vous qui êtes gentille, il en faut au moins treize mètres.

Il y a encore ça, que plus une femme est gentille, et plus il lui en faut pour s'habiller.

Marguerite se mit à piocher jour et nuit pour acheter la robe. Elle économisa sur tout, elle ne ' mettait même plus de beurre dans son café. Au bout de six mois, elle avait ses cinquante-deux francs, elle alla chercher son taffetas. Mais comme elle avait oublié les Centimes , il lui manquait douze francs et sept sous.

EUeélait bien ennuyée, mafs le monsieur lui dit:

— Emportez tout de même, vous nous payerez ça quand vous voudrez.

Faulleur rendre cette justice, dans les magasins, ils ne sont pas méfiants, et puis ils ont toujours le temps de retenir ça sur Touvrage.

La mère à Marguerite, qu'était une brave femme, avait fait son petit magot de son côté: Quand la petite eut son étoffe, elle lui dit : — Minute, c'est moi qui te paye la façon. Et elle lui allongea une jolie pièce de dix francs.

Marguerite en dansa de plaisir , elle croyait avoir encore un bon mois à piocher.

Elle alla chez une voisine qui était couturière, et lui donna son taffetas.

— Puisque votre maman vous paye la façon, lui dit la couturière, pourquoi donc que vous ne vous achetez pas une garniture? La passementerie n'est pas faite que pour les odalisques.

— C'est vrai, fit Marguerite , je n'y avais pas pensé.

Elle alla au magasin et acheta une garniture de

dix francs, sur laquelle elle ne paya que cent sous.

Cent sous d un côté et douze francs sept sous de l'autre, ça fit une dette de dix-sept francs trente-cinq centimes.

Une fille honnête qui doit dix-sept francs trentecinq jcentirnes, est une fille perdue.

C'est pas que dix-sept francs ça soit bien lourd, mais on a toujours quelque chose à acheter avant de les payer.

Un samedi, Gustave entra chez Marguerite.

— Mam'selle, qu'il lui dit comme ça, c'est demain dimanche : si vous' voulez étrenner votre robe, nous nous en irons avec votre maman casser une croûte à Saint-Ouen, histoire de faire un tour et de prendre.. rair.

— Merci, répondit Marguerite, ça sera pour une autre fois : j'ai quelque chose à changer dans ma toilette.

Que veux-tu changer? lui demanda sa maman?

Mais dam! répondit Marguerite, tu n'y songes

pas: je ne puis pas sortir avec une robe neuve et un vieux chapeau.

Il n'y avait rien à dire à ça.

Quand elle eut son chapeau, Gustave revînt.

— Mam'selle, qu'il lui dit comme ça, j'ai passé un magasin de mercerie à l'eau seconde, et j'ai pris la liberté de prendre en paiement des gants et une petite cravate cerise pour vous les offrir. Si vous voulez bien accepter ces brimborions-là pour aller à Saint-Ouen avec la maman, histoire de nous promener un peu, vous me ferez honneur et plaisir.

— Vous êtes bien honnête, fit Marguerite, mais ça sera pour demain, parce que j'ai quelque chose à changer à ma toilette.

— Quoi donc? demanda la mère.

— Mais dame! avec une robe neuve et un chapeau neuf, je ne peux pas porter de vieilles bottines.

11 n'y avait encore rien à dire à cela. Le samedi suivant, Gustave revint, Marguerite lui dit :

— Monsieur Gustave, ça sera pour dimanche pro-

chain, sans faute; j'ai encore quelque chose à changer à ma toilette.

— Quoi encore? demanda la mère qui aimait la matelote et que tous ces retards ennuyaient.

— Dam l fit Marguerite, je suis tout en neuf, mais je n'ai rien à mettre sur le dos qu'un vieux châle tapis ou mon manteau' de l'an dernier.

La mère ne souffla pas ; il n'y avait rien à dire à ça.

Le dimanche suivant, comme il était midi, la vieille maman, qui avîit rêvé matelote, lui dit:

— Comment que ça se fait, je n'ai pas vu M. Gustave hier soir.

— 11 ne viendra pas, fit Marguerite.

— Tu as un mantelet, j'espère que tu n'as plus rien à changer à ta toilette, maintenant?

— »• Non, répondit Marguerite en rougissant, mais j'ai changé Gustave.

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