LA MARCHANDE DE TABAC
Le moment de prendre des notes est venu, il faut se mettre à la besogne. Il faut que ceux qui savent dessiner taillent leur crayon.
Les rues s'élargissent, les vieilles maisons tombent, tout s'en va.
Les physionomies changent chaque jour. Les types disparaissent, tout le monde se ressemble.
Encore quelque temps, et il sera impossible de distinguer un ambassadeur d'un marchand de petits ballons.
La grisette est partie ; elle ne reviendra plus : bon voyage.
Un autre type de femme disparaît, c'est la marchande de tabac.
Ceux qui ont quinze ans ne sauront pas ce qu'a été la marchande de tabac.
Ils ne l'auront pas vue, elle est en train de faire ses malles, ce qui, entre nous, ne sera pas bien long.
Je n'appelle pas marchande de tabac cette fille brune qui pèse et colle des sacs avec ses grosses mains rouges, .
Cette fille est arrivée de la Lorraine pour servir à Paris.
Elle voulait être bonne; la destinée l'a créée demoiselle de boutique.
Ne lui adressez pas une question en dehors de ses cigares et de son tabac, elle vous répondrait une bêtise.
Après cinq ou six mois de service, cette fille devient coquette. Elle fait ajuster sa robe d'Orléans
par une couturière. Auparavant c'était elle qui faisait ses robes; sa taille s'est un peu allongée, sa poitrine s'est développée.
Elle s'est fait coiffer un soir pour aller chez des pays qui sont établis à Belleville. Depuis ce temps, les raies de sa tôte sont mieux dessinées , ses cheveux plus lissés.
Elle porte des cols plats et une cravate de taffetas vert — parce que le rouge « c'est pas comnae il faut. »
Ce n'est plus la môme femme, mais ce sont toujours les mêmes mains, ces affreuses mains rouges.
Autrefois la marchande de tabac avait une robe de chambre en cachemire gris, un élégant bonnet tout plein de fantaisie, des mains d une blancheur éblouissante, et des bagues, trop de bagues môme; il y en avait tant que Tannulaire disparaissait presque tout entier, glorieux, mais fatigué d'une charge si belle.
La marchande de tabac s'appelait Élise ou Marguerite, Hortense ou Anaïs. On l'appelait par sou -
petit nom, presque toujours elle savait le vôtre. C'était une bonne fille, ne détestant pas le plaisir, mais désireuse de ne pas mourir de faim au moment de la bise.
Quand elle sentait ses tempes encore assez unies pour qu'il prît fantaisie aux oies de marcher dessus; quand elle apercevait ses cheveux blonds et soyeux s'écarter un peu trop vers le milieu du front, — elle devenait sérieuse et se faisait acheter un bureau de tabac.
— Comme ça, disait-elle, j'aurai toujours du pain.
Elle se trompait, la pauvre fille; il lui revenait un éclair de folie, elle revendait son fonds pour aller cacher une passion dans quelque rue bien retirée en disant :
— Bon, quand ce sera fini, j'achèterai un autre bureau.
Le caprice finissait, elle revenait, en eff*ot; mais comme elle avait deux ou trois ans de plus, naturellementle deuxième monsieur avait été moins gé-
néreux que le premier, le débit de tabac n'était plus situé sur le boulevard; il se trouvait dans le faubourg Montmartre.
Puis, par suite du même système, ledit bureau montait la rue des Martyrs ou la rue Notre-Dame de Loretle, puis il disparaissait au delà de la barrière.
Là on ne cachait plus de timides amours, un monsieur à casquette plate aidait à servir les clients et se servait lui-même au point de fumer le fonds de la pauvre fille vieillie.
L'autre variété de marchande de tabac était la titulaire et sa demoiselle.
La titulaire était la femme d'un brave militaire mort au champ de manœuvre d'une attaque d'apoplexie avant l'heure de la retraite.
Le général, louché d'une aussi grande infortune,
en avait parlé à un député, qui en avait parlé à un
chef de division, qui avait dit : J'en parlerai au
ministre, qui avait répondu : J'en parlerai au roi.
Tout porte à croire que le roi avait dit oui, puis-
que la boaae dame et sa fille Berthe étaient installées dans leur comptoir.
La maman disait :
— Nous aurions bien pu faire tenir le bureau, mais cela ne nous aurait rapporté que douze cents francs, tandis que nous en gagnons presque le' double. D'ailleurs je ne pouvais pas lenferraer cette pauvre petite, il faut bien qu*elle voie un peu le monde!
La pauvre petite voyait du monde, mais quel monde!
Assise à son comptoir, elle passait ses journées à lire des romans malsains, s'interrompant à chaque instant pour peser « deux sous à la fève. »
Ces pitoyables. livres la sauvaient du danger, tant il est vrai que les mauvaises choses peuvent être utiles.
A tous les compliments des oisifs , elle répondait par un sourire incertain, et elle reprenait sa lecture, au grand désespoir des soupirants.
U iroisiômô variété de marobande de tabac était /
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la plus curieuse à étudier, la plus ennuyeuse à fréquenter.
C'était une grande femme blonde aux yeux bleus.
Elle portait ses cheveux en longs tire-bouchons, qui tomblaient négligemment sur sa poitrine indécise.
La toilette, d*assez mauvais goût, visait àrexcentricité. C'était Tezagératlon de tout ce que Ton por« tait alors.
Un jour cette dame, qui causait volontiers, vous racontait son histoire. Née d'une famille noble, mais pauvre, elle avait épousé sans amour un nomme dont elle n'avait pas dû faire le bonheur.
Bref, elle était séparée de son mari.
Quand on entrait dans ses bonnes grâces, c'était horrible.
Elle vous racontait les histoires sans lin des splendeurs de sa jeunesse. .
Elle parlait avec complaisance de son cousin le baron de.,., le plus grand chasseur de la province ; t% la tante la marquise , qui avait oôDt trento f6^
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raes et qui vivait avec douze cents francs par an, Tavare !
La vérité, c'est que son cousin le baron était pâtissier, sa tante la marquise cardeuse de matelas, et que son mari, commissaire-priseur à TAndouil loties-Vaches:, l'avait quittée, ne voulant pas la partager avec un clerc d huissier.
Ce qui était assez naturel dans le fond, mais ce qui n'était pas aimable pour le clerc.
La femme séparée qui vendait du tabac, parlait fort cavalièrement de Léon Gozlan ou de Méry, qu'elle avait à peine entrevus passant derrière ses vitres.
Elle prenait certains clients en affection, elle les comblait. Pouf les autres ,^lle était d'une grossièreté inimaginable. Un beau jour, elle vendait son fonds et (jartait pour jouer la comédie en province; ce n'était pas l'art qui Ty conduisait : la malheureuse aimait un comédien!
Aujourd'hui ces types variés et presque aimables ont disparu.
Digitizêd by VjOOQIC
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Autrefois les bureaux do tabac rapportaient di3 dix-huit cents francs à trois mille francs. Cela suffisait pour vivre. Aujourd'hui ils ne rapportent pas davantage, et la vie est hien plus chère, et une femme ayant un semblant de coquetterie mourrait de faim avec cela.
Les débits de tabac sont achetés ou gérés par des gens modestes qui, comme Jenny l'ouvrière, se contentent de peu : c'est ce qui explique la bonne et ses mains rouges.