‹ Les gens de ParisChapitre 18 sur 47 · L'HOMME QUI FAIT VOIR LA LUNE · texte numérisé non relu

L'HOMME QUI FAIT VOIR LA LUNE

Ils ne sont que trois ou quatre qui font voir la lune. Je ne tous désignerai point celui dont je veux parler, parce que je ne veux pas mettre de l'amertume dans la vie de ce pauvre homme, déjà bien assez malheureux.

Il est plus que probable qu'il ne saura jamais

que je me suis occupé de lui — . tant il est loin des

choses d'ici-bas — mais le hasard est si traître et

m'a joué de si vilains tours, que je me tiens sur mes

• gardes,

J*ai connu cet bomme d'une faQon bien iiniple.

Je le rencontrai un soir dans la rue Sainl-Honoré. 11 poussait (les gémissements à fendre l'àme. Bien qu'il fût fort mal vôtu, bien que ses cheveux fussent mal peignés, sa" barbe inculte, ses bottes trouées, son chapeau percé, il n'avait pas l'air d'un mendiant. Je m'approchai de lui, non dans Tintenlion de lui donner, mais de lui prendre de quoi satisfaire ma curiosité. Quand un homme hurle, oh est bien aise de savoir pourquoi.

— Qu'avez-vous, brave homme? lui demandai-je.

— J'ai, dit-il, vous le voyez bien ce que j'ai; je suis seul pour porter mon instrument, il n'est pas Dieu possible que je puisse y arriver. Ce misérable Cassemiche est complètement ivre. Ah! Monsieur, nous sommes dans un lemps où il est bien difficile de se faire servir.

— C'est vrai, Mousieur, très-vrai; ce Cassemiche est votre aide?

— Mon aide et mon domestique, comme vous voudrez; autrefois on disait un officieux, maintenant

on dit un groom ou un valel de chambre, ça ne fait rien à Taffaire.

— Que ne prenez- vous un commissionnaire pour vous aider?

— Mais parce que je vais travailler et que je n'ai point d'argent à cette heure.

— Voulez-vous me permettre ?

— Mais du tout.

— Cependant...

— Je ne suis pas un mendiant. •

— Qu'à cela ne tienne, prenez, et l'un de ces soirs j'irai vous réclamer cette petite somme.

-^ Comme cela, volontiers, vous savez où je me tiens?

— Oui.

' — Vous me promettez bien de revenir?

— Je vous le jure.

Trois jours après j'allai trouver mon homme.

— Tiens, s'écria-t-il, tiens, Gassemiche, voici le bourgeois qui m'a prêté les vingt sous le soir où tu t'es piqué le nez.

Cassemiche, qui est le spécimen le plus réussi du voyou parisien, me tendit la main et me dit :

— Vou? êtes un bon enfant.

Puis il prit une pièce dans une bourse de cuir, et il ajouta :

— V'ià la monnaie que vous avez prêtée au patron. C'est en vous remerciant.

— Monsieur, dit Thomme, vous me feriez un véritable plaisir de vouloir bien regarder la lune dans mon télescope.

Je regardai la lune sans me faire prier.

— Très-merveilleux 1 m'écriai-je pour payer ma place en monnaie polie.

L'homme sourit et me salua. Il m'avait rendu ce qu'il me devait en échange du léger service que je lui avais rendu ; il m'avait montré la lune, nous étions bien quittes.

J'avais bonne envie de connaître les particularités de la vie de cet homme; tout en lui paraissait étrange : sa tristesse, ses manières tantôt polies, tantôt grossières, tout cela m'intriguait fort. P'ail-

leurs il est convenu que toutes les fois qu'on voit un honime malpropre et barbu, on doit lui demander son histoire.

— Ma vie, me dit Thomme après bien des pourparlers, ma vie est un tissu de malheurs.

Je suis de Lyon; mon père était magistrat; j'ai eu tous les premiers prix dans mes classes ; mon père mourut, il n'était pas riche.

Je me destinais à la médecine. Mon frère était avocat^ mais il n'avait pas de causes et ne pouvait m'aider.

Je pris mon courage à deux mains, je travaillai nuit et jour. Tout le monde s'intéressait à moi, mes professeurs m'aidaient de leur bourse, mon propriétaire ne voulait pas que je lui payasse mon loyer ; plus tard, me disait-il, plus tard.

— C'est ça qui est raide, fit Cassemiche.

— Quand je fus reçu docteur, continua l'homme, la bienveillance de tous augu^euta pour moi.

Un tapissier dont j'avais sauvé l'enfant me donna un mobilier fort décent. Je ne tardai pas à être

connu et estimé; il semblait que le malheur s'était lassé : il se reposait.

J'avais acquis une position véritablement honorable, lorsqu'un de mes amis me présenta dans une famille de commerçants qui avait une filte à marier.

Je n'étais pas homme à épouser une jeune fille pour faire une affaire; je voulus bien voir, bien étudier celle à qui j'allais peut-être consacrer ma vie.

— Jamais, Monsieur, vous n'avez vu, même en rêve, une plus éblouissante beauté que celle que je trouvai au fond de ce comptoir enfumé.

— Mais je n'étais pas homme à m'arrêter à la beaulé. Je voulais que l'âme fût aussi belle que le visage.

Plus j'allais dans celte maison, plus j'étais émerveillé de la douce vertu qui régnait dans ce cœur de jeune ûUe : je demandai sa main, et je l'épousai.

0 Monsieur, c'est de là que datent tous mes malheurs : l'ange était un démon.

Un démon lâche et perfide, la honte déguisée en vierge.

Elle me trompa de la façon la plus misérable. Ma confiance en elle était entière et profonde ; j'étais le seul qui ignorât son ignoble conduite.

Le hasard m'éclaira un jour : je pus sonder Tabîme où j'étais tombé.

Mes clients m'avaient quitté, j'étais criblé de dettes ; et les honnêtes gens, ne croyant pas à mon aveuglement, me prenaient pour un complaisant et me niéprisaient.

Je quittai tout, et j'allai m'enfermer dans une chambre meublée de l'autre côté de l'eau.

Le chagrin, la misère, me rendirent malade, et je serais mort si Cassemiche ne m'avait secouru.

— Voyons, patron, ne parlons plus de ça, dit Cassemiche.

— Si, j'en parlerai, reprit l'homme, tu es le seul être qui ait eu pitié de moi. Tu m'as empêché de mourir, et tu m'as donné le moyen de gagner ma vie.

-^ C'est pas malin, répondit Cassemiche; je suis truqueur. Depuis longtemps je voulais avoir un télescope et faire voir la lune; seulement je ne suis

pas un savant, j'aurais jamais su expliquer. Vous, vous êtes plus savant que le diable, je vous ai dit : Allons-y tous les deux. Vous avez dit oui, et voilà.

— Ce qu'il ne dit cas, Monsieur, dit rhomme, c'est qu'il me sert avec un zèle et un dévouement...

— Quand je ne me pique pas le nez.

Pendant cet assaut d'amitié la foule s'était approchée; deux ou trois feiùmes audacieusement vêtues, escortées de grands élégants, parlaient haut et riaient aux éclats.

— Tiens, dit Tune, l'homme qui fait voir la lune.

— Un confrère.

— Insolent!

— Monsieur, dit la plus belle des trois filles, voulez-vous me montrer la lune?

L'homme pâlit et s'appuya sur moi.

— Ma femme, c'est ma femme, me dit-il d'une voix émue; c'est ma femme, Monsieur, ne m'abandonnez pas.

— Eh bien, dit la femme, il n'y a pas un brin d'explication?

L'homme reprit d'une voix monotone :

— Après le soleil, la lune est le plus grand des astres connus, elle accomplit sa révolution en 27 jours, 7 heures, 43 minutes et se trouve à plus de trente-cinq mille lieues de la terre...

Page 1