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LES DOMESTIQUES

Au temps déjà loin de nous où le trop célèbre procès Dumollard, l'assassin des servantes, agitait les esprits, un penseur profond, un spirituel philosophe dont je regrette de ne point savoir le uoro, fit cette spirituelle sortie :

— Tout le monde se plaint des domestiques.

Un homme arrive qui les tue, on le tracasse!

Ce n'est pas juste.

Celte boutade cruelle, mais d'une logique écrasante, est peut-être un peu bien risquée.

Il y a de fort mauvais domestiques, il en est d'excellents; mais ils sont fort -rares.

Il est rare de ne pas entendre les maîtres se plaindre de leurs gens; mais il est plus rare encore de trouver des domestiques qui ne se plaignent point de leurs maîtres.

On a écrit bien des lignes sur ce chapitre, toujours nouveau, parce qu'il y a toujours des maîtres et toujours des domestiques.

Les maîtres disent :

Quel malheur de ne pouvoir se passer de cette engeance 1

On n'est bien servi que par soi-même.

Cependant ils gardent leurs domestiques, et s'ils étaient obligés de se passer d'eux ils seraient bien à plaindre.

Un domestique osé a posé cet aphorisme :

« Tous les domestiques pourraient faire des maîtres convenables, aucun maître ne ferait un bon domestique. »

11 y a du vrai j beaucoup de vrai.

Le domestique est un être à part dans la civilisation moderne.

La domesticité n'a remplacé ni Tesclavage ancien ni la servitude moderne.

11 s'est fait un bouleversement qui est assez étrange quand on l'examine à la loupe.

Pendant près de dix siècles, la domesticité mène à tout et n'est exercée que par la noblesse.

Aujourd'hui elle ne mène à rien, et est exercée par des gens de toute sorte.

Xe bon serviteur des pièces de Scribe n'existe plus.

On ne reverra jamais le bon serviteur qui se perdait pour sauver son maître de l'échafaud,

Ni celui qui le suivait dans l'exil,

Ni celui qui, pendant dix ans, gardait un secret,

Ni celui qui achetait le château du comte décapité pour le rendre plus tard en pleurant à son jeune maître.

— Antoine, disait la comtesse, qui paraissait trouver bien naturelle la conduite de son groom, Antoine, que ferons-nous pour vous?

— Si madame la comtesse est heureuse, son serviteur est bien payé. »

Il sont finis ceux-là, bien finis. On ne les reverra plus ; il faut en faire son deuil.

11 est cerlaioement des domestiques qui sont fort capables de sauver la vie de leur maître et de faire ce que faisaient les domestiques anciens, mais à la fin du mois vous verriez la note.

« Pour avoir sauvé la tête de Monsieur, le 13 décembre 3,000 fr.

D Pour avoir suivi Monsieur dans

l'exil pendant deux ans 6,000

« Pour avoir gardé un secret pendant dix ans cinq louis par an 1,000

En bonne conscience, tout cela n'est pas cher. La tête de Monsieur ne vaut pas plus, mais elle vaut bien cela.

L'exil, à trois mille francs par an, c'est pour rien; la ville de Coblentz n'est pas gaie, il s'en faut.

Et cejtainement la comtesse eût payé ce secret plus cher.

Quant à la restitution du châteaa, je ne sais pas. Je n'aurais pas peur, mais je ne. dormirais pas tranquille.

Je sais bien que de nos jours on voit beaucoup de maîtres dépister leurs créanciers en plaçant leur mobilier au nom de leur valet de chambre ; mais tout porte à croire qu'ils ont des contre-lettres; ceux qui n'en ont pas sont sûrs de couchera la porte dans un temps plus ou moins long.

Pour ma pari, je pense que les bons maîtres Tout les bons domestiques, mais qu'il est bien difficile à un bon maitre de rendre bon un mauvais serviteur.

Ce qui caractérise la domesticité en notre temps, c'est que c'est elle qui choisit ses maîtres.

Je ne sais dans quelle ville de Bretagne on voit une fois par an les jeunes domestiques et les jolies servantes accourir au marché pour se louer.

Paris est le grand marché où viennent les domestiques qui désirent louer un maître.

Le bon domestiiiue trouve vite et faciloraent son

affaire; il choisit dansun tas de maîtres prêts à subir toutes les conditions, tant les bons domestiques sont rares. .

Le domestique le plus difficile à trouver, c'est le valet de chambre.

Avec les qualités nécessaires à un valet de chambre, on ferait trois maîtres fort supportables.

Le valet de chambre sait bien cela. Aussi prendil des; airs fort déplaisants.

Presque toujours il est plus élégant que son mallrè, et sous aucun prétexte il ne veut nietire de livrée.

Lorsqu'un valet de chambre reste plus d'un an dans une grande maison, chez un financier ou chez un homme politique, il peut être sûr qu'il n'en sortira plus quels que soient ses défauts.

On lui passera tout, plutôt que de le laisser partir emportant bien des petits secrets qui feraient mau* vais effet dans le monde.

Arrivé à ce point de puissance, le valet de cbamt)ru nV'ët pas plus fler,.8a figure ac radoucit, ^6S m^-

nières deviennent aimables. Il a creusé son trou dans un fromage, et il se trouve satisfait. Il prend des airs de protection avec tout le monde.

Il protège même les amis de son maître, mais il cherche à neutraliser leur influence.

Bien des gens sont arrivés dans le monde poussés par les valets de chambre.

Nul mieux que ce serviteur ne sait à quel moment Bon maître est accessible.

C'est un valet de chambre qui disait à un solliciteur:

— Entrez vite, madame la comtesse a été charmante en déjeunant, monsieur le comte est enchanté : votre aflaire est dans le sac.

Un homme qui, en 1840, eût été lié avec les valets de chambre de M. Guizot et de M. Thiers, aurait parfaitement pu se persuader qu'il conduisait le monde.

Le valet de chambre arrive presque touj(»ur9 à UQO liuunOlo aisance,

S'il ne fait pas une grande fortune, c'est qu'il ne veut pas s'établir à sou compte.

Le valet de pied, communément appelé groom, n'a ni la valeur ni le bonheur du valet de chambre.

On a presque toujours à se plaindre de lui dans la maison.

Sa mission consiste à rendre de minces services et à monter sur lesiége,à côté ou derrière le cocher.

Le cocher n'a qu'un rêve : gagner douze cents francs par an, afin de mettre quinze louis de côté tous les mois.

On ne sait comment il procède ; mais les chevaux et les fournisseurs le savent bien.

L'avarice des maîtres a contribué singulièrement à rendre le cocher et le groom impossibles.

Aujourd'hui les riches restent pendant sept mois à la campagne, quelquefois huit lorsqu'ils trouvent que le jour de Tan est .un préjugé, dont il faut s'affranchir.

Pendant ces sept mois, on congédie ces deux ser-

viteurs. Les gens du château suffisent, et cela économise deux mille huit cents francs.

Pendant ce temps, les cochers et les groom servent des étrangers de qualité mauvaise ou des filles de mauvaise vie.

L'hiver revenu, ils rentrent dans des maisons bourgeoises où ils apportent tous les défauts que donnent l'oisiveté, les mauvaises fréquentations et les déplorables exemptes du demi-monde, et ils deviennent des apôtres dé démoralisation pour les . gens qu'on a ramenés de la campagne.

Sans compter qu'il est assez désagréable pour madame la comtesse de promener derrière sa voiture un drôle qu'une coquine a promené derrière la sienne pendant six mois au bois de Boulogne.

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