LES CREANCIERS
Le chapitre de la dette dans le Code civil, commence par une phrase si pleine de vérité , qu'on pourrait la prendre pour le commencement d'un couplet de M. de Lapalisse.
Cette phrase est ainsi conçue :
« Toute dette suppose un prêt. »
C'est clair, c'est net, c'est parfait , il n'y a pas à revenir là-dessus.
Donc la dette suppose un prêt, et naturellement tout prêt suppose un créancier.
Tout créancier suppose un homme qui, par bonté ou par calcul, a bien voulu nous obliger.
Quand cet homme ne devient pas votre ami , il devient votre ennemi irréconciliable.
Il aura beau vous faire mille protestations , mille politesses, il vous déteste et ne vous pardonnera plus rien.
Ce que vous mangez le fait réfléchir ; il dit d'un air sombre:
— Il mange mon bien.
Votre paletot piqué et doublé de soie lui donne des fureurs.
— 11 s'habille avec mon argent, murmure-t-il. Votre lit lui porte sur les nerfs.
— Un sommier élastique! dit -il; moi je n'ai qu'une paillasse ; mais je ne dois rien à personne, moil
11 rencontre quelqu'un qui lui parle de son débiteur, il s'écrie : -
— Lui ! me payer, ah ! bien oui , un gaillard qui a toujours des chapeaux neufs et qui use plus de
boites que vous n'avez de souliers; lui, me payer, vous le connaissez bien I
Sa rage ne connaît plus de bornes le jour où il sait que vous avez une maltresse.
*— Les voilà deux pour manger notre argent, ditil à sa femme.
— Ça ne m'étonne pas ; moi je m'étais toujours méQée de cet homme -là, je Vai même dit : • Vois-tu, un homme qui ne mange que daos les restaurants, ça ne m'iifspire pas de confiance ; j'avais raison, tu n'as pas voulu me croire, tu as eu tort.
-r C'est bien vrai.
Donc, voici un homme qui, parce qu'il vous a prêté cinq cents francs, ne voudra pas : Que vous mangiez ;
Que vous soyez vôtu, coiffé ou chaussé; Que vous dormiez ; Que vous aimiez ; Quel homme I Le premier homme envers lequel on contracte
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unedettcf, c'e^%\e tailleur. Personne të prête avec plus de facilité et de bonne grâce.
Gette bonté proyerblale l^ient dé r&rigtne allemande de ces bons pkiEN^ninesj
Le tailleur est rhomma qui influe le plus sur 4a destinée des autres hommes.
En lui donnant une inépuisable bonté, Dieu savait bien ce qu'il faisait.
Sans le tailleur, pas d'amour, pas de position, pas d*espnt, pas même de naissance. •
Vous figurez-vous un Rohan en blouse ?
La distinction de la race perceraity je n'en doute pas ; mais C€la ferait un singulier effet.
'Notre meilleur ami , c'est encore celui qui non^ babille.
Puisse cet aphorisme se propager comme il le mérite. * • '
Le second créancier, c'est le bottier.
Ici le décor change.
Ce n'est plus ce faux monsieur habillé de drap fin qui dit : « Dame , cjue voulez-vous, vous me
LES fcÊNS DE i>ARIS' ' > lèS '
payerez quand vous pourrez. » C'est ifn brave artisan, atit maîïis riolfès, qui îf availlç beaucoup et qui gagne peu. - ,
' *^ Mon argent 6u ma marcbSndîsè f
Il ùe connaît qâè ci: M ne faut pas ehèrchèf à lui flémoiitrer les choses incroyables qui prennent près du tailleur. , , / "^ Lé mariage fiche,
L'a pîèce reçue,
Le procès gagné,
L'héritage de inoù oncle,' .
La place magnifique,
L'invention étonnante,
Le livre qui doit Mie sensation,'
Tout cela le laisse froid comme le marbre et ne fait que provoquer son unique refrain.
Son argent ou sa marchandise I
Le chapelier est insignifiant.
Dn, deux, trois ou quatre chapeaux par an , cela fait peu d'argent, et il suffit d'entrer chez le chapelier d'un amî et de lui dire :
— Je paye tous les ans.
Tant qu'on est âws^une situation satisfaisante, ces trois fournisseurs sont d*un facile accès.
Le tour de force le plus grand à accomplir pour un homme, c'est de trouver habits, coiffure et chaussure, lorsque ses bottes sont éculées ^ ses habits râpés et son chapeau bossue.
Quand un homme logé dans une chambre meublée accomplit ce tour de force de rentrer tout râpé un soir et de sortir le lendemain beau et tout battant neuf, il faut à tout prix devenir son ami.
C'est un fort parmi les forts.
Un jour ou l'autre il deviendra grand, car il a plus de courage que le bon chevalier d'Assas. Il est plus iDgénieux que Robinson Grusoé.
Le chemisier est aimable et facile. C'est ordinairement une femme qui vous donne son adresse.
— Tu n'as pas de chemisier, dit-elle, va donc chez Edouard de ma part*, c'est un bon garçon et pas cher.
Les femmes parlent des chemisiers comme les
journalistes de leurs confrères. 11 y a dans leurs recommandations de réloge et de Tamerturae.
Quand on est bien vêtu et logé à peu près, il faut manger.
Le restaurateur n'est pas impossible, il se contente de la fameuse phrase : « Je ne touche mon argent que tous les trimestres. »
Dans les restaurants de bas étage la phrase change de rédaction, mais c'est toujours Ja même. « Je ne touche que tous les mois. »
Il ne faudrait pas se tromper et dire au café Anglais :
« Je ne touche que tous les mois. » Ça ferait mauvais effet.
Si, dans un restaurant où les plats valent quinze sous, comme les pêches du Gymnase , un monsieur avait l'impudence de dire : « Je ne touche que tous les trimestres, » il n'y aurait pas assez de manches à balai pour l'accompagner au seuil de la demeure inhospitalière.
•L*homme a mille besoins.
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Qu^nd il a Uen man^ë pi bien bu^ il faut qu*U aille boire encore.
jQ^est rbeure du café.
Le café est la perte de la moitié du genre humain.
Il est le prétexte de ces réunions hétérogènes où il y a tant de fumée, qu'il faut un œil indien pour démêler un grec entre un boutiquier et un brave garçon.
L'estaminet est un besoin impérieux pour ceux qui ne travaillent pas et pour ceux qui ne sont rien dans ce monde.
Les premiers s'y reposent, les seconds s'y font une réputation.
Il est dans la nature de l'homme d'être quelque chose à tout prix : orateur ou culotteur de pipes.
Le cafetier est un créancier facile, comme les créanciers dont on peut se passer.
La première dette au café e^t aisée.
— Je payerai cela demain.
Lel(ai(lemain,rempruii^urçl|t :
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— Vous esWl égal que je ne vous paye que samedi ?
Le cafetier à qui Ton doit six francs e$t perdu, Il sait que s'il disait un mot il perdrait ses six francs, et il aime bien mieux en perdre trois ceïite.
Moins les créanciers sont utiles, plus ils «ont désagréables plus tard.
Le cafetier, le marchand ^e gants, le coiffeur I crient bien davantage chaqui^ que ^ ))Qu)apgers et j;^ vingt bouchers.
Empruntez peu à Fépicier et jamais à la fruitière, . vous ne vous en relèveriez pas.
' L'usurier vous poursuit , Tami qui vous a prêté vous harcèle. L'usurier vaut mieux. Quand vous ^ l'aurez payé, vous ne lui devrez rien : à l'ami soldé vous devrez toujours.
Il est un créancier plus terrible que le tailleur. Le bottier.
Le chemisier, Le chapelier, Le coiffeur.
t.88 LES GENS DE PARIS
Le boulanger, Le boucher, L'épicier, La fruitière, Le cafetier, L'usurier, Et l'ami.
jD'est la femme qui vous a prêté de l'amour quand vous n'aviez pas de quoi en acheter.