UN^ PION
Un jour que le hasard m'avait conduit au quartier Latin, j'entrai dans le jardin du Luxembourg.
Faut-il le dire, j^avais trente ans, l'âge aimable de la vie, et j'étais si ennuyé du présent que j'entrais dans ce jardin avec l'espoir d'y retrouver un éclat de rire perdu là par nia jeunesse.
J'avais trente ans et je me plaignais, c'est horrible à dire.
J'avais trente ans et je trouvaisie présent si amer, que je regrettais l'horrible temps où je culottais des pipes J. G. ou du n° 46.
J'allai m'asseoirsurun banc solitaire, d'où j'apercevais la statue de Mlle de Montpensier, due à l'habile ciseau de mou ami De Mesmay et dont j'avais été légèrement amoureux autrefois. Pygmalion sans excuse, j'avais cependant une circonstance atténuante : l'idée de dérober le feu du ciel ne m'était pas venue. J'aurais même cédé du mien à bon compte.
Je voyais passer des jeunes gens nais comme des seigneurs, propres comme des soldats.
Marchant à pas lents, tenant un livre à la main ou devisant à deux sur les grands principes de l'humanité.
Sur leur chemin passaient des femmes en toilettes tapageuses; ils les saluaient presque poliment, parfois leur faisaient un petit signe, et c'était tout.
Je trouvais tout cela bien étrange, et je pensais m'ôtre trompé ; peut-être avais-je pris les Tuileries pour le Luxembourg. Il devait en être ainsi, je ne voyais plus d'étudiants culotteurs de pipes, ni de griseltes.
Je me souvenais du temps où nous allions jouer au tonneau chez la mère Mansourd, qui tenait une brasserie en plein air située à l'issue du Luxembourg.
Je me souvenais de mes deux vieux amis, Saint- Bris et Labarre.
Je me souvenais de trois jeunes filles dont Tune s'appelait Marguerite, et que j'appelais moi Margot, ce qui était bien moins joli ; mais cela avait plus d'air.
Je me souvenais encore de nos bérets blancs à flamme rouge, et de nos vareuses bleues : c'était horrible à penser.
Comme tout cela était loin de moi I
Comme treize années creusent la vie I
Je suis un exilé rentrant dans sa patrie, pensaisje; le temps a ridé mon front, blanchi mes cheveux; les orages m'ont vieilli, et, pareil à Ulysse battu par la tempête, mes concitoyens ne me reconnaissent plus.
J'en étais là de mes réflexions, lorsque j'aperçus
un homme barbu et fort mal mis qui, après m'avoii considéré avec émotion, vint me sauter au cou.
— Je te retrouve enfin, mon cher Julien, me dit-il ; que je suis heureux I
A Taccent, au son de la voix, j'avais reconnu mon vieil ami Saint-Bris ; je le regardais attentivement : nous étions nés dans la môme ville, dans la même rue, la môme année, et il paraissait de quinze ans plus âgé que moi. Comme il me semblait fort malheureux je lui fis mille amitiés.
— Asseyons-nous et causons, lui dis-je.
Il y avait un inconvénient pour accomplir ce projet, nous nous trouvions au milieu d'une masse d'enfants qui avaient formé un cercle autour de nous.
— Mes amis, leur dit Saint-Bris, voilà que j'ai le bonheur de retrouver mon vieux camarade Julien, que je n*ai pas vu depuis plus de dix ans; laissezmoi, je vous prie, causer avec lui.
Les enfants s'éloignèrent respectueusement.
— C'est donc vous qui passez le onze à sautemouton? me demanda un gamin.
— Oui, oui, c'est lui, fit Saint-Bris; va-t-en avec les autres; et, se retournant vers moi, il me dit avec une douceur charmante : « Je leur parle souvent de toi. »
Saint-Bris continua :
— Tu ne t'attendais pas à me trouver pion?
— En efiet, mon pauvre ami.
— Mon père est mort, j'étais sans fortune. Je me suis placé dans une pension en attendant que mes amis et ceux de ma famille me puissent trouver une place plus convenable. Il y a dix ans de cela; j'attends toujours.
— C'est aflTreuXjil faut sortir de là, m'écriai-je.
— Pour aller où.
— Peu importe.
— Si, il importe beaucoup. Je n'ai pas un sou devant moi, je ne puis attendre sans travailler, et d'aWleurs, suis-je propre à faire autre chose?
— Mon bon vieux, lui dis-je au bout d'un instant, je ne suis pas riche — oh ! non — mais viens, il y aura toujours assez pour toi.
— Pour moi, bon ; mais Rosalie ?
— Qu'est-ce que c'est que ça?
-- Quoil fit Saint-Bris avec stupéfaction, tu ne te souviens pas de Rosalie, Tamie de Marguerite?
— Ah ! bien, vous êtes donc toujours ensemble?
— Plus que jamais. C'est une si brave fille d'ailleurs; elle est maladtî, elle a besoin de moi. Eh bien, et Margot?
— Ahl elle n'était pas brave fille, et elle se portait trop bien pour avoir besoin de moi.
SaintrBris fronça le sourcil et il se fit un long silence.
— En somme, repris-je, ton sort est mauvais, mais tu le supportes.