LA CARTE DE VISITE
Depuis quelques années il est d'usage de maudire la carte de visite.
Tout le monde tombe dessus et s'en sert néanmoins.
Combien de fois avez- vous ouï dire : La carie de visite est un usage absurde, ridicule, stupide, — je ne pourrai jamais me décider à en envoyer. Mettre son nom sur un morceau de carton, voilà-t-il pas une belle politesse l etc., etc.
C'est fort bien ces rangaînes-là, mais qu'est-ce que
cela prouve? rieil ^
Dans la Vie de Bohème y que l'Odéon va rejouer samedi à la grande joie de la rive gauche et de la droite, Tun des personnages, Rodolpihe, je crois^ fait une sortie terriW« contre les pendules. Elles lui inspirent de Teffroi à ce paresseux qui croit toujours voir les aiguilles se changer en serpents, s'allonger et le venir piquer dans son lit pour le faire lever.
Dieu sait si Ton a ri à gorge déployée de cette boutade du bohème,' mais il faut bien reconnaître qu'elle n'a empêché personne de deman4ç:r rUeuife, et que depuis dix-sept ans le prix des pendules a augQienté considérablement.
Il en est de même des cartes de visite ; on a beau les ridiculiser, les calomnier, les mépriser, on en fabrique plus que jamais, et l'usage en est devenu tout à fait général.
11 ne pouvait en être autrement : la, carte de visite sert à tout et pour tout.
Lorsqu'on va voir quelqu'un et que ce quelqu'un u'est pas chez lui, est-il quelque chose qui soit
LKS GENS DE PARIS ISl
plus ennuyeux q^e de n*ayoir point de certes sur soi.
On cherche, on se palpe, on fouille, etconu^e on né trouve rien, on dit d'un air embarrassé au portier ou à la bonne :
— N'oubliez pas de dire que je suis venu, n'est-ce pas?
— Très-bien, monsieur.
— C'est urgent.
— Très-bien, monsieur.
— Vous vous rappelez bienipon nom?
— Très-bien, monsieur.
— Cabassol, Aristide Cabassol.
— Très-bien, monsieur.
Vous partez désolé ; vous comprenez que la commiissîon ne sera pas faite ou qu'elle le sera îmt, mal^ en effet, le quelqu'un que vous alliez voir rentre chez lui^ e\ la bofu^e dit :
— Le monsieur qui est venti l'autre jottr vdtriwih dame est revenu aujourd'hui,
— Quelçiowie^?
^ Madame sait bien, ce jeune homme qui a des moustaches.
— Us en ont tous,
— Attendez donc, que je me souvienne, c'est un nom comme Durand.
— Duplan?
— Non. Ahl Anatole Cabassidel
— Connais pas.
En notre temps toutes les affaires sont sérieuses, en notre ville toutes les courses sont longues.
Un particulier qui voudrait faire toutes les visites commandées par les convenances ne saurait y suffire; la carte est un moyen.
Mais le grand mérite de la carte est de prouver à quel point de raffinement est arrivée notre civilisation.
La carte de visite devrait s'appeler la carte de sincérité. Elle seule ne ment pas parce qu'elle ne dit que ce qu'il faut dire.
Prenons les différentes positions de la vie, on la
voit arriver placide et modeste, polie et peu embarrassante.
Un mari perd sa femme.
Vous savez que dans le fond son désespoir n'est pas extrême.
Vous avez connu la défunte : elle était légère, étourdie, pour ne pas dire plus ; plus tard, elle était devenue sombre, acariâtre, exigeante.
Il y a cent ans, vous eussiez été obligé d'aller trouver cet heureux mari, qui lui-même eût été obligé d'appeler des larmes bien éloignées de son cœur.
Et vous auriez dû lui dire :
a Là, mon ami! que je vous plains 1 Quel triste sort n'est point le vôtre! Pourquoi faut-il que la Parque criïelle vous soit venue ravir la plus tendre des épouses ! Pourquoi faut-il que la sombre Mort, traversant les sombres bords du noirCocyte, vienne arracher de vos bras le cher objet de vos feux.
» Ah ! versez vos larmes sur le sein d'un ami qui ne cherche pas à vous consoler, mais qui voudrait
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^ ètrQ assez éloquent poigr vous firira compreadm qu'il faut savoir se courber soi^ les traits de I» iSestii^ Ah I perfide destinée, devaJis-tu piçeodT^pou^ 0^^s^r tes coups le cœur de^i^oux \^^ plusi sensibi^ et le plus vertueux. »
Aujourd'hui on envoie sa carte, et tout est dit.
Un monsieur se marie; s^i) n^est pas de vos amis, peu vous importe, vous lui envoyez votre carte.
Si vous êtes liés par une amitié ordinaire, vous lui envoyez également vôtre carte.
On a accusé la carte d'être hypocrite, menteuse. C'est une erreur grave. La carte représente tout simplement celui qui l'envoie.
Jl est bien moins menteur d'envoyer un morceau de carton, qui, après tout, ne veut dire qu'une chose : « Je suis poli, » que d'aller, après un événement heureux ou malheureux, dire :
— Je prends une grande part à votre joie.
— Je prends une grande part à votre tristesse.
tl faut bien avouer, lorsqu'OA est fr^nc, que wu^
LÉS GBNS DE PÀRÏS 195 '
vivons si vite que l'heur ou Iç malheur ^'ai^trui çops touche pçu.
Certes, lorsque la f?\talit0 f^aRpe uu boiumç sympathique par son caractère pu son talçi^t^ qous pn éprouvons de la peine, beaucoup de peiAp... pendant dix pfiin^tes.
Si au lieu de la fatalité c'est le bonheur qu\ s'abat sur le toit de l'up de nous» ceux q^i opt yn boa naturel en so^nt rayis^ mais pas plus qu'il ne faut. -La carte dans les deux cas est suffisante. C'est la politesse muette^ ç'est-à-dire de bon goût.
— Vous êtes malheureux, .j'ai pensé à vous.
— Vous êtes* heureux, j'ai pensé à vous.
La carte ne veut pas dire autre chose, et en vérité c'est bien suffisant.
Autrefois le cercle d'un homme se composait de trois ou quatre familles amies qu'il visitait pompeu- .sement dans les grandes occasions, et avec lesquelles il entretenait un commerce d'amitié intime le reste du temps.
Les relations commerciales ou d'affaires n'existaient point ; il ne se croyait pas tenu d'être civil avec ses concurrents ou ses commettants.
Aujourd'hui il n'en est* pas ainsi, un homme médiocrement placé connaît cinq cents personnes.
'En en visitant cinq par jour, il lui faudrait trois mois pour faire ses visites de jour de l'an.
Eti somme, je pense qu'on doit savoir grand gré à un ami, à un indiffèrent surtout, de vouloir bien se souvenir que vous existez.
Quand on pense que certaines personnes doivent, pendant trois jours, faire plier mille cartes, mettre des adresses et les affranchir, c'est-à-dire dépenser mille francs de peine et cent francs d'argent pour dire à des gens qui s'en moquent :
—Je pense à vous au commencement de l'année, je vous souhaite mille bonheurs et mille biens.
Ces personnes, dis-je, sont louables et polies, et il faut leur en tenir compte.
La carte de visite est incontestablenaent une nécessité sociale.
Il est des cas où rien ne saurait la remplacer.
Il vous arrive d'être malade. En l'absence de votre docteur, un médecin étranger vous fait une visite et ne revient plus.
Vous le payez, c'est vrai ; mais enfin vous lui devez encore quelque chose. Il est difficile d'aller le voir; on ne pourrait lui parler de reconnaissance, puisqu'on le paye.
Vite une carte.
Vous vous battez en duel; il ne vous est pas possible de faire une visite aux témoins de votre adversaire et de leur dire :
a Je viens vous remercier d'avoir été conciliants et loyaux, c'est-à-dire d'avoir accompli les plus stricts devoirs de rhonnéleté. »
Vite une carte.
Un critique dit du mal de votre livre : vous ne pouvez pas le remercier, mais en somme il s'est occupé de vous.
Vite une carte.
Ah! je les aime ces petits morceaux de carton qui
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suppriment tant de faussetés et de mensonges, tant de sourires trompeurs, de baisers 4e Judas, et qui se faufllent modestement chez vous et |;raînent sur votre cheminée comme autant de souve^rp dP gens bien élevés.
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