FRAIS DE PREMIER ÉTABLISSEMENT
Un (le mes amis, mon meilleur peut-être, homme bon et d'un charmant esprit, me racontait hier une anecdote fort intéressante de laquelle il fut presque témoin. Mon ami n'est pas un tout jeune homme, comme vous allez le voir.
Lorsque le vicomte de Chateaubriand arrivai au ministère des affaires étrangères, il ignorait complètement les usages de Tendroit.
Cet homme illustre, qu| avait publié une brochure qui, selon Louis XVIU, valait mieux que cent mille
hommes, n'était ni prétentieux comme un homme de lettres, ni avide comme un homme d'État.
Il arrivait là, simplement, plutôt pour accomplir Tordre du roi que pour ajouter une gloire nouvelle à son nom, qui n'avait plus de gloire à envier.
L'ambition n'aurait pas poussé ses pas, il voulait défendre avec plus d'autorité des opinions qui ne prévalurent point.
Lorsque Fauteur des Natchez entra dans son cabinet ministérier, un employé s'approcha de lui, précédé d'un employé de bureau portant la somme, énorme alors et assez rare aujourd'hui, de quarante mille francs.
A cette époque, chaque nouveau ministre entrant ou rentrant en fonction, recevait une somme pour frais de premier établissement.
J'ignore si cet usage s'est perpétué jusqu'à nos jours. Je ne le crois pas, ce qui n'empêche pas les portefeuilles d'être assez recherchés.
— Qu'est-ce là? demanda M. de Chateaubriand, qui, ignorant cet usage, croyait à un cadeau du roi.
— Monseigneur, ce soi^t vos quarante milie francs, répondit l'employé.
— Quarante mille ftanca! mes quarante mille francs? .
— Oui, Excellence, pour vos frais de premier établissement.
L'auteur des Mémoires d' outre-tombe réfléchit un instant.
— Monsieur, dit-il à remployé, surpris au plus haut point de voir un grand seigneur faire tant de façon pour prendre de l'argent, monsieur, veuillez remporter votre or et vos billets, et être assez bon, je vous prie, pour faire donner trente sous au gamin qui a porté ma valise.
Noble exemple bien digne d'être suivi, dirait la morale en action : non.
Ceci est charmant d'humour et de fantaisie ; soit, mais c'était absurde comme logique.
M. de Chateaubriand avait accepté le portefeuille avec touies ses charges, il devait s'y soumettre. Agir
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ailtretuent, c^était vouloir blâmer ce que faisait soja
roi et la conduite de ses collègues.
* Pejdtrêtre'ceité bouiadèhe faî-elle parstrangère
au sans-gêne qu'on eut poijr lui lorsqu'on lui imposa
sa retraite.
Les frais de premier établissement sont nmi)ôt obligatoire de la vie.
Qui que vous soyez et quoi que vous fassiez^ il faut payer les frais de premier établissement.
Pour s'établir père, par exemple, voici à peuprès les frais de premier établissement pourlesbourgeois aisés: pour satisfaire les fantaisies de Madame pendant les six derniers mois, mille francs; baptême et déjeuner, deux cents francs; layette, trois cents francs.
Nourrice, douze cents francs.
Maladies et autres menus frais, six cents francs.
D'un an à sept ans, époque où le bambin entre au collège, six mille francs.
De seize ans à vingt et un :
Habits, cinq mille francs ;fantaisieS} livres, leçons
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d*équttâtîon, îfl§crîptioiis,'etc., etc., dix mille ftancs; cigarettes et dépenses imprévues, deux mille francs.
Un remplaçaut, deux mille francs.
Yoîcî donc un garçon qui, s'il n'est ni joueur, m màttvatîsr Sujet, nîspOTtm'aiif, aura cotïté à établir solidement la somme de quarante-huit mille trois cents francs.
Et quand je dis établir solidement, c'est bien une manière de parler, car tout porte à croire que physiquement et moralement il était établi très-ordinairement.
Quand le garçon pour lequel on a tant dépensé d'argent arrive à sa majorité, îl est deux choses qu'il ne manque jamais de faire :
La première, de réclamer le bien de sa mère.
La seconde, de faire comprendre à son père qu'il serait convenable sous tous les rapports qu'il eût un appartement hors de la maison paternelle.
Si un duel.
Une maladie
Ou une femme n'emporte pas ce garçon, son père .; ,
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aura la chance de le voir deux fois par mois, quelquefois trois , lorsqu'il aura besoin d*uue avance sur sa pension.
En voyant ce qu'il en coûte pour établir un enfant bien conditionné, on serait tenté véritablement d'en acheter un tout fait.
Et l'on se demande pourquoi il n'y a pas de magasins portant sur leur enseigne :