‹ Les gens de ParisChapitre 27 sur 47 · ILS N'IRONT PLUS AC BOIS · texte numérisé non relu

ILS N'IRONT PLUS AC BOIS

Ce n'est pas que les lauriers soient coupés, les lauriers n'ont pag encore leurs feuilles nouvelles; et quand bien même ils en auraient, le gar^e du bois ne les laisserait pas couper. .

D'ailIeurSi mes bons voisins nq voQt pas au ))ois pour cueillir des violettes ou des pripiçyèrss pâles.

Que leur importe }es bouque|3 de fleurs des champs I

C'est que ce ne sont pas des ppyriersl ohl non,

et ils rient même beaucoup de ces braves gens qui s'en vont gaiement en famille, emportant un pâté ou un morceau de veau dans un panier couvert d'une serviette blanche, et qui s'en vont cherchant un tapis vert qui leur serve de table et un bois fleuri qui leur serve de salle à manger.

Non, ce ne sont pas des ouvriers ou des travailleurs de la semaine.

•Ils ne partent pas le cœur épanoui, le visage riant, l'air heureux.

Les voici qui se mettent en chemin : ils sont contraints, leur visage se contracte sous une grimace qui veut ressembler à de la dignité. ,

Us se demandent s'ils sont bien, et ils n'osent se répondre.

Enfin ils ne vont pas au bois, ils vont aux courses.

Bons rentiers, je vous souhaite bien du plaisir.

Ce rentier, c'est M. Isidore Jablau.

Il a été comptable dans une maison de commerce, et sa dame était corsetiëre.

Il a quatre mille francs de rente.

Le bonheur ou la misère, selon l'ordre ou la sottise des gens.

M. Jablau est très-sobre. 11 ne dépense rien et fait une foule de choses par ses mains ; c'est un trésor dans une maison.

Malheureusement il est vaniteux comme un comédien.

Il a voulu que son fils fût dans la banque et sa demoiselle dans les arts.

« Je veux, disait-il, que mes enfants sachent se suffire à eux-mêmes. »

Il veut que sa femme ait <( une belle tenue. » Comme madame Jâblau est Irès-coquelte, et que d'ailleurs elle a la prétention d'avoir, par son travail, arrondi la bourse commune, elle y puise assez facilement.

Faisons les comptes.

Avec leurs quatre mille livres de rente, les Jablau se privent de tout. ^

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Et comme il a fâllti C[tié leur fils Oscar toit bien vêtti pendant son suf niimérariat,

Gomme il a fallu que mademoisalle Erneâtiné eût des ptofeôâeuts,

M. Jablau à empmûté ûeùf mille francs à sod beau-frère.

— Mon frère, dît madame Jablau, lorsque son mari se plaint, mon frère ne te réclamera jamais son argent.

C'est possible ; mais comme on lui en paye les intérêtSj les Jablau n'ont plus que trois mille cinq cents francs de rente.

Jablau se console en pensant qu'Oscar travaillera,

Qu'Ernestine, avec ses talents d'agrément, fera un riche mariage, et il va aux courses.

Il y a longtemps que cette partie est projetée.. On y a rêvé tout l'hiver.

Oscar a dit que c'était aux courses qu'on se créait de belles relations.

MadetnoiscUe Ernestine a donné à entendre qa*on ûe se mariait pas dans une boîte*

Madame Jablau, qui connaît la vie, n*a pas hésité à déclarer que les enfants avaient raison.

Jablau a répondu : « Nous irons aux courses, d

Alors, confiant dans la parole du maître, on a

commencé les toilettes, madame et mademoiselle ' ont acheté deux toilettes semblables.

Mademoiselle Ernestine, qui sait que sa mère ne prend pas ce qu'il y a de moins bien, a dit :

— Petite mère, je veux être habillée exactement comme toi, on nous prendra pour les deux sœurs.

Inutile de dire que madame Jablau a admis cette combinaison sans la moindre difficulté.

11 en est ressorti, savoir :

Deux robes mohair gris avec vêtements pareils 150 fr. 00

Façon des deux robes 20 00

Garnitures 153 50

Deux chapeaux 80 00

Bottines 56 00

Un peu de linge 40 00

Gants il 00

Total 510 fr. 50

Cinq cent dix francs deux robes, c'est pour rien, s'écrie madame Jablau, je suis sûre qu'il y aura bien des femmes qui ne seront pas aussi cossues que nous avec leurs robes de huit cents francs.

Oscar a fait observer à son père que s'ils ne sont pas convenablement vêtus tous deux, ils auront l'air des deux domestiques de ces dames.

L'idée d'avoir l'air d'un domestique a transporté de fureur le bon rentier.

— Tranquillise-toi, a-t-il dit à son fils, je sais, mon cher Oscar, me plier aux exigences du monde, je demanderai ce soir à Marissart l'adresse d'un bon tailleur ; il est dans les draps, Marissart, ça le connaît.

—Un tailleur! s'est écrié Oscar, il n'y en a qu'un, Savigny, c'est lui qui habille tout ce qu'il y a de plus chic !

— Mais il doit être cher? a demandé timidement Jabiau.

— Lui, cherl a répondu Oscar, tu ne lis donc pas les journaux?

— Non.

— Il fait 15 pour 100 d'escompte et ne vend qu'au comptant; 15 pour 100 meilleur marché et aussi beau que dans les plus grandes maisons.

— C'est égal, je demanderai à Marissart. Marissart, qui en veut à Savigny qui se fournit en

fabrique, indique un odieux tailleur qui pour trois cents francs habille les deux Jabiau comme des singes.

Le grand jour est arrivé, les Jabiau partent pour les courses dans une affreuse voiture de remise que traîne la plus déplorable rosse du monde.

Le cocher maraudeur, sale et mal vêtu, a bu plus que de raison.

C'est dans ces conditions que les Jabiau apparaissent sur le turf, à la grande hilarité des cocottes et

des gandins.

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— C'est cetie guimbarde qui est cause qtt*on se fiche de uous, dit Oscar.

— Lâchons-là.

— Mais nous avons payé vingt francs d'entrée.

^— Ma foi, tant pis.

On quitte le cocher qui crie, et auquel on est obligé de payer les viùgt francs convenus. Puis, voici la famille qui s'en va errant au milieu des voitures et des risées à la découverte de l'endroit où il faut passer pour aller aux tribunes.

Mais la course commence; les Jablau sont vingt fois sur le point d'être écrasés.

Les dames ont d'horribles frayeurs, leurs robe^ d'horribles accrocs.

— Allons-nous-en I s'écrie madame Jablau. il est trop tard : il pleut.

La famille dîne mal, au restaurant voisin, pour la faible bagatelle de deux louis.

M. Jablau, qui trouve que c'est abominablement cher, ne donne rien au garçon.

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Mais, lorsqu'il part, il a la satisfactiou de s'entendre appeler pignouf.

Bon gré, mal gré, il faut prendre une autre voiture.

Total de la journée : mille quatre-vingt-quinze francs cinquante centimes I

Mille francs en une journée. Voici des gens gênés pour toute leur vie : ils ne se rattraperont jamais.

Sans compter qu'Ernestine a fait bien des réflexions en voyant des femmes bien moins belles qu'elle dans d'élégantes voitures.

Oscar a vu des gandins et il songe à la Bourse.

Madame Jablau a une pauvre opinion d'un mari qui est ridicule et n'a pas su la faire respecter.

Jablau a reçu le dernier coup.

— Qui a gagné la course? lui a demandé Marissart.

Le petit rentier a rougi et a répondu :

— Le prince de Brunswick.

Les habitués du café se sont moqués de lui.

Ils n'iront plus au bois^ et ils feront bien. 0 bourgeois de Paul de Kock, que vous étiez plus amusants^ plus ridicules et plus respectables !

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