‹ Les gens de ParisChapitre 28 sur 47 · UN VOYOU · texte numérisé non relu

UN VOYOU

Le 2 janvier, j'étais à ma fenêtre à sept heures et demie du matin. Je respirais un air douteux en regardant comment la jeune année se comportait près du ruisseau.

Le lendemain du jour de Tan, la rue n'a pas la môme physionomie que les autres jours.

La plupart des boutiques sont restées ouvertes

toute la nuit, et conservent les traces de leur orgie

mercantile. Les vitres sont sales et couvertes de

buée. Les garçons, à qui le patron a payé à boire

< pour les soutenir, » ont Tair de gens venant de faire un mauvais coup.

Les chevaux exténués la veille restent fourbus dans récurie et retardent autant que possible Theure du départ.

Seul, l'omnibus, image du temps, comme le sablier des anciens, apparaît quelques minutes avant huit heures, entraînant avec lourdeur sa population aérienne.

La rue est jonchée d'écorces d'orange et de lambeaux du papier de soie qui les enveloppait. Les chiffonniers sont dans l'aHégresse, parce que le papier de soie, c'est fort recherché parmi les ordures, même parmi les plus distinguées.

Les portiers, les porteurs de journaux et autres gens un peu plus riches que la veille s'ébattent chez les marchands de vin, mais avec une certaine circonspection , n'osant pas afficher leur fortune nouvelle de peur qu'on ne la leur reprenne.

Çpmmie je ragardjûs Umt ^la, j'i^rçps un léger

Lpg OENS DJÏ PAJIJS ?47

mouvement 4»i)p la foule; il s'aj5l38ait 4'Uû copier iyre,

Ç'éjiait m JJOipwe tiorfblepieBt laid^ vêtu d'unç liyrée marrpn -^plje^P a^ Te^^pJe, et qyi éj^ît ppur vierte dç toiite Ift boue (j^u'elle ayait pu rajaa^sser pendant Thorreur d'une profonde nuit.

Ce juis^rable ét^ft remarquable p;îr son énorme tête ronde presque complètement chauve, que surmontait un chapeau noîr défoncé.

La fouis s'éjcar^ait en riant de cet homme qui trébuchait, et qui, conservant daps l'ivresse s^ bfutiailité et rbupailité de p^ profession, saluait piatemenj les gens qu'il bousculait.

Une marchande de vin, à la porte de laquelle il s'était arrêtés le chassa en lui disant mille injures, J'aurais volontiers pensé que c'était là une honnête femme ne voulant pas, malgré son intérêt, aggraver Tétat (Je l'ivrogne, 3i elle ne s'était écriée :

— Ah 1 vous n'avez plus d'argent 1 eh bien, allées demander du crédit 14 ousque vous vDus 0te9 ren^r pli!.

C'était de la méfiance et de la jalousie.

L'ivrogne hébété s'arrêta un moment et revipt sur ses pas. Soit contrariété, soit que l'ivresse gagn&t du terrain, il paraissait ne se pouvoir plus tenir sur ses jambes et marchait par soubresauts étonnants et cocasses.

A ce moment seulement, j'aperçus un enfant qui suivait l'ivrogne comme son ombre.

Cet enfant avait dix ans; assez proprement vêtu, sa blouse était fort blanche et sa casquette convenable, li tenait à la main un morceau de fer que j'avais d'abord pris pour une règle carrée comme en ont les écoliers. Mais en regardant attentivement je remarquai que ce morceau de fer était fort mince au bout et que Tenfaot y avait placé une capsule de ' fusil.

De temps à autre l'ivrogne, qui faisait un pas

* toutes les cinq minutes, considérait la foule, et

lorsque son regard abruti se portait vers l'enfent,

il prenait soudain un air de colère et s'écriait avec

effort:

— Méchant crapaud I vas-tu filer, ou tu vas voir. Et il essayait de poursuivre l'enfant, qui d'un

bond se mettait à distance et répondait avec un calme ignoble.

— Tu t'en ferais mourir.

Enfin le cocher se remettait en marche, et l'en* faut accourait derrière lui. Tout à coup je le vis soulever son fer à la hauteur de l'œil et le laisser tomber entre les jambes de l'ivrogne, que la détonation de la capsule fit bondir et qui roula dans le ruisseau.

Le gamin et la foule riaient aux éclats.

Le cocher s'était fendu la tête. .

Cependant Tivrogne, qui s'était relevé, disait à Tenfant :

— Je vas te crever I

— Tu t'en ferais mourirl répondait l'enfant en remettant une autre capsule à son fer.

L'ivrogne voulut s'élancer, mais en tombant il avait laissé échapper un de ses sabots. Ce nouvel incident divertissait fort la foule.

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Chaque lois que le misérable se baissait pour ramasser son sabot il roulait dans le ruisseau, et la foule riait 4q plus belle.

Quaud par aventure sa main s'approcbait du sabot, Tinexorable enfant laissait tomber son fer, et la capsule partait entre le sabot convoité et la main de l'ivrogne.

L'ivrogne retombait de plus belle, se cognant au mur ou au trottoir, et lorsqu'il relevait sa grosse tê~te~abrutie, souillée de sang et de boue, la foule se tordait de joie et l'enfant préparait une autre capsule.

Un vieux monsieur voulut intervenir; il fut hué par les garçons épiciers qui prenaient un plaisir extrême à ce spectacle, et il s'en alla parce qu'il ne se souciait pas beaucoup, en somme, de défendre l'horrible ivrogne.

Cependant la foule et l'enfant ne se lassaient pas, et l'ivrogne retombait toujours.

Une jeune femme, une fille, je orois » ft^nisl^it i

LEâ (3lFKft Î)S fkfiîÈ ibi

tfune fenêtre de Tentre-sol à cette lamentable scène. Elle avait déjà crié deux ou trois fois :

•^ Voulez-vous bien le laiôser, à la fin!

Tout à coup elle fit un signe de tête; elle venait de trouver une idée.

. — Edmond! cria-t-elle à l'enfant, tiens, v'iàdes sous ; je vais t*en donner d*autres.

L'enfant laissa l'ivrogne et se mit à ramasser les sous que la jeune femme venait de jeter par la fenêtre.

— Merci, petite sœur, cria l'enfant, aboule z'eû d'autres.

La jeune femme laissa tomber trois ou quatre sous les uns après les autres.

Pendant que l'enfant les ramassait, l'ivrogne parvint à saisir son sabot et continua sa route en battant les murs.

— 11 n'y en a plus, petite sœur? demandait l'enfant,

— Jusqu'à demain, peutôtre? méchant gamin, I n'est-ce pas?

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— Tu t'es fendue de sept sous, v'Ia-t-il pas de quoi faire du vent.

La jeune femme, voyant que Tivrogne avait tourné la rue, referma sa fenêtre.

— Cache-toi donc, grêlée! cria l'enfant, qui partit en gambadant, laissant de temps en temps tonii: ber son fer à capsule dans les jambes des passants.

Vers le soir je descendais de voiture devant les Variétés. Un jeune gentleman en blouse blanche vint m'ouvrir la portière; c'était le frère de ma voisine de face.

— Ah! ahl maître Edmond, lui dis-je, c'est donc toit

— Vous me connaissez? me répondit-il d'un air étonné.

— Oui, je t'ai vu ce matin maltraiter un ivrogne.

— Ah! ah I c'était rigolo hein, tout de même !

— J'aurais voulu qu'il te cassât les reins, drôle.

— Oh ! il n'y avait pas de danger : c'était mon père.

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