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MONSIEUR TOUTOU ET LA MARQUISE

L'autre jour je me promenais au bois, il faisait un temps superbe, le printemps était venu pour la première fois de Tannée, et il tenait à se faire remarquer.

Lorsque j'eus bien vu les cavaliers caracolant avec grâce;

Quand j'eus compté les dix-sept calèches bourgeoises qu'on rencontre inévitablement ornées de dix-sept têtes que je vous recommande;

Quand j'eus bien examiné les trente ou quarante

voitures aristocratiques où l'on voit de temps en temps une belle et fine tête nonchalamment appuyée sur des coussins, je passai à la seconde série.

Au bois, il y a deux séries : ^

La bonne société ; La belle société,

La bonne société se conduit quelquefois comme la belle, et elle n'est pas aussi jolie. La belle société est bien amusante.

Bien amusante au bois, entendons-nous bien. Ce qu'elle fait ailleurs né me regarde pas. ^ Il faut voir cela, c'est curieux, je vous assure.

Je suis dans un jour de bonne humeur, je ne veux faire de peine à personne ; je ne vous raconterai pas, aujourd'hui du moins, les histoires par trop cavalières de certaines amazones, Ni les splendeurs de certains coupés, Ni la misère de certaines victorias.

• 11 est bien entendu que je passe sous silence cea pauvres filles qu'on appelle au bois les étrangères.

Les étrangères sont des demoiselles qui demeutmi sur les confins du boulevard Pigalle; ces bonnes fllleé s'habillent comme poar aller au Casino.

Une fois la toilette achevée, elles font dire d'ate- 1er... à un cocher voisin, qui, moyennant quinze francs et des égards, les promène au bois de trois heures à cinq heures.

Elles reviennent ainsi trois ou quatre fois,eachantées de Tefifet de curiosité qu elles pensent avoir produit; mais comme personne ne S'avise jamais de leur parler ou de les suivre, elles renoncent bien vite â une promenade qui ne rapporte même pas cinq pour cent.

Qui a vu le bois une fois Ta vu mille, c'est tou* joui-s la même pièce et la même mise en scène ; presque toujours le même four.

Donc l'autre jour, ne voulant pas assister à la quatre-vingt-quatrième représentation de la reprise, je me promenais dans une des allées qui avoisinent la promenade du lac.

Je m'arrêtai un instant. Les arbres n'ont pas en-

core de feuilles, et Tintérieur du bois est presque solitaire, ce qui me permettait de voir ce qui se passait, même d'entendre ce qui se disait dans l'allée latérale.

Voici ce que je vis, voilà ce que j'entendis :

Un jeune homme à la figure expressive et belle, souriait tristement à une belle dame en voiture, qui se débarrassait de sa pelisse de fourrure pour descendre lui parler.

Le cocher, habitué à Tendroit, fit faire trois pas à son cheval et lui plaça sur le dos une couverture de drap où se trouvait brodée une couronne de comte ou un tortil, je ne me souviens pas au juste.

La dame qui descendit était belle à ravir, distinguée même.

Sans la richesse inouïe de sa toilette écrasée de dentelles, on aurait pu croire que la couronne en question était une vérité.

Une petite chienne havanaise blanche, frisée et pomponnée d'un ruban bleu, suivait la dameets'é-

lança totft à coup dans les jambes du jeune homme en aboyant avec joie.

— Pauvre Marquise! fit le jeune homme en soulevant la petite chienne, elle m'aime toujours, elle.

— Vous lui donnez tant de sucre, dit la dame. Le jeune homme reposa la chienne à terre.

A ce moment, un griffon roux, véritable chien de bohème, s'élança en soufflant comme un phoque au museau de la Marquise.

Il était crotté et mouillé, ce griffon, il avait vagabondé dans rherbe, et il arrivait avec un aplomb inconcevable.

— Monsieur Loulou, dit le jeune homme, vous allez crotter Marquise, vagabond que vous êtes.

— Le fait est, dit la dame, qu'il est horriblement malpropre.

Cependant Marquise n'en faisait pas moins sa coquette et cherchait à captiver le cœur de monsieur Loulou.

Le jeune homme se taisait, buvant des yeux

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la jeune femme qui, après avoir regardé les chiens d'un air disirait, lui dit :

— Eh bien, mon ami, vous m'avez écrit de venir, me voilà, et vous ne me parlez point.

— Que voulez-vous que je vous dise? vous ne m'aimez plus.

— Est-ce qu'on sait si l'on aime ou si l'on tfajme plus?

— Je le sais bien, moi.

— Oh! mais vous, Henri, vous êtes très-fort; moi, je ne suis qu'une femme.

— Tenez, reprit la dame après un silence, je vais être franche avec vous. Vous sou vient-il que cet hiver je crus ne plus vous aimer

— Oui.

— Je croyais en aimer un autre, je me ii , mpais; je ne vous pardonnerai jamais de m'avoir pardonné.

— Ne pas vous pardonner, c'était vous perdre.

— Oui ; mais comme je vous aurais aimé I

~ C'est donc flni?

— Oui.

— Bien fini?

— Je vous Tai dit.

— Adieu !

— Adieu.

Pendant cette conversation, M. Toutou avait conquis les bonnes gr&ceg de Marquise ; il sautait, gambadait, la mordillait. Elle se courbait pour se soustraire à ses caresses, et revenait se faire mordre, l'agaçant par une foule de mutineries.

M. Toutou était aussi radieux que son maître était triste.

Marquise était aussi aimante que sa maîtresse était froide et insensible.

La dame remonta en voiture.

— Tout est fini? demanda encore Henri.

— Oui, répondit la dame en fermant la portière. La voiture disparut.

Le joune homme resta appuyé contre un arbre; de grosses larmes coulaient sur ses joues.

M. Toutou, que rien n'avait préparé à ce départ précipité, restait stupéfait au milieu de l'allée. Il leva la tête, flaira dans l'air frais à ses pieds ; il se traîna vers l'endroit où Marquise lui avait donné le dernier baiser, et là... il leva la jambe avec un souverain mépris.

De la terre froide que M. Toutou venait d'arroser s'éleva une petite fumée vaporeuse.

Henri partit d'un grand éclat de rire.

— C'est toi, monsieur Toutou, dit-il en caressant le griffon, c'est toi, mon chien, qui es l'esprit et moi la bête; tu entends joliment mieux la vie que moi ; cette chienne-là ne méritait pas autre chose.

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