‹ Les gens de ParisChapitre 4 sur 47 · Il n'est pas mauvais, il est humble · texte numérisé non relu

Il n'est pas mauvais, il est humble

— Tu es philosophe?

— Je suis chrétien.

— Mais tu fais là un affreux métier.

— Pourquoi ?

— Mais j'ai entendu dire que les gamins de Paris sont insoutenables. Je me rappelle que, lorsque nous étions enfants, nous étions de fort mauvais

drôles qui faisions damner ce bon M. Merlan. Les gamins ne valent pas mieux qu'autrefois, je pense.

— II faut savoir les prendre, ce n'est pas difficile.

— Raconte-moi ton moyen.

— Il est des plus simples, continua Saint-Bris; les commencements ont été durs. Quand un nouveau arrive^ il me fait quelque avanie pour se poser, et voilà tout.

— C'est bien raisonnable.

— II faut savoir s'en tirer. Ce n'est pas difficile; ce sont toujours les mêmes farces, le répertoire n'est pas varié.

De la poix sur une chaise ou des épingles. Je fais attention avant de m' asseoir, voilà tout.

II y a ensuite une série de mauvaises charges. Les cordes tendues dans l'escalier, Thuile répandue dans mon encrier, les ordures mises dans mes livres, la brosse coupée dans mon lit. La cuvette percée, de la poudre de chasse dans ma pipe.

— Oh 1 les mauvais drôles !

— Non, dans le fond ils ne sont pas méchants; tiens, un exemple :

L'an dernier, un bambin s'avise de tondre mon chapeau avec des ciseaux qu'il avait trouvés.

Quand je mis ce chapeau sur ma tête, ce fut un éclat de rire qui fit trembler l'étude.

Je me sentais devenir pâle, ce qui chez moi est un signe de colère, mais je fus assez heureux pour me contenir.

— Tant pis.

— Tant mieux, continua Saint-Bris, j'aurais fait un malheur. Tu comprends qu'avec cinquante francs par mois on ne va pas loin. Le loyer de Rosalie en emporte vingt-cinq; il nous reste douze francs cinquante centimes chacun pour nous habiller et nous blanchir : on y arrive, mais c'est dur*

— Je te crois.

— Mes enfants, leur dis^je, celui de vous qui a fait cela est bien méchant. Je suis pauvre, et je ne puis m'acheter un autre chapeau, je porterai donc celui-ci longtemps encore. Les passants riront de

moi, ce sera votre faute; Dieu vous fasse riches!

— Eh bien, devine ce qu'ils ont fait? Ils se sont ^ cotisés, chacun a donné cinq sous, et ils m'ont acheté un autre couvre-chef. *•

Il est vrai que le pore d'un enfant, un cordonnier de la rue du Vieux-Colombier, m'est venu faire une scène en m'appelant exploiteur. Mais lorsqu'il a su l'histoire, et que son fils était le coupable, il m'a donné une bonne paire de souliers.

Pendant que Saint-Bris finissait son récit, un enfant qui courait tomba et se blessa à la figure.

Saint-Bris s'élança, le releva et le mit sur ses genoux en lui faisant mille caresses ; puis, s'étant procuré de l'eau, il le lava avec précaution.

— Va, lui dit-il en l'embrassant, cela ne sera rien.

L'enfant le regarda* en ouvrant de grands yeux, puis il chercha dans la poche de son pantalon, il en sortit un couteau, des plumes métalliques, des billes, une ficelle, et enfin trois prunes qu'il présenta à Saint- Bris sur sa main sale.

— M'sieu, lui dit-il avec hésitation, m'sieu, voulez-vous de mes prunes? •

— Tu vois bien, me dit mon vieil ami, ils ne sont . pas mauvais, il faut savoir les prendre.

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