LE CIMETIÈRE MONTMARTRE
Ce cîttittiëre, Jirosquë aussi ancien que celui dont nous venons de parler, estrefîiàrqudble par sa situation pittoresque*. Placé au pi(*d des buttes Montmartre, 11 domine Paris et offre, dans ceMains endroits, des points dé vue saisissants. On y découvre tout Paris, et ce n'est pas sans tristesse qu'on se prend
à pon<?er que tons les gens qui grouillent dans Timmense fourmilière viendront un jour peupler le silence de ce vaste champ de repos.
Montmartre est le moins triste de tous les cimetières. Les tombeaux y sont moins sinistres qu'ailleurs, les fleurs y sont plus vives,' les arbres moins pleureurs. Et puis, pour peu qu'on ait habité Paris pendant quelque temps, on s'y trouve tout de suite en pays de connaissance. Le voisinage de la nouvelle Athènes y a conduit déjà bien des célébrités artistiques aimées. Ici, c'est Nourrit le chanteur; là, Cinti-Damoreau, cette perfection regrettée de l'art et de la grâce; plus loin, Jenny Colon, la reine d'un jour, et tant d'autres !
Une tombe des plus saisissantes est celle de Godefroy Cavaignac, l'un des chefs-d'œuvre de Rude. Armand Marrast, Stendhal, Manin, Delaroche, Halévy, les Johannot, Alexandre Soumet, Murger, madame de Girardin sont les hôtes de ce dernier asile, Alfred Delvau est arrivé le dernier, le cher poëte ; il avait quarante ans à peine; il est mort entre un
livre à peine fini et un livre à peine commencé, au moment où son talent allait lui donner le bien-être. C'était lui qui avait écrit ces fameuses Lettres de Jwnius qui firent tant de bruit : il était doux, modeste et bon à l'excès; il avait été, avec Jules Favre, secrétaire de Ledru-Rollin : Delvau est mort le jour
où M. Favre est entré à l'Académie. Ainsi souvent
Dieu se joue du destin des hommes !
Si nous parlons un peu longuement de Delvau, c'est que nous l'aimions et aussi parce que c'était lui qui nous avait fait les honneurs du cimetière Montmartre, qu'il connaissait bien. Nous étions arrêtés dans l'allée des Polonais, devant Ja tombe
d'un réfugié sur laquelle on lit cette inscription :
Exoriare aliquts nostris ossibus ultor / t
Et il s'était écrié :
— La vengeur viendra, mais nous ne le verrons pas.
A côté des noms aristocratiques des Montmorency, des d'Aguesseau (Ségur), des Soilikof, on trouve de
342 * Lss aENS Bs paris
çà,de là, les sépultures oubliées de q^ielques reines du demi-monde ; que voulez-vous I tout le monde meurt 1
Ce cimetière est administré par M. Chauvol, ancien auteur dramatique, homme aimable et empressô; toujours prêt à obliger ou à être utile.
LE titilÈflÈttE MONfPARlfJAgSÉ
Ce cimetière^ tracé avec une sinistre régularité, n'offre rien de remarquable aux yeux/ maisc^est peut-être le plus intéressant à Viâildr en dôtail. Placé par un c/ipriee du Aort piès de la rue de la Gaieté, ce champ de ref)os est le seul aux approches duquel le visiteur sent son cœur serré. Pour quelques sépultures coquettement arrangées, on y roit, entre des milliers de tombes froides et austères, les PP. Loriquet, Mazarelli et Ravignan, de la compagnie de Jésus; celles de Bories, Goubin, Pommier et
Raoulx, les quatre sergents de la compagnie de la
Liberté ; celles de Dumont-d'Urville, de Rude, de Boulay (de la Meurlhe), de Gn^gjire, d'Auguste Bornés, tué en juiu sur une barricade, d'Hégésippe Moreau et de Bocage.
Dans un coin^ noa loin de la tombe des quatre sergents, est un lieu couvert par de hautes herbc's; c'est là^ dit-on^ que sont ensevelis Fieschi, Pépin, Morey, Âlibaud et les assassins du général Br(^a; mais rien n'indique leur dernière demeure, nul n'est venu pleurer sur eux, nul n'a voulu marquer * leur place; Thumanité a fait pour eux tout ce qu'elle pouvait faire, elle les a oubliés. Nous aurions fait •comme elle, si nous ne tenions ici la plume de l'historien. Ce n'est pas sans contrainte que notre plume a tracé leurs noms odieux à côté des noms honnêtement démocratiques qui donnent au cimetière Montparnasse un caractère si particulier.
Avant peu, les cimetières actuels seront fermés, parce que, depuis la suppression du mur d'enceinte, ils se trouvent dans Paris, et qu'outre les désagréments que cet ordre de choses entraîne, ces cime-
tières ne suffiront bientôt plus. M. le préfet de la Seine, dans son infatigable sollicitude, étudie plusieurs projets. On ignore encore le lieiî choisi pour un cimetière unique ; ce qui est certain, c'est que M. Haussmann est décidé à supprimer la fosse commune. Le jour où ce magistrat proclamera l'égalité devant la mort, il aura bien mérité de la dignité humaine.